Quand les jongleurs disent la fraude fiscale (Arras, XIIIe siècle)
Abstract
La fraude fiscale constitue un thème récurrent de la littérature satirique arrageoise du milieu du XIIIe siècle. Les membres les plus influents de l’oligarchie urbaine sont mis en scène dans leurs efforts pour dissimuler leurs revenus et en soustraire l’essentiel au calcul de leur participation à la taille, impôt direct proportionnel qui constitue une part importante des ressources de la ville. Après avoir recoupé les sources littéraires par le peu de sources administratives qui subsistent à Arras, on s’interroge sur la nature et la fonction des poésies qui dénoncent les fraudeurs. Il en découle une conclusion plutôt paradoxale
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© Baetica. Estudios de Arte, Geografía e Historia, 36-37. 2014-15, 73-88. ISSN: 0212-5099 Facultad de Filosofía y Letras, Universidad de Málaga, Campus de Teatinos, E-29071 Málaga (España) QUAND LES JONGLEURS DISENT LA FRAUDE FISCALE (ARRAS XIIIE SIÈCLE) Claire Billen Université Libre de Bruxelles RÉSUMÉ La fraude fiscale constitue un thème récurrent de la littérature satirique arrageoise du milieu du XIIIe siècle. Les membres les plus influents de l’oligarchie urbaine sont mis en scène dans leurs efforts pour dissimuler leurs revenus et en soustraire l’essentiel au calcul de leur participation à la taille, impôt direct proportionnel qui constitue une part importante des ressources de la ville. Après avoir recoupé les sources littéraires par le peu de sources administratives qui subsistent à Arras, on s’interroge sur la nature et la fonction des poésies qui dénoncent les fraudeurs. Il en découle une conclusion plutôt paradoxale. RESUMEN El fraude fiscal constituye un tema recurrente en la literatura satírica de Arrás de mediados del siglo XIII. Los miembros más influyentes de la oligarquía urbana se esfuerzan por ocultar sus ingresos y sustraerse del cálculo de su participación proporcional en el cómputo final del impuesto directo, que constituye una parte importante de los recursos de la ciudad. Después de cruzar las fuentes literarias con las pocas fuentes administrativas que conservamos en Arrás, uno se pregunta acerca de la naturaleza y la función de la poesía que denuncia a los defraudadores. De ello se desprende una conclusión bastante paradójica. MOTS CLÉS: Fraude fiscale, taille, satire, élites financières, confrérie des Jongleurs PALABRAS CLAVE: Fraude fiscal, cálculo fiscal, sátira, élites financieras, cofradía de los malabaristas 07 BILLEN_02.indd 1 25/10/2016 18:34:18
CLAIRE BILLEN74 © Baetica. Estudios de Arte, Geografía e Historia, 36-37. 2014-15, 73-88. ISSN: 0212-5099 Facultad de Filosofía y Letras, Universidad de Málaga, Campus de Teatinos, E-29071 Málaga (España) 1. UNE PRODUCTION LITTERAIRE A SITUER Explorer la fraude fiscale dans les villes médiévales offre l’opportunité de se confronter à un dossier bien connu mais jamais vraiment étudié par les historiens, celui qu’offre la production littéraire satirique de la ville d’Arras au XIIIe siècle. Ce sont essentiellement les philologues et les historiens de la littérature qui ont commenté l’abondante activité poétique, théâtrale et musicale des arrageois1, laissant les historiens de la société et de l’économie puiser dans leurs recueils et éditions quelques vers, souvent déconnectés de leur contexte, afin de colorer d’une touche amusante ou pittoresque les synthèses ou les monographies. Récemment, cependant, une historienne américaine, Carol Symes2 a magnifiquement démontré l’intérêt d’une réintégration complète de la production littéraire dans l’histoire sociale et politique de la ville, démontrant à quel point le théâtre arrageois, loin de pouvoir être essentialisé comme une étape fondatrice dans la genèse du théâtre profane français, devait être considéré comme le produit singulier d’un agencement social particulier et de débats politiques