En même temps : comment tenter de concilier l’inconciliable
Abstract
Dans la première partie de cet article, nous nous intéressons aux deux principales valeurs de la locution adverbiale en même temps, à savoir celle de locution temporelle indiquant la simultanéité et celle, plus complexe, de marqueur discursif, suivant la caractérisation de Vaguer (2017) et de Drouet et Richard (2017). Ensuite, comme point central de notre étude, nous analysons l’utilisation spécifique que fait de cette locution le président français Emmanuel Ma- cron, pour qui en même temps est devenu un trait discursif distinctif.
Full text
ISSN : 1699-4949 nº 23 (primavera de 2023) Monografías 16 Autour de l’énonciation : réflexions sur les marqueurs discursifs en synchronie et en diachronie Camino Álvarez-Castro, Emma Álvarez-Prendes & Jesús Vázquez Molina (eds.) En même temps : comment tenter de concilier l’inconciliable Silvia PALMA* Université de Reims-Champagne Ardenne CIRLEP EA 4299 [email protected] https://orcid.org/0000-0002-0991-4525 Resumen En la primera parte de este artículo estudiamos los principales valores de la locución adverbial en même temps, a saber el de locución temporal de simultaneidad y el de marcador discursivo, bastante más complejo, siguiendo la caracterización propuesta por Vaguer (2017) y por Drouet y Richard (2017). Luego, consideramos, como aspecto central de nuestro estudio, el uso específico que el presidente francés Emmanuel Macron hace de en même temps, locución que ha llegado a convertirse en un rasgo característico de su discurso. Palabras clave : Marcadores de discurso, locución adverbial, discurso político, enunciación. Résumé Dans la première partie de cet article, nous nous intéressons aux deux principales valeurs de la locution adverbiale en même temps, à savoir celle de locution temporelle indiquant la simultanéité et celle, plus complexe, de marqueur discursif, suivant la caractérisation de Vaguer (2017) et de Drouet et Richard (2017). Ensuite, comme point central de notre étude, nous analysons l’utilisation spécifique que fait de cette locution le président français Emmanuel Macron, pour qui en même temps est devenu un trait discursif distinctif. Mots-clés : Marqueurs discursifs, locution adverbiale, discours politique, énonciation. Abstract In the first part of this article, the different roles of the adverbial locution en même temps are considered : namely that of the temporal indication of simultaneity, and that, more complex, of discursive marker, according to Vaguer (2017) and Drouet and Richard (2017). Next, a focus is proposed on the specific use made of this locution by French President, Emmanuel Macron, for whom en même temps has become a distinctive discursive trait. * Artículo recibido el 4/06/2022, aceptado el 24/01/2023.
Çédille, revista de estudios franceses, 23 (2023), 123-134 Silvia Palma https://doi.org/10.25145/j.cedille.2023.23.08 124 Keywords : Adverbial locution, discursive marker, political speech, énonciation. « Emmanuel Macron : Candidat et en même temps président » Libération, 4/03/2022 1. Introduction La locution adverbiale en même temps fait partie des tournures caractéristiques du discours du président français Emmanuel Macron depuis quelques années déjà. Cette locution lui est clairement associée, comme en témoignent les nombreux articles – allant de la linguistique à la philosophie en passant par la psychologie – consacrés aux raisons possibles de ce choix. C’est pourquoi le corpus utilisé dans cet article comprend exclusivement des occurrences provenant d’interventions du président français (discours de campagne, conférences de presse, interventions à l’international), allant du programme de la campagne présidentielle 2017 jusqu’à ses interventions publiques de l’été 2021. Déjà lors de la campagne présidentielle de 2017, le candidat Macron se réclamait « en même temps de droite et de gauche », dans une première tentative de concilier des réalités s’excluant mutuellement1. Si les études quantitatives signalent une plus forte présence de en même temps dans les discours de la campagne 2017 que pendant le quinquennat, la locution a continué d’être un signe fréquemment présent dans le discours d’Emmanuel Macron. La stratégie de « non-campagne », décidée en raison de la crise politique internationale de mars 20222, ne permet pas d’analyser convenablement les choix discursifs du président-candidat, mais on peut d’ores et déjà signaler que sa locution fétiche n’apparaît pas dans la lettre de déclaration de candidature adressée aux Français début mars. 2. Valeurs de en même temps Pour les principaux dictionnaires, il s’agit d’une locution adverbiale indiquant la simultanéité. En effet, Le Larousse, Le Littré, Le Robert (les trois dans leur version digitale3) ainsi que le site du Centre national de ressources textuelles et lexicales (www.cnrtl.fr) indiquent comme sens de la locution l’idée de simultanéité : au même moment que / simultanément. 1 Sa formulation de l’époque faisait par ailleurs écho au « ni gauche ni droite » du Rassemblement National. C’est justement la candidate de ce parti d’extrême droite, Marine Le Pen, qui a affronté Emmanuel Macron au second tour en 2017. 2 À la suite de l’invasion de l’Ukraine par l’armée russe. 3 www.larousse.fr, www.littre.org et www.dictionnaire.lerobert.com.
