La ville, espace public pour la femme espagnole au XVIIIe siècle : le regard du voyageur français
Abstract
L’appropriation de l’espace urbain par la femme espagnole au XVIIIe siècle marque le début d’une faible émancipation de la femme et, en même temps, de son adoption de nouveaux rôles dans la société de l’époque. Les voyageurs français en Espagne décrivent avec un mélange d’étrangeté et de fascination les habitudes de ces femmes qui, réduites depuis toujours à la représentation d’un rôle spécifique dans l’espace privé, profitent de la ville en tant qu’espace ouvert où elles peuvent agir en liberté.
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Voix plurielles 8.2 (2011) 132 LA VILLE, ESPACE PUBLIC POUR LA FEMME ESPAGNOLE AU XVIIIe SIECLE : LE REGARD DU VOYAGEUR FRANÇAIS Inmaculada TAMARIT VALLES, Université Polytechnique de Valence (Espagne) Résumé Les femmes de l’Espagne du XVIIIe siècle commencent à sortir progressivement de leur réclusion dans la maison, en défiant le regard du père ou du mari. Cette appropriation de l’espace urbain semble marquer le début d’une faible émancipation de la femme et, en même temps, de son adoption de nouveaux rôles dans la société de l’époque. Les voyageurs français en Espagne regardent avec curiosité les habitudes des femmes espagnoles qui, réduites depuis toujours à la représentation d’un rôle spécifique dans l’espace privé, profitent, cependant, de la ville en tant qu’espace ouvert où elles peuvent agir en liberté, cachées sous la protection de l’anonymat. Du point de vue de l’homme du XVIIIe siècle, les textes nous montrent un mélange d’étrangeté et de fascination, car le mode de vie de ces femmes et leur utilisation particulière de la dévotion et de la séduction ne restent pas inaperçues, tout en faisant naître chez les auteurs français une tendance à l’exagération dans la description qui sera à la base d’une typologie de la femme espagnole dans le roman du XIXe et des siècles postérieurs. A travers le regard des écrivains voyageurs français qui parcoururent l’Espagne au XVIIIe siècle, un regard curieux et fasciné vis-à-vis d’un peuple tellement différent, autre, proche et étrange en même temps, nous découvrons une représentation de la femme espagnole qui va perdurer dans l’imaginaire français, ces images devenant la source du prototype littéraire de la femme espagnole au XIXe siècle. Dans ces discours qui retracent le portrait de la femme espagnole, nous constatons, d’emblée, la diversité qui se produit à l’intérieur d’un même récit, mais également d’un récit à l’autre. Aussi le point de vue du voyageur du XVIIIe siècle estil superposé au regard des voyageurs précédents, et cette pluralité de regards provoque la formation d’une série d’images fragmentaires de la femme espagnole. En effet, ce sont des représentations simplifiées dans les discours des auteurs, réduisant l’image de la femme espagnole à quelques traits physiques significatifs, et se mêlant à la constatation de l’existence d’une personnalité ambiguë et surprenante aux yeux des
Voix plurielles 8.2 (2011) 133 voyageurs. L’Espagnole se montre et se dérobe, basculant entre la réalité et la fiction ; attirante mais lointaine, c’est une femme contradictoire qui relève en grande partie des fantasmes de l’étranger. Afin de mieux situer cette écriture du voyage en Espagne, il faudrait préciser que l’image de l’Espagne transmise par les écrivains français en ce siècle des Lumières reprend, en partie, la légende noire de l’Espagne provenant de la tradition du voyage du siècle précédent. Dans la première moitié du XVIIe siècle en particulier, cette image dévalorisée du pays avait provoqué une diminution du nombre de Français qui voyagèrent en Espagne ; ce qui entraîna une diffusion plus faible de la culture et des habitudes des Espagnols parmi les lecteurs français. Cependant, la guerre de Succession en Espagne et le rétablissement des relations diplomatiques entre les deux pays voisins, que promouvra l’arrivée au trône du roi Philippe V, constituent des éléments primordiaux qui feront changer cette perception. L’image d’une Espagne différente qui évolue lentement commence à se développer. Le pays attire à nouveau