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La ressemblance jabésienne: exil, écriture, hospitalité

Sgueglia, Valeria Emi Mara

Abstract

La excepcional obra de Edmond Jabès se ha extendido gracias al impulso de numerosas lecturas críticas procedentes de múltiples horizontes. Sin embargo, se puede observar un desequilibrio que favorece a los volúmenes que constituyen Le Livre des questions o, al menos, se puede apreciar una falta de trabajos rigurosos que analicen de manera sistemática tanto la noción de semejanza como las que, dada su proximidad, la hacen plenamente significativa. Este estudio, que abre un camino en el dédalo de conceptos e imágenes que Jabès ha construido alrededor de una intuición poética, trata así de comprender la noción de semejanza y la incertidumbre que la acompaña con toda naturalidad, a través de la experiencia del exilio, la búsqueda de un umbral, la práctica de la escritura.

Full text

La Résumé L’ œ nombreus e un déséqu du moins , notion de ment sign i d’images q prendre l a pagne, à t r Mots-clé : Resumen La numerosa s de observ a des questio cen de m a ximidad, l dédalo de poética, t r acompaña un umbra l Palabras c Identidad.  * Artículo re ressemb l œ uvre exce p e s lectures c ilibre en fa v , l’absence d ressemblan c i ficative. Ce q ue J abès a a notion de r avers l’expé r Seuil. Étra n excepciona s lecturas cr í a r un deseq u ns o, al me n a nera sistem l a hacen pl e conceptos e r ata así de c con toda n l , la práctic a c lave: Umb  cibido el 30/0 l ance ja b V a Unive v al e p tionnelle d c ritiques ve n v eur des vol u d e travaux c e et celles q t te étude, e n élaborés a u ressemblan c r ience de l’ e n geté. Resp o l obra de E d í ticas proce d u ilibrio que n os, se pue d á tica tanto l e namente si g e imágenes q c omprender n aturalidad, de la escrit u ral. Rareza.  7/2017, evalu a b ésienne * : a leria Emi e rsité D a - Y e riaemimara @ d ’Edmond J a n ant d’hori z u mes qui c o approfondi s q ui, y étant n se frayant u tour d’une c e, et l’ince e xil, la reche o nsabilité. I m dmond Jab è d entes de m ú favorece a d e apreciar u la noción d g nificativa. q ue Jabès h la noción d a través de u ra. Responsa b ado el 3/01/2 0 exil, écr i Sguegli a Y eh (Taïwa @ gmail.com a bès s’est é p z ons multi p o nstituent L s analysant étroitemen t un chemin intuition p rtitude qui r che du seu i m permanen è s se ha ext e ú ltiples hor i los volúme n u na falta de e semejanz a E ste estudi o a construid o d e semejan z la experien c b ilidad. Im p 0 18, aceptado nº 14 , i ture, ho s n ) p anchée so u les. On co n L e Livre des q de manièr e t associées, l dans le déd a o étique, te n tout natur e i l, la pratiq u c e. Incertit u e ndido grac i zontes. Sin n es que co n trabajos ri g a como las q o , que abre o alrededor z a y la ince r c ia del exili o p ermanenci a el 6/02/2018. ISSN : 169 9 , abril de 2 Artí c spitalité u s l’impulsi o n state néan m q uestions o u e systémati q l a rendent p a le de conc e n te ainsi de e llement l’a c u e de l’écrit u u de. Identit é c ias al impu l embargo, s e n stituyen Le g urosos que q ue, dada s u un camino de una int u r tidumbre q o , la búsqu e a . Incertidu m 9 -4949 2 018 c ulos o n de m oins u , tout q ue la p leinee pts et comc comu re. é . l so de e pueLivre analiu proen el u ición q ue la e da de m bre. Çédille, revista de estudios francese s , 14 (2018), 539-550 Valeria Emi Sgueglia  http://cedille.webs.ull.es/14/23sgueglia.pdf 540 Abstract The exceptional work of Edmond Jabès benefited from abundant critical readings coming from multiple horizons. Nevertheless, one can observe a clear imbalance in favour of the volumes that constitute Le Livre des questions or, at least, the absence of in-depth studies analysing systematically the notion of “resemblance” and those other notions that, being closely associated with it, make it fully meaningful. This study, by making its way through the maze of concepts and images that Jabès elaborated around a poetic intuition, tries to understand