Çédille, revista de estudios franceses, 23 (2023), 123-134 Silvia Palma https://doi.org/10.25145/j.cedille.2023.23.08 125 Le Robert indique également le sens de « à la fois, aussi bien », et le Larousse, celui de « à la fois ». Le Littré, pour sa part, mentionne « ensemble », sans plus de précision. Les linguistes ayant étudié en même temps, notamment Rebotier (2014), Drouet et Richard (2017) et Vaguer (2017), distinguent clairement deux valeurs / fonctions de en même temps : d’une part, celle de marqueur grammatical (locution adverbiale indiquant la simultanéité, c’est-à-dire la valeur identifiée dans les dictionnaires) et d’autre part, celle de marqueur discursif, cette deuxième correspondant notamment à la langue orale. Dans les termes de Vaguer (2017 : 176) : En même temps en tant que « marqueur grammatical » est un constituant « intégré à la phrase », « intraphrastique », « intraprédicatif », « endophrastique » (Molinié 1984, Guimier 1996). Il est identifié comme un « ajout », principalement du SV (Marceline et moi faisons un bond en même temps ; La vie est en même temps agréable et amère) et dénote une concomitance temporelle ou qualificative. Il s’agit de l’emploi le plus représenté dans le corpus (66,30%). Et un peu plus loin : La concomitance temporelle (coïncidence temporelle) se caractérise par le fait que en même temps a une incidence sur le verbe et en indique une propriété (il apporte une information sur le déroulement du procès) : – soit deux personnes font la même action en même temps : Marceline et moi faisons un bond en même temps […]. – soit deux procès prennent place dans le même laps de temps et caractérisent le même sujet (coréférence)4 : Il mange et il travaille en même temps […] Dans cet emploi, en même temps est plus ou moins synonyme de simultanément (Vaguer, 2017 : 177-178). Pour ce qui est de la valeur de marqueur discursif, Vaguer (2017 : 179) indique : En même temps en tant que « marqueur discursif » est un constituant « non intégré » à la phrase, « extraphrastique », « extraprédicatif », « exophrastique ». Il est alors identifié comme un « incident » (En même temps, pourquoi serais-je désagréable ? Quelque 4 Drouet et Richard (2017 : 162) parlent dans ce cas d’« étrange coïncidence », au sens où en même temps permet de signaler la non conventionnalité d’une situation, par exemple un magasin d’antiquités qui est aussi un restaurant, une personne qui est à la fois manager et traductrice. Rebotier (2014 : 308), quant à elle, précise que : « La simultanéité exacte, l’absence d’instants de A sans B, est interprétée au niveau logique comme une relation de causalité ou de condition (B est une condition suffisante pour A). La simultanéité approximative, au contraire, inclut la possibilité de B hors de A, et l’absence de lien logique entre A et B est facilement interprété comme une opposition ».