de nombreux voyageurs qui, pour des raisons différentes, décident de parcourir l’Espagne, transmettant dans leurs écrits leur perspective particulière de la réalité espagnole de l’époque. L’image traditionnelle de l’Espagne en France était en fait celle d’un pays qui avait un retard considérable par rapport à la vie française. Les Espagnols vivaient sous le joug d’une monarchie autoritaire et d’un catholicisme extrêmement rigide, dont le point fort était la survivance du tribunal de l’Inquisition. En effet, cette institution représentait les valeurs les plus vilipendées et décriées par la France du XVIIIe : fanatisme, intolérance et despotisme. Ainsi, la vie espagnole était marquée, aux yeux des Français, par cette soumission séculaire, et les Espagnols étaient considérés comme un peuple triste, ignorant et superstitieux. En ce qui concerne la femme espagnole de l’époque, elle commence peu à peu à se libérer des préjugés et des anciennes habitudes auxquels elle restait soumise depuis toujours, fortement ancrée dans la tradition catholique, et donc marquée par le stigmate de la première femme coupable du malheur sur terre. Au XVIIIe siècle, le modèle féminin continue de se définir sous le signe de la différence, par opposition à la « masculinité ». Il s’agissait d’une nature « particulière » que les médecins, les moralistes et les philosophes essayaient d’établir et de classer. Une femme, en somme, confrontée, comme le signale Paul Hoffmann, dans le discours scientifique et philosophique à une définition normative d’elle-même 1 . En effet, cette « différence »
Voix plurielles 8.2 (2011) 134 de la femme consiste à demeurer absente de l’histoire pendant des milliers d’années (Larrauti 10). Ainsi, à partir de la considération généralement acceptée selon laquelle une femme était définie exclusivement par rapport à l’homme, elle était avant tout une épouse, une mère ou une sœur (Hufton 33). La figure dominante du père, ou de l’époux, s’érigeait en protectrice de la femme, qui en restait absolument dépendante, du moins du point de vue économique, face à la réalité du monde extérieur. Et rien de mieux pour préserver cette fille, ou cette épouse, du monde que de la confiner dans une enceinte privée et surveillée, généralement la maison ; ou bien, au cas où cette protection de l’univers privé ne pourrait ou ne saurait être assurée, le couvent 2 . Cette réclusion de la femme dans la maison avait une double fonction : d’une part, elle la protégeait, soi-disant, mais en même temps, elle faisait perdurer son rôle de « nonne domestique » 3 attachée éternellement au foyer par un lien ancestral qu’il ne convenait pas de transgresser. C’est ainsi que s’exerce le pouvoir (et le contrôle absolu) sur la femme de la part du mari ou du père et que se sauvegarde l’institution du mariage (et la fidélité conjugale). En effet, les femmes célibataires devaient conserver leur honneur intact afin de préserver la bonne réputation, indispensable pour la consécution d’un bon prétendant qui, grâce au mariage, les ferait sortir de la maison paternelle 4 . Les femmes mariées se voyaient donc enfermées à nouveau, leur seul objet d’intérêt et d’attention devant être désormais leur maison et leur mari, et faisant avorter par la suite toute perspective d’avenir ou tout désir d’indépendance. Néanmoins, dans l’Espagne du début du XVIIIe siècle, l’ancien code de l’honneur des maris commençait à chanceler. C’était l’honneur des duels, des défis et des vengeances représentés dans le théâtre espagnol du siècle d’Or. Ce code octroyait à un mari jaloux le droit de se venger directement ou, mieux encore, de faire justice soi-même (« prendre la justice par sa main » comme on dirait en espagnol) en vue de défendre son honneur face à la moindre suspicion d’infidélité conjugale ou filiale. Cette situation ambiguë était le résultat de la curiosité provoquée par une timide ouverture vers l’étranger et, par conséquent, d’un petit changement dans les mentalités, en particulier dans la seconde moitié du siècle 5 . En effet, la perception d’une évolution générale dans les mœurs et, en particulier, dans les habitudes de la femme espagnole qui commence, comme on verra plus tard, à sortir timidement et progressivement de son enfermement et à incorporer à sa routine les sorties et les promenades de genre divers, est reflétée dans les commentaires des voyageurs. Ces