the notion of resemblance, and the uncertainty that naturally accompanies it, through the experience of exile, the quest for thresholds, the practice of writing. Key words: Threshold. Estrangement. Responsibility. Impermanence. Uncertainty. Identity. Écrivain de langue française, né en Égypte en 1912 dans une famille vivant dans ce pays depuis plusieurs générations, citoyen italien (hasard des circonstances) d’origine juive, Jabès est expulsé en 1957, après la crise du canal de Suez. Il est expulsé pour ce qu’il n’est pas (il n’est pas de nationalité égyptienne), pour une « carte d’adhérent » qu’il ne possède pas et, en même temps, à cause d’une appartenance (à la communauté juive) que, en tant qu’athée, il ne revendique pas. Arrivé en France, des graffiti antisémites sur un mur de Paris répercutent la même sommation de quitter les lieux et le même message : déni d’appartenance (à la communauté française) à cause d’un délit d’appartenance de naissance (à la communauté juive), là où une autre appartenance de naissance (au sol égyptien) avait été niée. À cette période appartiennent des textes que Jabès n’a pas publiés de son vivant, des brouillons, ébauches, esquisses souvent marquants : Je flânais. Trop simple. Trouvez un alibi plus convaincant. Il s’arrête un instant, le pied et les épaules contre le mur une façon de fuir immobile démarche de héron ! qui rêve sur une patte au cœur de l’infini. Pourquoi parmi les milliers d’inscriptions griffonnées à la craie blanche sur la façade des immeubles de Paris pourquoi est-il tombé juste sur celle-là ? Si un pays ne me veut pas, j’irai dans l’autre (Brouillons A et B, 91-101)1.  1 Extraits des manuscrits du Livre des questions, Bibliothèque nationale de France, département des Manuscrits, fonds Edmond Jabès. Textes transcrits et présentés par Steven Jaron (1999 : 88-101). Çédille, revista de estudios francese s , 14 (2018), 539-550 Valeria Emi Sgueglia  http://cedille.webs.ull.es/14/23sgueglia.pdf 541 L’œuvre de Jabès, on le sait, échappe facilement aux critères de classification. La traductrice en anglais de Jabès, allemande de naissance et poète elle-même, Rosmarie Waldrop (1972 : 183), le dit avec justesse : Impossible to classify these books. They have the texture of poetry, but are mostly prose. There are poems, but incidental to a story. There is a story, but it is never told, only commented on. In Le Livre des Questions, the commentary is by rabbis, but they are themselves part of the story and as imaginary as what they comment on. There is reflection, but about precisely what? Regardé du haut de la table générale de la collection « L’Imaginaire », Le Livre des ressemblances ne montre rien de particulièrement atypique – on remarque toutefois que Le Livre des questions (Jabès, 1963-1973) y traîne son histoire et son existence sous les noms de Sarah et Yukel, et s’y propage de page en page avec la persistance tyrannique d’une interférence vitale2. Or, en parcourant du regard la succession des recueils qui forment Le Livre des ressemblances3, l’enchaînement de sous-livres et les séquences de sous-titres, force est de constater qu’ils semblent indiquer, quoique de manière discontinue, un mouvement d’approximation, d’encerclement de quelque chose qui ne se laisse définir que par ce qui précède ou succède. Ainsi : Hors-moment du livre / Hors-moment du livre, II / Horsmoment du livre, III / L’Avant-premier moment de l’avantlivre / L’Avant-dernier moment de l’avant-livre / Le Passage / L’Avant-premier mot / Les Limites / La Porte, I / La Porte, II / Le Toit, I / Le Toit, II / Le Mur, I / Le Mur, II / Ici, la fin / L’Avant-désert / L’Après-désert / À la recherche du seuil / L’Avant avant-seuil / L’Avant-seuil. Suivi, ce dernier, par « Le Seuil », titre de l’avant-dernière partie du dernier Livre des ressemblances, lequel signalerait alors quelque réussite de l’encerclement si ce n’est que le mot seuil signifie précisément le contraire, un presque, un pas tout à fait, une indétermination et une limite (peut-être franchissable mais trop floue pour être clairement définie) : une exclusion si le seuil est une force de propulsion vers un dehors, une inclusion si le seuil est une force qui attire vers un dedans. Dans tous les cas, un passage au seuil jabésien évoque une expérience aussi fondamentale qu’inévitable. C’est ce que le titre, « Seul », de la dernière partie du volume pourrait confirmer.  