précis. Elle a de plus insisté sur l’usage de cette activité, pratiquée quotidiennement, sous des formes variées, entretenant la vigueur d’un espace public au sein de la ville où se serait opéré, plus ou moins efficacement, l’amalgame des visions du monde bourgeoises, ecclésiastiques et nobiliaires. Enhardie par cette brillante transgression des frontières disciplinaires, je m’aventurerai à positionner, du point de vue de l’histoire fiscale, certaines des pièces du recueil de Chansons et Dits artésiens, publié en 1981 par le philologue Roger Berger, à la suite d’une série d’érudits du XIXe siècle. 1. A. Jeanroy et H. Guy (1898), commenté et corrigé par A. Guesnon (1900); M. Ungureanu (1955), commenté et corrigé par H. Roussel (1957), 249-286; R. Berger (1981); J. Dane (1984), 1-27, 119-184. 2. (2007). 07 BILLEN_02.indd 2 25/10/2016 18:34:18
Quand les jongleurs disent la fraude fiscale... 75 2. UNE GRANDE VILLE ET SES ELITES FINANCIERES Rappelons brièvement les caractéristiques de la cité et ville d’Arras, dans la nébuleuse des grandes métropoles drapières et commerciales du nord, englobant les villes de Flandre et de Brabant3. Partagée entre un territoire épiscopal dépendant directement du roi de France et une ville productrice et commerçante, développée à l’ombre d’une puissante abbaye (Saint-Vaast) et d’un château comtal, Arras au XIIIe siècle est au sommet de sa prospérité et de sa notoriété4. Cette dernière est portée, dans la vaste région urbanisée dont elle fait partie, par la remarquable surface financière de plusieurs de ses familles bourgeoises, entrepreneuriales et marchandes. Certaines d’entre elles sont déjà connues, au XIIe siècle, dans le commerce actif du drap flamand à Gènes et celui de la laine avec l’Angleterre. Leurs membres sont capables de prêter des sommes considérables aux princes d’abord, mais aussi aux gouvernements urbains voisins5, devenus progressivement dépendants de la dette, pour mener à bien leur administration et leur relative autonomie politique. Calais, Saint-Quentin, Reims, Tournai, Gand, Bruges, Ypres, Valenciennes, …sont toutes débitrices de créanciers arrageois, depuis la deuxième moitié du XIIIe siècle6. Les emprunts et les intérêts s’accumulant, les montants atteignent des sommes insoutenables au regard des recettes ordinaires. Certaines municipalités, comme Gand7 et Bruges seront en cessation de payement à la fin du XIIIe siècle. Bruges ne réussira à apurer son dû qu’au terme de compromis difficiles, obtenus à la fin du siècle suivant (1384)8. La ville d’Arras elle-même est fortement endettée, dès le milieu du XIIIe siècle9. Il lui faut répondre aux ponctions ruineuses du comte d’Artois, du roi de France et, sous la forme d’un versement annuel de 800 lb à l’abbaye de Saint-Vaast, immuniser ses bourgeois du tonlieu que prélevait le monastère sur la circulation des marchandises entrantes et sortantes dans le ressort urbain10. 3. A. Derville (2002), 56, 66, 123-125, 127, 134, 142. Dans ses considérations comparatives, l’ouvrage privilégie largement Saint-Omer par rapport à Arras, dont la figure est traitée de manière très superficielle. 4. P. Bougard, Y.-M. Hilaire , A. Nolibos (1988), 35-57. 5. G. Bigwood (1924-1925), 465-508, 379-421. 6. Ibid., 467-473; A. Derville (1994), 40-44. 7. H. Vanwerveke (1934), 272-273. 8. A. Derville (1994), 43. 9. C. Wyffels (1964), 236. 10. A. Guesnon (1900), 7. © Baetica. Estudios de Arte, Geografía e Historia, 36-37. 2014-15, 73-88. ISSN: 0212-5099 Facultad de Filosofía y Letras, Universidad de Málaga, Campus de Teatinos, E-29071 Málaga (España) 07 BILLEN_02.indd 3 25/10/2016 18:34:18
