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La haine de la littérature selon Bernard Lamy

Šuman, Záviš

Abstract

173

Full text

La haine de la littérature selon Bernard Lamy1 Záviš Šuman Université Charles, Prague THE HATRED OF LITERATURE ACCORDING TO BERNARD LAMY The paper focuses on Lamy’s reflections on literary fiction and theatre as displayed in his Nouvelles réflexions sur l’art poétique (1678). Bernard Lamy (1640–1715) was aprolific writer, amajor Augustini an thinker and amember of the French Oratory. Today, he is mostly known for his La rhétorique ou l’Art de parler (1st edition dates back to 1675), and his numerous works continue to elicit contributions from specialists on rhetoric and literary fiction. Lamy’s reflections on literature, theatre and aesthetics are based on rigorous moral and religious grounds, hence his overriding aim to dismantle and deconstruct the core of what some continue to call the “classical doctrine”. Lamy systematically treats topics such as embellishment, respect for the unities (time, place, action), paradoxes of aesthetical pleasure, verisimilitude, morality of literary and theatrical fiction, etc., all to demonstrate their radical incompatibility with the principles and values of an exemplary pious person. Lamy’s rigorist moral and religious views might well seem shocking to amodern reader, but we aim to show that his analysis of various creative strategies (especially intricacies of rhetorical adaptation and procedures of arousing an emotional/intellectual response) has agreat potential to enrich our understanding of early modern fiction and theatre. KEYWORDS: Bernard Lamy; Literary Fiction; Early Modern French Literature; Theatre; Embellishment, Verisimilitude; Adaptation; Literary Taste; Aesthetical Pleasure; Morality MOTS-CLÉS: Fiction littéraire; littérature française de la Première modernité; théâtre; embellissement; vraisemblance; adaptation; goût en littérature; plaisir esthétique; utilité morale de la fiction littéraire/ théâtrale DOI https://doi.org/10.14712/23366729.2022.3.12 L’interrogation sur la pluralité des fonctions assignées àla littérature («lettres profanes» ou encore «lettres humaines», pour reprendre les termes plus conformes 1 L’article s’inscrit dans le Projet Européen du Développement Régional «Créativité et adaptabilité comme conditions du succès de l’Europe dans un monde interconnecté» (noCZ.02.1.01/0.0/0.0/16_019/0000734). OPEN ACCESS 174 SVĚT LITERATURY / LE MONDE DE LA LITTÉRATURE àl’idée de la «littérature» qui fait l’objet des Nouvelles réflexions de Bernard Lamy) s’inscrit toujours dans l’historicité2 qui en conditionne les orientations prédominantes, que ce soit, àtitre d’exemple, le cas des efforts conjugués dus àla paideia humaniste3 qui met en valeur la vocation didactique/pédagogique de la littérature (perspective qui n’est pas étrangère àLamy) ou celui des structuralistes pragois. Ces derniers, sous l’inspiration des révolutions de l’avant-garde des années 1920, avaient prôné la prépondérance de ce qu’ils appellent la fonction «poétique» (Roman Jakobson) ou «esthétique» (Jan Mukařovský4) du fait littéraire. Notons dès l’abord que l’autonomie ou l’autosuffisance de celle-ci ne remporterait jamais l’adhésion de l’intransigeant penseur augustinien imbu de l’idée selon laquelle la littérature profane n’est qu’un passetemps «frivole» détournant l’homme chrétien, en quête du repos éternel (grâce/salut), de la seule véritable contemplation qui compte, c’est-à-dire celle de Dieu5. Les très nombreuses composantes du fait littéraire et surtout théâtral6, que Lamy envisage en en dévoilant les soubassements fondateurs et les motivations cachées afin de dresser un réquisitoire hargneux contre la fiction, permettent d’asseoir les 2 Àla différence d’un abbé d’Aubignac (La Pratique du théâtre), ou dans une moindre mesure, d’un prince de Conti (Traité de la comédie…), Lamy n’adopte pas l’habitude de renvoyer aux ouvrages littéraires de l’époque (l’une des rares exceptions étant l’Alcionée de Du Ryer, pièce