2 « Il est évident que si Le Livre des Questions n’avait pas existé, celui-ci n’aurait pas vu le jour ; mais il existe par lui-même, comme chaque livre est le prolongement ou l’accomplissement contestés du livre, écrit ou à écrire, auquel l’écrivain est rivé » (Jabès, 1991 : 15). 3 Il s’agit de trois recueils. Le premier prête son titre à l’ensemble du volume. Çédille, revista de estudios francese s , 14 (2018), 539-550 Valeria Emi Sgueglia  http://cedille.webs.ull.es/14/23sgueglia.pdf 542 Une fois à l’intérieur du volume la mappe conceptuelle et poétique du sommaire se défait en une matière ramifiée à l’excès se disposant par niveau de narration (pseudo-dialogues, pseudo-citations, aphorismes lapidaires et cryptés, bouts de récits, bouts de conversations qui n’ont pas eu lieu, fragments de lettres, de livres, de poèmes), et par niveau de réalité, presque, car personnages et narrateurs, faits et histoires se meuvent et se déroulent dans une temporalité qui altère présent et passé, état de veille et état de rêve, vision et imagination4. Ainsi, l’ensemble du matériau des Ressemblances est organisé à l’aide d’aménagements graphiques qui paraissent autant d’aménagements d’un territoire mental. Titres, sous-titres, parties et sous-parties, astérisques, points de suspension, points de contradiction5 et de doute, guillemets, parenthèses, italiques, exergues et signatures, numérotations et longs espacements, en guise de sursauts émotionnels ou de sauts logiques, assurent une partition exemplaire. De l’extérieur, on se voit confronté à une architecture superbement calibrée ; à l’intérieur, on a l’impression d’être au fond d’un labyrinthe de concepts et d’images, de points d’observation qui vont modifiant manifestement leur perspective, un réseau de semi-dialogues entre êtres qui ne parlent pas, un reticulatum de bouts de récits, bouts de citations se terminant par un « disait-il » et affaiblissant à dessein l’unicité identitaire de l’auteur, bouts de sombres méditations qui tiennent de la lamentation et de la folle érudition. Homme-d’écriture-en-exil, Jabès insuffle à ses personnages des airs de fantômes, surgissant pour ponctuer le récit de l’expression tourmentée de leur estrangement6 ; cette condition de séparation et d’aliénation est néanmoins accompagnée, comme pour la contredire, par l’expression d’une proximité, d’une filiation, d’une ressemblance, mais à l’excès et paradoxales. Les passages qui vont suivre sont tirés de la dernière partie du troisième et dernier Livre des ressemblances ; son titre lapidaire, « Seul », ne pourrait mieux synthétiser l’estrangement mais, parallèlement, les titres des parties qui immédiatement précèdent font lire la condition de séparation comme  4 « [...] le drame historique du XXe siècle provoque la dislocation de la chronologie dans l’œuvre jabésienne ; souvent, l’effet est donné avant la cause, ce qui a eu lieu avant est narré après [...] ou [...] ce qui a eu lieu après est narré avant. » Aussi « [...] l’écriture de Jabès [...] ne suit pas une chronologie mais jaillit dans l’ordre des émotions et des souvenirs, qui semble désordre aux yeux de la logique mais qui contient une force textuelle incomparablement plus grande que la pauvre continuité discursive qu’impose le commentaire » (Benoit, 2000 : 80, 181). 5 « Livre de contradictions autant que d’affirmations déchirées de contradictions ; mais la pensée estelle autre chose ? » (Jabès, 1991 : 202-203). Relire ici aussi ces quelques lignes célèbres : « Il [Gabriel Bounoure] alla encore plus loin en me montrant que, mes contradictions étant la substance même de mes livres, il était vain de tenter de les éviter. Une longue correspondance suivit. Elle me permit non seulement d’assumer mon expérience chaotique, mais de l’approfondir » (Jabès, 1980 : 81). 