Çédille, revista de estudios franceses, 23 (2023), 123-134 Silvia Palma https://doi.org/10.25145/j.cedille.2023.23.08 126 chose m’inquiète, en même temps) et dénote une concomitance énonciative. Il s’agit de l’emploi le moins représenté dans le corpus (33,70%), mais le plus représenté dans les corpus oraux. Et un peu plus loin (2017 : 181) : La lecture attentive du corpus nous fait dire que, dans cet emploi d’incident, en même temps dénote une concomitance énonciative dans la mesure où il permet de relier le contenu d’une proposition à une information extérieure qui peut être identifiée par l’environnement discursif (contexte et situation d’énonciation : échanges conversationnels, discours direct…) ou la façon dont le locuteur construit son discours (son positionnement par rapport à son propre discours). Toutefois, en même temps ne doit pas être perçu comme un simple connecteur. S’il n’existe pas de dépendance fonctionnelle entre les éléments reliés par en même temps l’ordre des items en sa présence n’est pas anodin : il importe dans l’interprétation de la portée de la première proposition, d’une part, et il invite à réviser son jugement, sa conclusion, d’autre part.[…] Autrement dit, cette concomitance énonciative introduit à la fois une « rupture énonciative » et une « nuance argumentative » que l’on pourrait rapprocher d’autres marqueurs conjonctifs comme en attendant, quoi qu’il en soit, n’empêche, cela dit, d’ailleurs, au reste, au final… 3. Étude de cas L’analyse du corpus permet d’illustrer, tout au long de la période considérée, la présence et la distribution des deux valeurs de en même temps identifiées dans les études citées ˗ celle de simultanéité et celle de marqueur discursif ˗ dans le discours du président Macron5. 3.1 Valeur de simultanéité Dans ces cas, en même temps pourrait être remplacé par au même moment ou et aussi (dans tous les exemples, c’est nous qui mettons en valeur à l’aide des italiques) : (1) Des entreprises, parfois des secteurs entiers, sont détruits de manière toujours plus rapide : cela ne doit pas être synonyme de condamnation de ceux qui y sont employés, ni au chômage, ni à la précarité. Car en même temps, des professions, des opportunités et des emplois nouveaux s’ouvrent sans cesse […] (Macron, 2016 : 130). (2) Je ne suis pas exhaustif sur l'ensemble des régulateurs mais, sur les régulateurs sectoriels comme les grands acteurs nationaux, on a créé un écosystème 5 Tous les discours cités du président Macron correspondent à la version officielle des textes figurant sur le site www.elysee.fr.
Çédille, revista de estudios franceses, 23 (2023), 123-134 Silvia Palma https://doi.org/10.25145/j.cedille.2023.23.08 127 de régulation nationale beaucoup plus fort en même temps qu’on a su avancer sur un écosystème européen avec, par exemple, la réglementation européenne qu'on a su bâtir sur les données […] (Macron, Discours aux acteurs de la French Tech, 14/09/2020). À l’intérieur de ce groupe d’exemples que l’on pourrait appeler à valeur cumulative, on note qu’il s’agit parfois d’une série d’éléments positifs. Ainsi, il serait possible de gloser à l’aide de et en plus, voire par non seulement … mais aussi… : (3) Pour moi, ce triptyque [éducation, santé, climat] est un triptyque qui quand on parle à l'intelligence des gens et donc de celle de ceux dont vous avez besoin – financeurs, acteurs, talents dans tous les secteurs – est un élément énorme d'attractivité, et en même temps quelque chose qui nous rendra plus forts parce que cela repose sur nos bases historiques (Macron, Discours aux acteurs de la French Tech, 14/09/2020). (4) Avoir une liberté réelle par rapport à ce système [celui des partis politiques] et, en même temps, connaître l’intimité de la fabrique de la loi et de la décision publique, tout cela, j’en suis persuadé, est une force. C’est en tout cas celle qui m’aide dans le combat que j’ai lancé (Macron, 2016 : 38). Dans d’autres cas, au contraire, en même temps signale un cumul d’éléments négatifs. La paraphrase à l’aide de et en plus reste possible, mais au lieu de non seulement … mais aussi… il faudrait utiliser qui pis est : (5) La France aujourd’hui est sortie du chemin du progrès. Le doute s’est installé. Depuis 40 ans, nous n’avons