CLAIRE BILLEN 76 © Baetica. Estudios de Arte, Geografía e Historia, 36-37. 2014-15, 73-88. ISSN: 0212-5099 Facultad de Filosofía y Letras, Universidad de Málaga, Campus de Teatinos, E-29071 Málaga (España) Le magistrat, composé de douze échevins, remplacés tous les 14 mois par cooptation11, dispose principalement des ressources fiscales de la taille afin de pourvoir aux besoins de son gouvernement. Cette taxe directe, proportionnelle aux revenus, est levée selon les besoins. Les échevins peuvent, si nécessaire, en décider le prélèvement plusieurs fois au cours d’une seule magistrature12. Contrairement à la plupart des villes de la région, qui, à partir des deux dernières décennies du XIIIe siècle, ont largement privilégié de recours à l’impôt indirect, l’assise, afin d’alimenter leurs finances13, Arras est restée tardivement attachée à l’emprunt forcé auprès de ses bourgeois et à la taille. Celle-ci ne disparaîtra qu’au début du XVe siècle14. On retrouve bien la trace d’octrois d’assises sur le grain, le vin et le poisson, à partir de 128315, mais jamais, durant l’époque qui nous intéresse, cet impôt n’a pris l’ampleur et la généralité qu’on lui connaît dans les villes flamandes, hainuyères et brabançonnes, auxquelles il allait fournir bientôt l’essentiel de leurs recettes16. Il n’est pas facile de trouver une explication à cette longévité et vigueur de la taille. L’hypothèse qui se présente d’abord est que cet impôt dépend d’une décision communale et ne nécessite pas la sollicitation d’un octroi princier. En cela, c’est un outil précieux de l’indépendance de la ville et principalement de ses élites dirigeantes. Celles-ci veillent à la conservation de cette large faculté de taxer. Dès le 12 mars 1269, le jeune comte Robert II d’Artois, à peine adoubé par son oncle Louis IX et entré en possession de son apanage, approuve les privilèges des Arrageois. L’acte qui consigne cette approbation, confirme plus spécialement aux échevins, en même temps que leur juridiction de haute justice, la faculté de lever la taille et d’exiger des amendes à ceux qui «de suis facultatibus veritatem non dicerent»17. Dans un contexte politique où l’Artois est tiraillé entre des comtes absentéistes, des princes régents et 11. P. Bougard, Y.-M. Hilaire, A. Noblios (1988), 59. 12. Ibid., 62. 13. M. Boone (1998), 238-239. 14. A. Guesnon (1900), 8. 15. P. Bougard, Y.-M. Hilaire, A. Nolibos (1988), 62-63. 16. W. Blockmans (1987), 78. 17. Acte du 12 mars 1269, publié par A. Guesnon (1862), 35-36. 07 BILLEN_02.indd 4 25/10/2016 18:34:18
Quand les jongleurs disent la fraude fiscale... 77 un roi de France très interventionniste18, la préférence fiscale du gouvernement urbain pourrait apparaître comme judicieuse. D’autres motivations, non contradictoires, sont également envisageables: celle par exemple qui tient au caractère socialement explosif de la généralisation de l’assise à l’ensemble des biens de consommation courante. Les grandes villes de Flandre ont fait l’expérience cuisante de ce risque. La contestation de l’assise et de l’usage de sa recette y a été un agent majeur de l’accession au pouvoir des groupes sociaux médians liés aux associations de métiers19. La levée de la taille à Arras, comme dans beaucoup d’autres villes de la région, s’effectue sur la base d’une déclaration écrite ou brevet du contribuable. Celui-ci dépose son billet sous serment, assisté de deux témoins. Le brevet contient une description et une évaluation du vaillant du déposant, c’est-àdire de son revenu net en argent. L’ensemble de ces déclarations écrites est rassemblé dans des sacs, dont le contenu est vidé en halle et dépouillé par les échevins et les argentiers afin de calculer la part du contribuable en fonction des informations contenues dans le brevet20. On a miraculeusement conservé l’une de ces déclarations datant de la fin du XIIIe siècle. Elle concerne le vaillant d’un riche personnage, Jean Esturion21, détenteur de biens fonciers et de revenus à la campagne, d’une maison en ville, d’un capital mobilier important sous forme d’argent sonnant et trébuchant, de rentes, d’infrastructures industrielles textiles et de maisonnettes à proximité, permettant probablement de loger la main d’œuvre. Le recensement