6 « The link Jabès […] establishes between Judaism, writing, and the notion of estrangement is not an objectively verifiable fact but a subjective condition based on the poetic experience of writing the book » (Mole, 1997 : 55). Çédille, revista de estudios francese s , 14 (2018), 539-550 Valeria Emi Sgueglia  http://cedille.webs.ull.es/14/23sgueglia.pdf 543 relevant d’un cheminement, d’une conquête, d’un dépassement, du franchissement d’une limite : L’étranger est sans visage. Tous les visages ne sauraient être le sien. « Étranger, souviens-toi de ton passage, car t’ayant ignoré, tes contemporains le contesteront », avait-il écrit. Et il ajoutait : « Étranger ne cherche pas à recomposer ton visage. Il ne sera, d’aucun, accepté. » L’exil est une mort sans gradins. La mort est après la vie ; celle de l’étranger, avant. – Quel est ton bien ? – La transparence (1991 : 375-376). L’étranger est sans visage. Visage levinasien, totalement exposé, d’une part, mais qui fait d’autrui un infini impossible à thématiser. Le visage est une signification sans contexte et sans contenu. Le visage, c’est la nudité du dénuement – que l’on cherche d’ailleurs à masquer en se donnant une contenance (dit Levinas7). Ce visage fait que l’autre m’affecte par sa vulnérabilité constitutive et, par cela même, me demande et me commande de prendre soin de son existence et d’agir en vue de son intérêt. Au cours de ce face à face, l’expression de l’autre m’affecte (a un impact affectif sur moi) avant que je le prenne comme objet de ma pensée, comme objet de mon désir, avant que j’en fasse un moyen de ma liberté. Ce qui se passe alors dans cette rencontre échappe à la logique de prévision et de manipulation car le visage n’est pas un objet, mais un infini qui ne tient pas dans la totalité de l’être. L’étranger est sans visage. Tous les visages ne sauraient être le sien. L’étranger jabésien, étant sans visage, est privé d’expression. Étant privé d’expression, il ne m’affecte pas. N’étant pas affecté par lui, je ne comprends pas sa vulnérabilité constitutive ni ce que celle-ci m’impose. Étant sans visage, l’étranger jabésien n’offre aucune résistance à ma logique de manipulation et aux impératifs de jouissance connaturels à ma liberté : je jouis de lui comme je jouis de mes propriétés, de mon pouvoir, du beau temps. Dans ces conditions, « l’exil est une mort sans gradins », une mort généralisée avant la mort. Voilà un bref compte rendu de la part de souffrance qu’expriment les voix chorales du Livre des ressemblances. La part de ravissement, quant à elle, semble se développer presque simultanément, au cœur même de la plainte des premiers mots : « l’étranger est sans visage » mais « tous les visages ne sauraient être le sien », aucun des visages de ceux qui ont objectivé (totalisé, thématisé) son visage ne saurait devenir le sien.  7 De Levinas, il faut lire tout d’abord Totalité et infini (1971) où l’épiphanie du visage est développée, mais aussi Le Temps et l’autre (1979) et Éthique et infini (1982). Çédille, revista de estudios francese s , 14 (2018), 539-550 Valeria Emi Sgueglia  http://cedille.webs.ull.es/14/23sgueglia.pdf 544 « On ne naît pas étranger. On le devient, à mesure que l’on s’affirme » (Jabès, 1989 : 25). À mesure que l’on affirme son incertitude. À mesure que l’on avance sans visage et que l’on éprouve le visage de l’autre comme une fin. À mesure que l’on ne parvient plus très bien à déchiffrer les règles d’appartenance. Autrement dit, l’étranger, cet homme-d’écriture-en-exil, ne se convertit pas, par assimilation, par lassitude, par intérêt, en homme-en-place ; il continue, au contraire, à être affecté, lui sans visage, par le visage de l’autre ; il continue de se savoir communis et redevable : aucune immunitas ne le dispense (Esposito, 1998). « Étranger, souviens-toi de ton passage, car t’ayant ignoré, tes contemporains le contesteront », avait-il écrit. / Et il ajoutait : « Étranger ne cherche pas à