pas réussi à régler le problème du chômage de masse, la déprise des territoires, la langueur de l’Europe, les divisions internes. La France est bloquée par les corporatismes. Dans le fond elle n’est plus à la hauteur de sa promesse […] En même temps, nous sommes entrés dans une ère nouvelle : la mondialisation, le numérique, le changement climatique, les inégalités croissantes, les conflits géopolitiques, le terrorisme, la crise démocratique des sociétés occidentales, le doute qui s’installe au cœur de nos sociétés. […] (Macron, Déclaration de candidature à l’élection présidentielle de 2017, Bobigny, 16/11/2016). (6) Ces travailleurs sont souvent les plus exposés aux risques, aux retournements d’activité. Ils sont, en même temps, les moins protégés par notre système. C’est un paradoxe cruel que nous devons absolument dénoncer (Macron, 2016 : 132). Dans d’autres cas encore, en même temps introduit une nuance par rapport au premier élément cité, jouant ainsi un rôle d’atténuation. Le sens correspond à : ça semble être comme ça, mais en réalité ce n’est pas le cas, ou pas tellement : (7) Ces ennemis de la République prétendent l’enfermer dans une définition arbitraire et statique de ce qu’elle est et de ce qu’elle devrait être. Il y a les islamistes […] Il y a le Front National […]. Il y a ceux qui se rallient à l’extrême droite en adoptant ses thèses. Il y a les cyniques qui fuient la France ou
Çédille, revista de estudios franceses, 23 (2023), 123-134 Silvia Palma https://doi.org/10.25145/j.cedille.2023.23.08 128 la méprisent. C’est beaucoup de monde et, en même temps, pas assez pour nous retenir (Macron, 2016 : 54). 3.2 Valeur de marqueur discursif Avant d’illustrer la valeur de concomitance énonciative décrite par Vaguer (2017 :181), nous attirons l’attention sur l’apparition occasionnelle d’une troisième valeur de en même temps dans notre corpus, qui correspondrait à l’idée de « en contrepartie », « c’est donnant-donnant ». C’est notamment le cas dans les interventions du président à Marseille en septembre 2021, où après avoir évoqué les difficultés et les dysfonctionnements des services municipaux, Emmanuel Macron promet des investissements de l’État pour la ville. Ceux-ci sont conditionnés à la mise en place de certaines réformes par le maire de Marseille : (8) Pardon d'être très franc. Comme je suis très ambitieux avec vous, je vous le dis et donc en même temps qu'on investit, Monsieur le maire, moi j’attends de vous que vous réformiez, je sais que vous en avez l’envie. Et on aura aussi cette exigence dans le suivi, parce qu’on ne va pas se substituer à un système qui n’arrive plus à se financer […] (Macron, Discours à Marseille, « Marseille en grand », 02/09/2021). Ce même type de stratégie apparaît lors d’une intervention d’Emmanuel Macron consacrée à la lutte contre les séparatismes : (9) Ce que je vous décris là, ça n’est pas l’État qui le fera, en vertu même du principe de séparation, ce sera au Conseil français du culte musulman. Mais je lui fais confiance et c’est une responsabilité immense que nous lui confions. Mais en même temps, je leur ai dit avec le ministre il y a deux jours, c’est une pression immense que nous allons exercer sur eux, parce que nous n’avons pas le droit d’échouer. Je pense que c’est aujourd’hui ce dont nous avons besoin (Macron, Discours sur le thème de la lutte contre les séparatismes, 02/10/2020). Poursuivons maintenant la réflexion sur les éléments combinés à l’aide de en même temps en nous intéressant aux nuances idéologiques que Macron lui-même attribue à cette locution : (10) Vous avez dû le noter, j’ai dit « en même temps ». Il paraît, mes amis, que c’est un tic de langage. Mais c’est un tic de langage qui voudrait dire que je ne suis pas clair, que je ne sais pas trancher, que je serais flou, parce que vous savez, il y en a qui aiment les cases, les idées bien rangées. Eh bien, je veux vous affirmer ce soir : je continuerai d’utiliser « en même temps » dans mes phrases mais aussi dans ma pensée. Parce que « en même temps », ça signifie simplement que l’on prend en compte des impératifs qui paraissaient opposés mais dont la conciliation est indispensable au bon fonctionnement de la société (Macron, Meeting de Bercy, 17/04/2017).