illustre à merveille la structure des grandes fortunes arrageoises: forte assise foncière rurale, revenus d’activités de prêt, occupation du sol ur18. Cédé en dot par Philippe d’Alsace, comte de Flandre, à sa nièce Isabelle de Hainaut, épouse de Philippe Auguste, l’Artois est constitué en apanage par Louis VIII au profit de son deuxième fils Robert. Robert Ier d’Artois décède à Mansourah en 1250. Sa veuve, Mahaut de Brabant et Gui de Chatillon , comte de Saint-Pol, second mari de cette dernière, assurent un gouvernement de régence, étroitement surveillé par Louis IX. En 1265, Robert II est en âge de reprendre le comté. Il sera très peu présent. C’est avant tout un guerrier. Ses champs de bataille et d’activité politique sont en Pouilles et en Sicile, en Afrique du nord, en Navarre. Il décèdera à la Bataille de Courtrai en 1302: E. Lalou (2012), 23-25. 19. C. Billen (2008), 875-880. 20. Un texte règlementaire précis sur la manière d’établir la quote-part des contribuables et de la réclamer n’interviendra qu’en 1302, après une réorganisation importante des institutions urbaines: A. Guesnon (1862), 48-49. Pour cette réorganisation: P. Bougard, Y.-M. Hilaire, A. Noblios (1998), 60; sur la taille, voir aussi R. Berger (1981), 73-78. 21. Edition du document dans A. Guesnon (1900), 8, n. 5. © Baetica. Estudios de Arte, Geografía e Historia, 36-37. 2014-15, 73-88. ISSN: 0212-5099 Facultad de Filosofía y Letras, Universidad de Málaga, Campus de Teatinos, E-29071 Málaga (España) 07 BILLEN_02.indd 5 25/10/2016 18:34:19
CLAIRE BILLEN78 © Baetica. Estudios de Arte, Geografía e Historia, 36-37. 2014-15, 73-88. ISSN: 0212-5099 Facultad de Filosofía y Letras, Universidad de Málaga, Campus de Teatinos, E-29071 Málaga (España) bain, investissements dans l’activité productive22. Néanmoins, la lecture de cette source providentielle ne manque pas de provoquer un certain malaise. Le désordre voire la confusion de l’évaluation des valeurs susceptibles de servir de base à la taille y est considérable. Absence de spécification des monnaies, diversité des mesures, prisée des produits en nature, soustraction des besoins du ménage, soustraction des charges foncières et féodales devaient déboucher sur de grandes difficultés de calcul pour l’agent taxateur et ouvrir la porte à des contestations sans fin. Reproduites à raison de plusieurs centaines de billets23, ces complications devaient ralentir fortement l’assiette et la perception de la taille. Elles étaient aussi l’occasion de fraudes multiples. 3. LA FRAUDE A LA TAILLE, UN THEME LITTERAIRE Ces fraudes réelles ou supposées ont inspiré la férocité satirique24 des Dits et Chansons artésiens25, intarissables comme il se doit –c’est un topos de la littérature médiévale26– sur l’avarice et la voracité des citadins fortunés. Plusieurs œuvres du recueil évoquent les tailles, leur levée, leur fréquence, leur montant et les tricheries qui s’y déploient, transformant cet outil fiscal, que l’on pourrait considérer comme relativement équitable puisqu’il touche les plus fortunés et prétend à la proportionnalité, en instrument de prévarication. La vingt-quatrième et dernière chanson du recueil27 est entièrement consacrée à ce thème et c’est elle qui va nous fournir la matière principale de nos réflexions. Les 240 vers de cette pièce, reconnue comme la plus talentueuse de l’ensemble, n’ont pas échappé aux historiens d’Arras mais nul ne les a jamais commentés de manière approfondie. Résumons d’abord le propos du poète anonyme qui a probablement composé sa satire dans les années 1262-1264. 22. L’archéologie a pu mettre en lumière l’importance de certaines installations industrielles détenues par des personnages connus par ailleurs comme grands financiers d’Arras au XIIIe siècle. On a pu ainsi fouiller l’impressionnant complexe de foulage du drap, détenu par Bertoul Verdière: L. Coulon (1998), 157-164. Sur l’homme et sa famille, voir: R. Berger (1981), 412-413. 