recomposer ton visage. Il ne sera, d’aucun, accepté ». Le fait d’être communis (Esposito, 1998) mais sans visage, appartenant à une communitas d’êtres affectés par le visage d’autrui mais sans pouvoir d’expression (le visage levinasien est pure expression), le prive d’épaisseur au point qu’aucun témoin n’aura mémoire de son passage, personne ne racontera son histoire ni ne dessinera sa trajectoire en recomposant, fragment après fragment, les traits de son visage. Inutile aussi de faire ce travail soi-même en mettant bout à bout les murs successifs, les dénis et les délits d’appartenance, car d’autres, comprenant l’identité comme une substance, n’y découvriraient pas les connexions significatives et le refuserait. En somme : étranger, ne cherche pas à recomposer ton visage en composant ton œuvre. Elle ne sera, d’aucun, acceptée. Tant pis. On compose quand même, on fait une partition du perceptuel et du conceptuel, on fait un arrangement des idées, on donne une forme écrite, on harmonise. On orchestre des variations sur des thèmes universels et, ce faisant, on jette une vive lumière sur un rapport inversement proportionnel : moins de visage égale plus d’écriture8. Plus d’écriture égale plus d’abri. À condition d’avoir de quoi écrire... beaucoup ont composé et composent par cœur : Il n’y a pas de sommets d’écriture, disait-il. L’écriture est, ellemême, le sommet […] L’écriture rejette toute réponse, du fait même qu’elle est écriture ; c’est-à-dire question posée à la question (Jabès, 1991 : 128 et 202). Il n’y a pas de sommets d’écriture parce que c’est ce rapport immédiat à l’écriture (à l’étrangeté, à l’insoumission, à la subversion) qui est un sommet. Il est un sommet parce qu’il empêche l’entaille de devenir plaie, l’exil de s’installer en profondeur. Ce rapport immédiat à l’écriture ne coïncide pas avec le fait de posséder un système d’écriture et d’écrire. L’écriture jabésienne, avec le retrait qu’elle nécessite,  8 « – Il me disait : “Voyez, je n’ai pas de visage. Celui que j’exhibe est figure de l’instant. Si l’écrivain est un étranger c’est, précisément, parce que, pour se manifester, il emprunte au langage son visage / [...]” » (Jabès, 1989 : 24). Çédille, revista de estudios francese s , 14 (2018), 539-550 Valeria Emi Sgueglia  http://cedille.webs.ull.es/14/23sgueglia.pdf 545 l’insoumission à l’appartenance qu’elle traduit, est une figure de l’esprit, une déclaration de non collaboration, un exercice d’indiscipline. Cette écriture « rejette toute réponse » en ce que la réponse est une fin, une fin de non-recevoir, une méthode douce de neutralisation de la question, qui agit sans contredire ni attaquer, une courtoise restriction, commandée par l’homme en place, de l’échange que la question génère et amplifie : « La question, disait-il, est pareille à un bloc de cristal taillé dont les mille facettes, au lever du jour, nous agressent à la fois ; c’est à chacune d’elles que nous devons faire face » (Jabès, 1991 : 210). Questionner, c’est outrepasser les normes non écrites, celles qu’on se doit de respecter et d’intérioriser si l’on veut « faire partie de » ; c’est faire la sourde oreille lorsqu’on est invité à se conformer à l’usage – ce qu’au demeurant l’on ferait volontiers (il faut tirer son épingle du jeu) si seulement on parvenait à distinguer ce qui est conforme de ce qui ne l’est pas ; on se conforme à l’usage en se rangeant du côté de l’homme en place, ce qui n’a rien de surprenant et ne se remarque même pas lorsqu’on est un homme en place ; on se conforme à l’usage en calculant stratégiquement la prochaine étape ; on se conforme à l’usage d’appartenance lorsqu’on adopte le point de vue général sans l’avoir questionné, lorsqu’on se fait le porte-parole inconscient des arguments qui ont été utilisés pour exclure, pour rabaisser, pour nier, pour manier comme un objet la présence de l’autre ; on se conforme à l’usage lorsqu’on s’abstient d’être hospitalier – l’hospitalité que l’homme en place offre à l’homme en place n’est qu’un usage d’appartenance. Questionner, c’est tâcher