Çédille, revista de estudios franceses, 23 (2023), 123-134 Silvia Palma https://doi.org/10.25145/j.cedille.2023.23.08 129 Compte tenu de la formation initiale du président et de son goût pour la philosophie6, on pouvait s’attendre à ce que en même temps corresponde – au moins partiellement – à un fonctionnement dialectique de type hégélien, c’est-à-dire mettant en œuvre un mouvement de type thèse/ antithèse/ synthèse, avec une synthèse permettant de dépasser la contradiction apparente entre les deux premiers éléments. C’est clairement la volonté d’Emmanuel Macron, comme indiqué dans la citation du meeting de Bercy, mais malheureusement, la réalité discursive s’avère ensuite bien moins ambitieuse. En effet, la résolution de la contradiction n’en est pas toujours une, comme nous le montrerons dans les exemples qui suivent. Dans certains cas, E. Macron mentionne effectivement le choix politique lui permettant de dépasser l’opposition de départ entre les éléments cités : (11) Parce que la France est une et indivisible et en même temps qu’elle est formidablement diverse, nous devons passer d’une logique d’uniformité et d’homogénéité à une logique différenciée et volontariste. C’est la clé pour tenir le pays ensemble (Macron, 2016 : 164) (12) Israël reste, quant à lui, un allié diplomatique et économique. Il est une démocratie et nous devons veiller à sa protection. Mais, en même temps, nous savons qu’une paix durable passe par la reconnaissance d’un État palestinien. La politique de colonisation est donc une faute. Nous devons revenir à l’esprit des accords d’Oslo […] La France aurait dû se présenter en défenseur du respect de toutes les religions et en appeler à la coexistence pacifique entre celles-ci. Ce qui se passe sur place, à Jérusalem aujourd’hui, est en réalité l’inverse. Il faut donc sortir par le haut du débat historique sur les lieux saints dans lequel les intransigeants de tous bords voudraient, ensemble, nous enfermer (Macron, 2016 : 200-201). Il est intéressant de souligner que ces exemples sont extraits du livre Révolution, dans lequel Emmanuel Macron développe le programme de la campagne présidentielle 2017. À l’époque, tout restait encore possible7. En ce qui concerne son propre positionnement idéologique, toujours en 2017, le jeu avec en même temps est parfois relativement complexe : dans la citation ci-dessous, le candidat oppose son point de vue sur d’autres candidats (Fillon et Le Pen) à la vision que d’autres ont de lui-même et qu’il réfute : celle d’un mondialiste multiculturaliste déraciné. En dépassant cette opposition, Macron (2017 : 3) se place explicitement audessus de ses rivaux : 6 « Je suis vraiment entré dans la philosophie par Kant, le premier philosophe qui m’ait marqué, avec Aristote. Ce n’est pas très original ! (…) J’ai passé beaucoup de temps à lire Kant, Aristote, Descartes. Ce refuge intellectuel, cette possibilité de se représenter le monde, de lui donner un sens à travers un prisme différent, ont été importants. J’ai ensuite découvert Hegel, sur lequel j’ai fait mon DEA (Macron, 2015, page unique). 7 À titre d’exemple, cette citation : « Comme De Gaulle, je choisis le meilleur de la gauche, le meilleur de la droite et même le meilleur du centre » (Macron, Meeting de Bercy, 17/04/2017).
Çédille, revista de estudios franceses, 23 (2023), 123-134 Silvia Palma https://doi.org/10.25145/j.cedille.2023.23.08 130 (13) Je ne suis pas un mondialiste multiculturaliste déraciné. Le Pen et Fillon réduisent la France à une identité rabougrie. Ma relation à la patrie et à la culture est ouverte ; elle ne se situe pas dans le rejet de l’autre. Je me construis dans le rapport à notre langue, notre héritage et la fierté que nous en avons ; et en même temps, dans l’aspiration constante à l’universel et l’insoumission. Ce sont des nationalistes ; nous sommes des patriotes. Plus tard, en tant que président, Emmanuel Macron doit faire face à de nombreuses difficultés, qu’elles soient d’ordre économique, social, politique ou sanitaire. L’heure n’est donc plus à tenter de ménager la chèvre et le chou en promettant de dépasser les oppositions, mais à prendre des décisions claires, à trancher. Ceci se traduit linguistiquement par des enchaînements à l’aide de en même temps où la tentative de dépassement des oppositions s’avère parfois peu convaincante, voire totalement artificielle : (14) Journaliste : Est-ce que le combat pour l’universalisme que vous évoquiez n’est pas perdu d’avance car il s’agit d’un concept aux contours abstraits ? La force du communautarisme n’est-elle pas dans sa dimension concrète, palpable ? E. M. : Vous