23. Seuls les riches payent la taille. On considère qu’à l’époque qui nous intéresse, Arras comptait plus ou moins 20.000 habitants: B. Delmaire (1994), 32. 24. M. Leonard (1996), 105-118. Le dit, composition littéraire qui apparait au XIIe siècle, se présente comme une prise de parole assumée par l’auteur. Celui-ci s’adresse directement au public, affirmant un objectif d’édification et de dénonciation, sur la base de situations revendiqués comme véridiques. 25. Edition des vingt-quatre pièces dans R. Berger (1981). 26. Id. (1978), 432. 27. R. Berger (1981), 230-238. 07 BILLEN_02.indd 6 25/10/2016 18:34:19
Quand les jongleurs disent la fraude fiscale... 79 Partant d’une inversion, procédé classique de la littérature satirique28, il annonce que le roi –il s’agit de Louis IX– vient d’autoriser tous les jeux29, sauf un seul, le dire-vrai. Les bourgeois d’Arras se sont soumis docilement à cette ordonnance: suit l’évocation nominale de vingt-six détenteurs de grande fortune qui auraient travesti la vérité en rédigeant leur billet de taille. Il s’agit d’une espèce de catalogue burlesque des fraudes possibles. Cette affaire intervient alors qu’un échevinage précédent vient d’être pris en flagrant délit de dissimulation des ressources urbaines. Passant sous silence une comptabilité en solide boni, les échevins n’ont pas hésité à lever néanmoins une taille à propos de laquelle les citadins sont entrés en émotion. Parmi ceux qui étaient au banc échevinal à ce moment, on retrouve certains des hommes qui ont renoncé à dire vrai à propos de leurs revenus … puisque le roi d’interdisait. Quels sont donc les stratagèmes utilisés pour travestir l’étendue de ses revenus, quand on figure dans le groupe des riches bourgeois d’Arras? Il y a bien sûr le mensonge, le faux oubli ou l’évaluation crânement sous estimée. Un moyen bien représenté se base sur la confusion des monnaies. Au lieu d’indiquer une somme en artésiens, on la donne en douaisiens30, ou bien on inscrit une somme sans en mentionner l’unité de compte. On peut aussi, alors que l’on tient chez soi des marcs d’argent, transformer ce poids en livres. On peut rester vague sur ses revenus à la campagne, on peut se trouver des témoins qui sont vos compères, ou choisir des garants muets. On peut prêter serment en étant ivre ou encore faire écrire son brevet par un scribe incompétent, afin de le rendre illisible. Une autre fraude consiste à se déclarer ruiné en prétextant de mauvaises affaires en cours: par exemple, un accident aussi invraisemblable que d’avoir perdu des bateaux envoyant de la laine en Angleterre ou un méchef aussi futile que celui d’avoir égaré deux oiseaux de vènerie! Pour accroître le comique de la chanson, le poète introduit un effet, lui aussi traditionnel dans la satire, l’aventure du trompeur trompé. Il s’agit à nouveau d’un subterfuge jouant sur les monnaies. S’emmêlant dans les différentiels, le tricheur diminue son vaillant en livres parisis mais le déclare en besants, ce qui augmente de beaucoup la valeur de son revenu. Dans d’autres poèmes du recueil des Dits et Chansons on retrouve des allusions aux types de fraudes qui viennent d’être énumérées31 mais on en 28. M. Cailly (2007), 90-101. 29. Louis IX a légiféré en 1254 et en 1256 contre les jeux de hasard et les jeux de table et d’argent: J. Le Goff (1996), 218-223. 30. Il faut environ 3 deniers de Douai pour faire un denier artésien R. Berger (1981), 253. 31. Chanson 2, Op. cit., 123-127. © Baetica. Estudios de Arte, Geografía e Historia, 36-37. 2014-15, 73-88. ISSN: 0212-5099 Facultad de Filosofía y Letras, Universidad de Málaga, Campus de Teatinos, E-29071 Málaga (España) 07 BILLEN_02.indd 7 25/10/2016 18:34:19