d’enfreindre l’usage de l’intérêt personnel, dans la mesure du possible. La mesure de l’impossible est impraticable pour les humains trop humains que nous restons, toujours aux prises avec l’invincible puissance de la conservation-croissance (Nietzsche) qui fait que, sans la croissance, la conservation est déjà diminution, perte, rétrogradation. Un être-enplace ne peut pas se sentir rassasié de sa place et de son surplus d’abondance ; on est tenu de les augmenter si on veut les garder. Dans ces conditions, comment trouverait-on du temps pour l’hospitalité ?) Quel est le verbe qui régit l’attribution de la question à l’étranger et de la réponse à l’homme en place ? La question échoit à l’étranger et la réponse dépend de l’enclos de l’homme en place ? La question est du ressort de l’homme-d’écriture, volontairement déséquilibré par sa multiplicité. À l’étranger, l’incertitude que la question ravive. À l’homme en place, l’incertitude que la réponse atténue, colmate, récuse. Mille ramifications à la question, mille digressions à homme-d’écriture-en-exil. La question accorde sa simplicité à l’innocence de qui, sans vouloir accuser, sans vouloir condamner, interroge les usages d’appartenance ; sa complexité au cheminement tortueux de ceux (et celles) qui, par un trop-plein de blessures et un trop-creux de bonne fortune, n’ont pas su devenir étrangers et affirmer leur incertitude subversive. La fluctuation de l’intonation ascendante de la question épouse la variabilité d’un seuil ; son ouverture repousse le tranchant d’une ligne d’inclusion ou d’exclusion forcées. Le Çédille, revista de estudios francese s , 14 (2018), 539-550 Valeria Emi Sgueglia  http://cedille.webs.ull.es/14/23sgueglia.pdf 546 temps de la question, on a déjà repris son errance. L’homme en place peut prendre son temps pour donner sa réponse conclusive... : « N’écoute pas celui qui a réponse à tout, disait-il. Il est dans l’erreur. Interroge, là est ta vérité que tu n’acceptes point » (Jabès, 1991: 211). Que je ne reconnais pas, ne m’étant pas assez familiarisé avec elle. Je me méfie, craignant de passer pour un infirme, moi, si bien entouré de donneurs de leçons et de réponses. Je redoute l’occasion qui révélera ma déficience, mon inadaptabilité, mon incapacité de jouer le jeu. Je cache mon jeu. Ces voix singulières qui traversent les Livres de Jabès communiquent au lecteur un type particulier d’incertitude. D’abord, c’est l’incertitude de qui, n’ayant pas de place attitrée, n’étant jamais en résidence stable quelque part, est obligé, bon gré, mal gré, de modifier souvent son point d’observation et, partant, la perspective à partir de laquelle il est lui-même observé par les autres, et jugé. Si, disais-je, d’une telle condition ces voix chorales expriment incessamment la souffrance, affleure aussi, très audible, le ravissement : – Peut-on se souvenir d’un lieu où l’on n’a pas séjourné, d’un visage que l’on n’a pas approché, d’un objet qu’à aucun moment on n’a saisi ?, demandait reb Zaoud à reb Bécri. – Je me souviens bien de Dieu, répondit celui-ci (Jabès, 1991 : 375). Cet échange résume magistralement ce qui se passe entre À la recherche du seuil et Seul, le souvenir de Dieu étant Le Seuil, quelque chose de comparable au concept de grand midi que Nietzsche développe dans son Zarathoustra. La recherche du seuil, du zénith, de cet instant d’heur, est approchée par Jabès à travers la quête d’un lieu (déni ou délit d’appartenance), d’un visage9 (étrangeté et responsabilité), d’un objet (éloignement et incompréhension). « – Quel est ton bien ? / – La transparence. » La propriété des corps que la lumière transperce ? La transparence d’une pensée faible10 ? La transparence d’un support sur lequel le regard ne s’arrête pas, tout lancé qu’il est vers l’objet que l’écran limpide protège ou sépare ? Une transparence qui se change en invisibilité ? Pourtant c’est bien la réplique de l’étranger, d’un être qui, par son étrangeté, se donne justement à voir, offre à la vue de l’autre une surface tourmentée où vient se heurter le regard de l’homme-en-place. La transparence alors d’un support qui laisse visible la différence, à laquelle nul ne veut ressembler. De quel bien est-il alors question ? On serait, au contraire, tenté de ne retenir, de la transparence, que sa fragilité connatu-  9 « In directing their art toward this unnamed “other” – an “other” at once human and potentially divine – in reaching across and away from themselves, Kafka, Celan, and Jabès sustain something of the dialogical foundation of the covenant, even as this foundation has been shaken by the “death of God” » (Hawkins, 2003 : XIV). 