Voix plurielles 8.2 (2011) 135 écrivains curieux observent les habitudes de ces femmes espagnoles, les regardent d’un œil vif dans leur contexte domestique où ils ont l’occasion d’accéder grâce aux invitations et aux réceptions. Ces visites étaient également pour les femmes l’occasion de sortir de la maison, souvent pour se rendre à un refresco, sorte de goûter pour des amis et des proches qui était organisé généralement chez les familles de haute condition sociale. Pour une femme, être invitée par une amie à un refresco était une chance unique de sortir de la maison. Cependant, le trajet d’une maison à l’autre ne permettait pas, en général, d’entrer en contact avec l’extérieur. En effet, la femme était toujours accompagnée de servantes ou de laquais, le but de cette suite n’étant pas seulement de montrer la richesse de la famille, mais aussi de protéger la dame et de s’assurer qu’elle arrivait au lieu prévu. De la même façon, le cortège devait revenir la chercher pour la raccompagner de retour à la maison, comme s’il s’agissait d’un enfant : La Dame est enchâssée dans sa chaise comme un diamant dans son chaton. […] Il y a un carrosse à quatre mules, avec ses longs traits, dont je vous ai parlé, qui suit la chaise au petit pas. Il est d’ordinaire rempli de deux vieux Écuyers et de cinq ou six pages ; car elles en ont toutes, et la femme de mon Banquier en a deux. Les Dames ne mènent jamais aucune de leurs femmes, et bien qu’elles se trouvent plusieurs ensemble qui vont au même endroit, elles montent chacune dans leur chaise… Aussitôt qu’elles sont entrées, elles renvoient tous leurs gens et leurs carrosses ; elles marquent l’heure qu’on viendra à les querir. (D’Aulnoy III 484) Ainsi, entourée de pages et de servantes et ayant peu d’opportunités de rencontrer des gens, les dames espagnoles de haute classe sociale semblent condamnées à l’ennui. Elles étaient quelque peu instruites, mais l’enseignement qu’elles recevaient ne fomentait pas vraiment la lecture ou les activités intellectuelles. Or, cette situation pouvait s’empirer lorsque le mari s’absentait car la femme mariée devait rester enfermée et se consacrer à tisser, comme Pénélope, sa propre toile d’araignée, tout en conservant sa sexualité intacte : « dans le temps de leur absence, leurs femmes demeurent chez elles sans sortir une seule fois [...] c’est la coutume, et cette coutume est cause qu’elles s’ennuient fort » (488). Cet ennui mortel et quotidien de ces femmes isolées, voire cloîtrées, va céder peu à peu la place aux rêves de liberté qui entraîneront quelques changements dans les coutumes. La femme urbaine trouvera des subterfuges pour sortir, pour se rendre visible aux yeux du monde. En bonne chrétienne, elle sera contrainte de quitter le foyer afin d’accomplir ses devoirs envers l’église catholique et d’assister aux
Voix plurielles 8.2 (2011) 136 cérémonies religieuses, dont la messe principalement. C’est bel et bien l’excuse parfaite pour acquérir une liberté momentanée, une voie de fuite. Il y aura également les fêtes religieuses, les processions et les cérémonies diverses qui représentent autant d’occasions de voir et de se faire voir dans un espace public, tout comme lors des spectacles et des fêtes populaires tels les corridas, les bals ou le théâtre. Les promenades dans les parcs et les jardins de la ville constituent un autre espace de rencontre. Cependant, les voyageurs, ne connaissant pas les règles du jeu, n’en comprennent pas souvent la signification exacte. Leur perception de la réalité de ces dames est marquée par la surprise, voire la fascination. Ainsi, pendant ces brefs moments de détente et d’illusion de liberté, les voyageurs observent des femmes coquettes respectant et jouant les codes de la galanterie et montrant une volonté permanente de s’exhiber et de plaire aux hommes qui ne reste pas inaperçue. Sous le déguisement de la dévotion, les Espagnoles trouvent donc les moyens de mettre en œuvre des stratégies de séduction variées qui favorisent