CLAIRE BILLEN80 © Baetica. Estudios de Arte, Geografía e Historia, 36-37. 2014-15, 73-88. ISSN: 0212-5099 Facultad de Filosofía y Letras, Universidad de Málaga, Campus de Teatinos, E-29071 Málaga (España) évoque encore quelques autres, comme se faire passer pour clerc et revendiquer l’exemption fiscale32 ou renoncer à la bourgeoisie d’Arras en allant s’établir dans la cité épiscopale, gouvernée par un autre échevinage. Une chanson présente l’élite dirigeante de la ville comme autant de pièces d’un moulin à vent, une métaphore médiévale du mensonge. Il convient de noter que derrière le ton ironique et l’allant critique de ces poésies satiriques, on perçoit distinctement une forme de noirceur. Les épigrammes ne sont pas qu’amusettes. La chanson 24 s’achève par le constat de l’effondrement de la ville. Il s’agit là d’une conclusion empruntant son pathos à l’art des prédicateurs, dira-t-on. Certes, mais il s’agit de ne pas s’arrêter à ce jugement littéraire pour évaluer la qualité documentaire du texte et pour aller plus avant dans le questionnement sur la nature socio-politique de la fraude de la taille et sur les effets de sa dénonciation. 4. LA FRAUDE A LA TAILLE, UN SUJET HISTORIQUE Voyons d’abord la crédibilité de fond que l’on peut accorder à la chanson 24. Nos devanciers ont abondamment prouvé que les personnages énumérés dans le poème existaient bel et bien, dans la même fourchette chronologique33. Ils font bien partie des familles les plus influentes et les plus riches de la ville. Celles qui occupent habituellement la magistrature échevinale. Les historiens récents de la métropole artésienne considèrent que les douze sièges scabinaux n’ont pas été strictement monopolisés par ces grandes familles, l’échevinat a pu être exercé par des bourgeois plus ordinaires34, néanmoins, il s’agit là d’un constat statistique. Or il apparaît clairement, dans les documents que nous allons confronter à nos textes littéraires, que même dans un échevinage plus ou moins mélangé, les représentants d’une dizaine de grandes familles: les Crespin, les Louchart, les Pouchin, les Nazart, les Wagon, les Hukedieu, les Cosset, les de Monchi, les Wion, les Wagon, les Lanstier35 exercent une autorité et bénéficient de relations, auxquelles il ne fait pas bon s’opposer. Si l’on en croit le poète, des membres en vue de ces familles ont largement menti sur le montant de leurs revenus. Dans le vocabulaire juridique 32. Chanson 13, Op. cit., 175-179. 33. R. Berger (1970), 113-117; Id. (1981), 251. 34. P. Bougard, Y.-M. Hilaire, A. Nolibos (1988), 60. Le constat est tiré des recherches onomastiques de R. Berger (1981), 97-98. 35. Sur les familles arrageoises: J. Lestocquoy (1945), 79-106; Id. (1954), 163-178; R. Berger (1981), 325-429. 07 BILLEN_02.indd 8 25/10/2016 18:34:19
Quand les jongleurs disent la fraude fiscale... 81 arrageois, il s’agit de parjure. La condamnation pour parjure déchoit, en principe, de l’éligibilité à des charges dans le magistrat, la dénonciation pourrait donc être lourde de conséquences. N’est-ce alors qu’une pochade? Les documents tout à fait contemporains manquent malheureusement pour répondre strictement à cette question. On a conservé pourtant un texte fascinant, rédigé une vingtaine d’années plus tard que notre poème. Il s’agit du résultat d’une enquête, commanditée par le comte d’Artois, à propos du gouvernement de la ville par les échevinages qui ont été mis en place à partir de juillet 128236. Nous retrouvons les familles nommées ci-dessus. Elles sont impliquées dans une suite effroyable de malversations, à côté desquelles les allusions de la satire apparaissent relativement bénignes. Les parjures sur le montant du revenu sont parmi les moindres fautes dénoncées, certains échevins n’hésitent pas à s’approprier secrètement les revenus non déclarés des délinquants, vol caractérisé aux dépends des familles défaillantes concernées mais aussi, pour la ville, perte de la taille et de l’amende encourue. D’autres échevins s’emparent en cachette des biens de leurs proches décédés, parfois même par effraction. D’autres encore aident leurs proches parents à quitter la bourgeoisie