avez raison, mais je pense qu’il n’y a pas de fatalité. Comme président de la République je ne reconnais qu’une communauté qui est la communauté nationale. Mais je ne dénie pas aux autres communautés le droit d’exister. C’est la vie de chacun ! Qui ne se réunit pas en fonction de son appartenance géographique, culturelle, familiale ? En même temps, c’est la beauté de notre République. Il faut de la transcendance […] (Macron, 2020 : 25). (15) D’abord, c'est la place du sport à l'école. […] C'est vrai que le modèle français était un modèle où c’étaient plutôt les associations, les clubs et puis les fédérations, là où d'autres pays avaient mis beaucoup plus de sport dans l'école et l'université. On le sait bien en tirant les choses. Je crois aussi au « en même temps » en la matière et donc ce qui a été fait de manière extraordinaire dans plusieurs écoles, ce que nous avons consolidé ces dernières années. Il faut aller beaucoup plus loin : mettre plus de sport à l'école, dans l'entreprise, plus de sport dans les parcours de soins et la lutte contre la dépendance parce que le sport est une formidable politique de prévention. C'est une politique éducative. C'est pour cela que nous avons décidé de remettre le sport au sein de l'Éducation nationale et de la jeunesse et des sports (Macron, Discours d’accueil à l’Elysée des médaillés olympiques et paralympiques, 13/09/2021). On constate que le président Macron renonce progressivement à tenter de dépasser l’opposition pour aboutir à une éventuelle synthèse, se bornant à indiquer que la réalité est complexe, paradoxale, multifacétique. Ce choix est particulièrement visible
Çédille, revista de estudios franceses, 23 (2023), 123-134 Silvia Palma https://doi.org/10.25145/j.cedille.2023.23.08 131 dans l’interview fleuve accordée à L’Express en décembre 20208, où l’on note que sa locution fétiche en même temps apparaît dans la toute première réponse, mais qu’elle disparaît par la suite, au profit d’autres marqueurs ou tournures indiquant la concession, la contradiction ou la rectification, tels que mais (à trois reprises), à la fois, non plus, ou bien de syntagmes mettant en jeu la notion de conflit ou d’opposition, tels que entre-deux permanent, belle névrose, doute existentiel : (16) Journaliste : Vous êtes président de la République depuis trois ans et demi, qu'avez-vous appris des Français ? Emmanuel Macron : Ces trois dernières années ont conforté ma conviction : nous sommes un peuple de paradoxes. Cela avait été très mal compris quand j'avais dit que nous étions un peuple de Gaulois réfractaires, mais je m'incluais dans les Gaulois réfractaires ! Nous sommes un pays qui peut produire la crise des gilets jaunes, être extrêmement dur, vocal et, en même temps, nous sommes l'un des pays d'Europe où le confinement a été le plus respecté. Journaliste : Avec un rapport à l'Etat et à la responsabilité très singulier, on l'a vu pendant les crises récentes. Emmanuel Macron : Le traumatisme, c'est effectivement le rapport à l'Etat. La France naît de la langue et de l'Etat, les deux piliers de notre Nation. L'Etat est ainsi perçu comme un socle d'unité qu'on aime mais il est aussi vécu comme une contrainte, toujours. Nous sommes dans cet entre-deux permanent, c'est notre belle névrose. […] Journaliste : Les crises successives ont-elles modifié votre perception des Français ? Emmanuel Macron : […] Ce doute existentiel en nous, nous avons tenté de le dépasser par le rêve européen et ce fut la grande intuition de François Mitterrand. Mais le référendum de 2005 et les divisions lors de la crise de 2007 sont passés par là et chacun s'interroge […] C'est cela que nous devons accompagner. Cela, le chemin que nous devons tracer. Y compris en nous battant pour l'Europe qui est à la fois un idéal et un formidable outil de reprise de contrôle de notre destin économique, technologique, militaire, culturel. Non plus une Europe-marché mais une Europe géopolitique, une Europe de projet. Au fond, retrouver la force et le sens d'une souveraineté qui ne soit ni repli ni conflictualité mais qui puisse s'appuyer sur une autonomie stratégique européenne indispensable aux côtés des Etats-Unis et de la Chine, et pour nouer un nouveau partenariat avec l'Afrique (Macron, 2020 : 28). 4. Un changement de catégorie grammaticale ? Tout au long du quinquennat, l’usage fréquent de cette locution de la part du président Macron a favorisé le glissement de en même temps vers une sorte de dénomination. En effet, que ce soit le président ou d’autres locuteurs reprenant en écho son 8 L’interview a été réalisée le 17/12/2020 et publiée le 23/12/2020.