la rencontre amoureuse, leur permettant également de fuir l’ennui ou la mélancolie à laquelle la femme était censée se pencher traditionnellement par sa propre nature. En effet, leur désir de liberté les poussera à entreprendre des conquêtes et des rencontres galantes. Ce sont précisément ces attitudes et ces actions surprenantes dans le terrain de la séduction, si différentes de celles des femmes de leur pays, qui sont décrites dans les récits des voyageurs, ce qui démontrerait en quelque sorte la méconnaissance de leurs codes amoureux. Nous ferons à présent un petit parcours à travers ces espaces de séduction évoqués. Les processions La procession de la Semaine Sainte représente la passion et la mort de JésusChrist. Cependant, cette procession avait acquis un air de fête, de spectacle. Pour les catholiques, c’est un moment de tristesse, de pénitence ; mais les processions étaient devenues une mise en scène où les dames profitaient de l’occasion pour se faire admirer aux balcons et, au passage, contempler les pénitents qui se flagellaient sous leurs yeux, excitées par ce cruel spectacle du sang, comme le décrit Jean-Baptiste Labat d’une manière assez ambivalente : En effet, quel sentiment de componction peut produire dans un homme un peu sage, une troupe de Pénitents chargés de rubans et de dentelles, qui se
Voix plurielles 8.2 (2011) 137 fouettent en cadence et par mesure, et qui redoublent les coups sous les fenêtres de leurs maîtresses ; ou qui aspergent de leur sang les belles qu’ils rencontrent dans les Eglises, ou dans les rues, qui dans ces occasions ont soin de se détaper, c’est-à-dire, de se découvrir le visage. (282-283) La femme ne jouait certainement pas le rôle protagoniste dans ces processions de la Semaine Sainte. Elle n’avait même pas le droit de sortir dans la rue. Cependant, le visage découvert, elle restait exposée au balcon, ce lieu de l’entre-deux, extérieur et intérieur en même temps. Les hommes qui participaient à ce rite de la passion, à l’instar du Christ, s’auto-punissaient en vue d’atteindre la rédemption de leurs péchés. Néanmoins, les dames qui les regardaient, dans ce va-et-vient d’excitation et de respect, n’adoptaient point une attitude passive. En effet, elles faisaient monter le dramatisme et contribuaient à intensifier l’émotion du moment avec leur soutien et leur encouragement. La liaison entre cette interprétation de la passion et une particulière conception de l’érotisme alliant plaisir et douleur, éros et thanatos, n’est pas difficile à établir et ces dames y étaient pour beaucoup 6 . Madame d’Aulnoy, à la fin du XVIIe siècle, s’étonnait de ces pratiques cruelles et galantes à la fois : C’est une chose bien désagréable, de voir les Disciplinants. Le premier que je rencontrai, pensa me faire évanouir : je ne m’attendais point à ce beau spectacle, qui n’est capable que d’effrayer ; car enfin, figurez-vous un homme qui s’approche si près qu’il vous couvre toute de son sang ; c’est là un de leurs tours de galanterie […] ils vont devant les Fenêtres de leurs Maîtresses, où ils se fustigent avec une merveilleuse patience. La Dame regarde cette jolie Scène au travers des jalousies de sa Chambre, et par quelque signe elle l’encourage à s’écorcher tout vif, et elle lui fait comprendre le gré qu’elle lui sait de cette sotte galanterie. Quand ils rencontrent une Femme bien faite, ils se frappent d’une certaine manière qui fait ruisseler le Sang sur elle ; c’est là une fort grande honnêteté, et la Dame reconnaissante les en remercie. (304-306) Vers la fin du XVIIIe siècle, deux grands voyageurs, Jean-François Peyron et Jean-François Bourgoing, assistent à ces mêmes processions. Si Peyron met l’accent sur le contraste entre la gravité de la procession et l’attitude festive des femmes, devenues des coquettes bien parées et plus belles que jamais, Bourgoing, quant à lui, se plaît à souligner le caractère cruel et érotique de ces femmes qui se laissent éclabousser de sang au passage des pénitents : « Elle semblait se délecter en voyant ses vêtements trempés de cette affreuse rosée […] je supposerai, si l’on veut, que la galanterie jouait un rôle dans cette œuvre de pénitence » (II 288).