10 Référence explicite est faite ici à l’œuvre de Gianni Vattimo et de Pier Aldo Rovatti. Çédille, revista de estudios francese s , 14 (2018), 539-550 Valeria Emi Sgueglia  http://cedille.webs.ull.es/14/23sgueglia.pdf 547 relle, la vulnérabilité d’un corps (d’étranger) que les insouciants, du genre homme-enplace, brisent par inadvertance. On penserait presque à l’homo sacer, cette figure mal connue du droit romain archaïque qui intitule l’essai de Giorgio Agamben (1995) sur le pouvoir souverain et la « vie nue » – zoé, par opposition à bios qui indique la manière spécifique de vivre, la forme de vie propre à un groupe ou à un individu. Selon Agamben, au binôme ami/ennemi du modèle juridico-institutionnel s’oppose le binôme vie nue/existence politique du modèle biopolitique : zoé / bios, exclusion / inclusion, vie nue de l’étranger, existence politique de l’homme-en-place. L’homo sacer est un individu qui, ayant été jugé pour un délit, est mis en dehors tant du droit humain, car celui qui le tue ne peut pas être accusé d’homicide (impunité du meurtre), que du droit divin, car il ne peut pas avoir fonction de victime sacrificielle (exclusion du sacrifice) (Agamben, 1995 : 79). La « vie nue » de l’homo sacer est ainsi une vie que l’on peut tuer mais non pas sacrifier (Agamben, 1995 : 11-12). Puisque l’homo sacer est exclu du domaine sacrificiel par l’interdiction d’immolation mais peut être librement assassiné, sa condition comporte, pour Agamben, une double exception et une double exclusion. La violence à laquelle il est exposé (assassinat non soumis à sanction), n’étant ni sacrifice ni meurtre, emprisonne l’homo sacer dans un domaine hors juridiction (la sphère, pour Agamben, de la décision souveraine qui suspend la loi et instaure un état d’exception). Or, la transparence jabésienne se lit assez bien à partir de cette condition de vulnérabilité qui découle d’une exclusion, stricto sensu, extrême. L’homo sacer, ayant été exclu de la communauté des amis sans pour autant appartenir à la communauté des ennemis, peut être librement tué, mais sa mort ne peut pas faire partie de l’univers sacrificiel rituel voué, grosso modo, à la construction ou à la restauration de l’équilibre. Dans le cas de Jabès l’Égyptien exilé en France, on a déjà entrevu les éléments d’exclusion menant à une situation d’exception, à un statut que la règle commune ne prévoit pas. Les figures transparentes de son œuvre, elles, ne se lassent pas de circonscrire, d’examiner et de décliner les formes d’absurde et d’isolement qu’engendre cette règle commune non obéie. Le face à face entre l’homme-en-place et l’homme-d’écriture-étranger se solde, en effet, par une excommunication et la relation d’abandon qui s’établit entre les deux termes rappelle la vie nue assujettie à une intemporelle vitae necisque potestas. Peut-être Jabès veut-il souligner que la transparence, dont un être-d’écritureétranger se pare (et ce verbe marque bien le paradoxe), accorde le privilège de ne pas avoir à s’identifier, c’est-à-dire le privilège de ne pas tenir en une identité toujours parfaitement déterminée11. Un être-d’écriture-étranger, à la recherche de seuils, ne  11 Cf. notion d’identité réductionniste développée par Derek Parfit (1984). La ressemblance jabésienne se dessine ainsi comme étant un concept, une élaboration poétique et une pratique qui aident à clarifier ce que Derek Parfit entend lorsqu’il affirme que les parties de chaque existence ont une unité moins