d’Arras sans payer les droits d’issue, proportionnels à leur fortune, taxe sensée dédommager la ville de la perte d’un taillable. On constate, en outre, que ces mêmes échevins n’hésitent pas à faire évader une partie de leurs avoirs, ou celui de parents, en s’alliant à des clercs37. A côté des fraudes et délits, liés de près ou de loin à la taille, matière véritablement essentielle de l’administration arrageoise, l’enquête montre que les recettes liées à l’impôt indirect, moins développé à Arras, nous l’avons dit, n’échappe nullement aux arrangements: l’assise du vin, très rémunératrice, est levée directement pendant six mois par les membres d’une famille de financiers, les Beauparisis, qui finissent par l’affermer auprès de la ville mais à la moitié de sa valeur, une valeur qu’ils avaient eu le temps d’étudier lorsqu’ils levaient la taxe en régie directe. L’affermage de l’assise du vin et du blé à des comparses, avec prise d’intérêt occulte de certains échevins dans l’entreprise, semble largement avéré. Je passe sur les procès iniques, les prévarications scandaleuses, les abus de pouvoir et intimidations en tout genre, n’appartenant pas directement à la matière fiscale qui nous intéresse. Ils sont la conséquence de ce que, comme 36. J. Lestocquoy (1945), 131-137. 37. La question de l’immunité fiscale des clercs, spécialement des clercs mariés et exerçant une profession a pris des proportions remarquables à Arras au XIIIe siècle: B. Delmaire (1994), 265-268. © Baetica. Estudios de Arte, Geografía e Historia, 36-37. 2014-15, 73-88. ISSN: 0212-5099 Facultad de Filosofía y Letras, Universidad de Málaga, Campus de Teatinos, E-29071 Málaga (España) 07 BILLEN_02.indd 9 25/10/2016 18:34:19
CLAIRE BILLEN88 © Baetica. Estudios de Arte, Geografía e Historia, 36-37. 2014-15, 73-88. ISSN: 0212-5099 Facultad de Filosofía y Letras, Universidad de Málaga, Campus de Teatinos, E-29071 Málaga (España) Lalou, E. (2012), “Le comté d’Artois (XIIIe-XIVe siècle)”, à A. Provost (ed.), Les comtes d’Artois et leurs archives. Histoire, mémoire et pouvoir au moyen âge, Artois Presses Université, Arras, pp. 23-32. Le Goff, J. (1996), Saint Louis, Gallimard, Paris. Leonard, M. (1996), Le dit et sa technique littéraire, des origines à 1340, Champion, Paris. Lestocquoy, J. (1945), Patriciens du moyen âge. Les dynasties bourgeoises d’Arras du XIe eu XVe siècle. Mémoires de la Commission départementale des Monuments historiques du Pas-de-Calais, 5/1, Arras. Prevenier, W. (1988), “Inzicht van kritische tijdgenoten in de sociale facetten der fiscaliteit en in sociaal-politiek onrecht in Vlaanderen (13de-15de eeuw)”, à Arbeid in veelvoud. Een huldeboek voor Jan Craeybeckx en Etienne Scholliers, VUB Press, Bruxelles, pp. 51-60. Roussel, H. (1957), “Notes sur la littérature arrageoise du XIIIe siécle”, Revue des sciences humaines, 87, pp. 349-286. Symes, C. (2005), “The Lordship of Jongleurs”, à R.F. Berkhofer III, A. Cooper y A.J. Kosto (eds.), The Experience of Power in Medieval Europe 950-1350, Aldershot UK, Ashgate, pp. 237-252. — (2007), A Common Stage. Theater and Public Life in Medieval Arras, Cornell University Press, IthacaLondon. Ungureanu, M. (1955), La bourgeoisie naissante. Société et littérature bourgeoise d’Arras aux XIIe et XIIIe siècles. Mémoires de la Commission départementale des Monuments historiques du Pas-de-Calais, 8/1, Arras. Van Werveke, H. (1934), De Gentsche stadsfinanciën in de Middeleeuwen, Académie royale de Belgique, Bruxelles. Vincent, C. (2000), “Fraternité rêvée et lien social fortifié: la confrérie NotreDame des Ardents à Arras (début du XIIIe siècle-XVe siècle)”, Revue du Nord, 82, pp. 659-679. Wyffels, C. (1964), “Le contrôle des finances urbaines au 13e siècle: un abrégé de deux comptes de la ville d’Arras (1241-1244)”, Bulletin de la Commission départementale des Monuments historiques du Pas-de-Calais, 8/3, pp. 230-240. 07 BILLEN_02.indd 16 25/10/2016 18:34:19