Voix plurielles 8.2 (2011) 138 Cependant, nous croyons que, dans le récit de ces démonstrations de dévotion frôlant le sadomasochisme, il y aurait une certaine complaisance et quelque goût morbide de la part des écrivains de la fin du XVIIIe siècle. En effet, en 1777, le roi Charles III avait interdit ces exhibitions de sang en faveur des manifestations de pénitence plus discrètes et mesurées. Il est vrai également que ces interdictions ont été une constante dans les siècles postérieurs, mais il faudrait préciser que ces habitudes perdurent en quelque sorte aujourd’hui dans quelques régions espagnoles. L’église Les processions étaient donc des événements publics majeurs permettant aux femmes de sortir vers l’extérieur et de se faire remarquer. Or, c’est l’église l’espace privilégié où il faut se déplacer en traversant les rues de la ville pour assister à la messe ou à la confession sans la surveillance du mari ou du père. Le père Labat, pendant son séjour à Cadix, met l’accent sur le goût des Espagnoles à aller à l’église. Protégées par l’auréole des bonnes chrétiennes, elles trouvent l’alibi parfait pour sortir de la maison et fréquenter le monde extérieur : « Tout le monde sait que les femmes Espagnoles de quelque distinction qu’elles soient, ne sortent guère de chez elles, que pour aller aux Eglises et à ces pèlerinages de dévotion, dont elles ont trouvé le secret d’augmenter le nombre tant qu’elles ont pu ; et qui leur sont d’autant plus agréables, qu’ils sont éloignés de leurs maisons » (394-395). Le résultat, aux yeux des observateurs de l’époque, est un mélange surprenant de surnaturel et de réel, de dévotion et de mondanité, difficile à comprendre pour les néophytes ou les non-initiés. C’est ainsi que le Marquis d’Argens faisait la remarque suivante : « Une mère accompagne sa fille, un mari son épouse, aux spectacles : mais, les femmes vont seules au temple ; et, sous ombre de piété, l’amour trouve à se récompenser de sa contrainte » (185). L’habillement de la femme à l’époque, ce qu’on appelait andar tapada ou « marcher cachée », consistait à porter une mantilla, sorte de longue et large écharpe noire généralement, qui couvrait la tête et les épaules et pouvant arriver jusqu’à la ceinture. Les femmes la portaient croisée sur la poitrine habituellement, couvrant une grande partie de leur visage dont, fort souvent, elles ne laissaient voir qu’un œil. Les jupes étaient longues et, usuellement, de couleurs sombres. Cet accoutrement devenait ainsi un grand masque pour ces dames dévotes qui se rendaient à l’église, leur permettant de traverser la ville librement sous l’anonymat et d’être difficilement
Voix plurielles 8.2 (2011) 139 reconnues. Le déplacement à l’église était donc l’occasion d’une promenade dans la ville à l’abri des regards indiscrets, comme le souligne Labat : Il y a une petite Chapelle de Notre-Dame de bon Voyage dans la même Isle de S. Sébastien, en voilà plus qu’il n’en faut pour faire bien promener les femmes de Cadis. Elles ont toutes des prétextes pour y aller, et le plus souvent c’est toujours le meilleur pour elles. Celles qui ont des carrosses, n’ont garde de s’en servir. Le pèlerinage n’aurait pas tant de mérite. Elles y vont à pied, et vêtues toutes d’une manière si uniforme, qu’il est impossible de les reconnaître […] Je ne sais si c’est la pudeur, qui leur a fait inventer cet habillement. Si cela a été dans le commencement, il s’en faut bien qu’elles s’en servent à présent pour le même sujet […] elles se croient tout permis sous ce masque. (395-396). L’église constitue le lieu idéal où mettre en œuvre des intrigues amoureuses et fomenter la complicité féminine en vue de satisfaire leur désir accru de liberté qui s’est développé pendant les années de réclusion. L’enceinte du temple les mettait hors de tout soupçon. En effet, le lien entre galanterie et religion était évident. Les églises étaient des salles de théâtre où s’exhiber et où s’adonner à la tertulia ; les prières et les rituels n’étant qu’une fausse excuse, une pratique vide de sens 7 . Néanmoins, bien qu’un mari puisse imaginer que l’église était un prétexte pour donner libre cours à d’autres activités moins pieuses, il ne pouvait empêcher sa femme de s’y rendre que sous le risque de mettre en danger le salut de son âme. Dans l’église, les femmes restaient ensemble et, grâce à leur habillement uniforme, elles pouvaient changer de place et tromper ainsi le mari ou le père, qui ne les distinguait plus : « elles se lèvent cinq ou six ensemble comme de concert, parlent debout, changent de place, se rassoient, se relèvent, de manière que tous ces mouvements interrompus, joints à l’uniformité des habits, et l’obscurité des Eglises, font prendre aisément le change, et perdre de vue la personne qu’on veut observer, et suivre » (397). Cette étrange alliance de deux extrêmes irréconciliables, la dévotion religieuse et l’amour extraconjugal, peut être interprétée comme une application, de la part des femmes, d’une espèce de loi de la compensation entre la vertu et les défauts (Martín Gaite 193-195). D’une part, ces dames voulaient se savoir protégées par des normes ou des coutumes communément acceptées, par quelque formalité qui leur permettait de rester dans les conventions sociales de l’époque et de ne pas être marginalisées ; d’autre part, leur comportement s’écartait volontiers de cette norme en acceptant toute nouveauté opposée à la tradition, dans la recherche d’une motivation pour remplir le
Voix plurielles 8.2 (2011) 140 vide et l’ennui de leur vie mariée. L’accomplissement des devoirs religieux aurait donc pour but non seulement de favoriser le mensonge ou d’éviter le scandale, mais également, de manière intuitive ou superstitieuse, de servir de compensation vertueuse face à un comportement marqué clairement par le vice, selon les préceptes religieux. Aux yeux des voyageurs français, cette hypocrisie des femmes utilisant les rites et les cérémonies religieuses comme un stratagème pour parvenir à des fins douteuses, très éloignées de la recherche de la vertu et de la perfection chrétienne, était la preuve d’une religiosité mal comprise. C’était précisément ce déguisement de pitié pour cacher le péché, ce qui surprenait le plus les écrivains, lors qu’ils assistaient en tant que spectateurs étonnés aux élans de passion et de dévotion de ces dames espagnoles. C’est ainsi que l’église comme lieu de rencontre privilégié aura un rôle très important dans les récits des voyageurs et dans les romans du XVIIIe siècle 8 . Les spectacles Mis à part les cérémonies religieuses et les processions, d’autres spectacles publics offraient à la femme espagnole l’occasion de quitter le foyer. C’est sans aucun doute la corrida qui occupe une place d’honneur parmi les fêtes populaires. Les dames ne manquaient pas d’y assister et de se montrer belles et désirables. Madame d’Aulnoy raconte sa vision d’une corrida à la Plaza Mayor de Madrid : « Les Cavaliers saluent les Dames qui sont sur les balcons, sans être couvertes de leurs mantes. Elles sont parées de toutes leurs pierreries et de ce qu’elles ont de plus beau […] Je n’ai jamais rien vu de plus éblouissant » (396). En réalité, cette fête a beaucoup de points communs avec les processions de la Semaine Sainte. En effet, il s’agit d’une autre cérémonie de l’amour et de la mort. Le sang et la souffrance des toreros sont offerts aux dames pour lesquelles ils sont prêts à perdre leur vie. Les chevaliers montraient avec fierté des rubans ou des écharpes colorés offerts par leurs dames. C’était le signe de leur dévouement envers ces dames car c’était pour elles qu’ils participaient à la corrida, c’était pour les divertir qu’ils s’exposaient au danger. Encore une fois, le sang est le protagoniste d’un rituel que la femme ne déteste point ; bien au contraire, elle semble s’en délecter. Peyron raconte également à quel point ces jeunes femmes jouissent du spectacle de sang, et Fleuriot de Langle s’étonne de ce rituel où les sensations les plus opposées se mélangent, où la beauté et la bestialité érotiques, loin de déplaire aux jeunes femmes supposément