citée également par Conti). Certains de ses aperçus semblent pourtant s’appuyer sur l’actualité. On peut risquer l’hypothèse qu’il en soit ainsi, par exemple, dans le passage consacré aux costumes des bouffons [«Qu’un homme aille par les rues vêtu d’habit moitié jaune et moitié vert, il fera sortir tous les artisans de leurs boutiques, qui le considéreront avec une attention merveilleuse.» (B.Lamy, Nouvelles réflexions… Éd. T.Gheeraert. Paris: H.Champion, 1998, p.213), les couleurs de ce vêtement bicolore rappelant l’accoutrement de Monsieur Jourdain dans Le Bourgeois gentilhomme: «Robe de chambre, raie double de taffetas aurore et vert» (cf. l’Inventaire après décès de Molière)]. De même, dans la séquence qui passe en revue les «dieux de la gentilité»: «Jupiter adultère», «Mars cruel», «Bacchus ivrogne», «Mercure volant» (B.Lamy, op. cit., p.196), acclamés par une large frise de public. Ceux-ci sont tous des personnages des pièces àmachines relativement récentes de Molière (Amphitryon, Psyché). Étant donné que ce dernier, que l’on avait surnommé «le peintre» (voir G.Forestier, Molière. Paris: Gallimard, 2018), était devenu, avec Pierre Corneille, la cible privilégiée non seulement des détracteurs du théâtre, mais aussi de ses nombreux concurrents, notre conjecture semble solide. Pour d’autres allusions et recoupements, souvent implicites, l’on se reportera àl’appareil critique aussi bien qu’àl’introduction dans l’édition de Tony Gheeraert. 3 Voir V.Leroux, «Les débats des humanistes sur la finalité de l’art», Svět literatury / Le Monde de la littérature, numéro thématique spécial, Fin de l’art? Discours, pratiques, controverses, 2022, p. 160–172. 4 Voir J.Mukařovský, Écrits 1928–1946. Éd. et commentaires par J.Pier, L.Vallance, P.A.Bílek, T.Kubíček. Trad. par J.Boutan, X.Galmiche, K.Matysová et L.Vallance. Paris: Éditions des archives contemporaines, 2018. 5 La doctrine augustinienne, singulièrement maltraitée et déformée, sera sans cesse mobilisée dans les polémiques autour de la moralité de la littérature, souvent par antiphrase. Cf. par exemple le début de la célèbre préface de Théophile Gautier àson roman Mademoiselle de Maupin. 6 Sur les querelles du théâtre en France, voir F.Lecercle qui les fait remonter jusqu’à décembre 1541 [«L’émergence d’une “querelle du théâtre” en France et l’implication des OPEN ACCESS ZáVIŠ ŠUMAN 175 champs conceptuel et institutionnel de la littérature, et par conséquent le champ opérationnel complexe dans lequel cette dernière s’inscrit. Nous nous proposons ici de retenir le noyau dur de la réflexion de Lamy, c’est-àdire de faire apparaître les prémisses fermes, formulées le plus souvent de manière catégorique, qui permettent àl’Oratorien de donner une base solide àses réflexions rigoristes sur l’art poétique. Lamy entend, disons-le d’emblée, moins édicter des règles en vue de leur efficacité7, et encore moins les défendre— perspective àlaquelle on pourrait s’attendre chez un poéticien du XVIIesiècle— qu’en déconstruire le contenu «idéologique». Il s’agit pour lui de pointer la «mauvaise rhétorique» présidant au choix des règles et principes de ce que l’on acoutume d’appeler aujourd’hui, faute de mieux ou par idéologie, l’esthétique ou la poétique «classique»8. Les réflexions de Lamy sont àlire, certes, au premier degré comme un manifeste de l’homme de foi engagé contre la littérature profane qui n’est àses yeux qu’un jeu d’illusion trompant un lecteur «archinaïf» qui se laisse facilement leurrer par des pièges ingénieusement tendus par les poètes. Cependant, l’ouvrage se prête tout aussi bien àêtre lu au second degré— perspective que nous allons privilégier dans ce qui suit— comme une «déconstruction» véritablement rigoureuse (et pas seulement rigoriste), perspicace et étonnamment moderne, de toute une arborescence de présupposés qui sous-tendent les fondements de l’esthétique littéraire de l’époque. La tonalité ouvertement militante de l’ouvrage9 (dessiller les yeux des «chrétiens» séduits par les charmes de la fiction afin de les protéger contre le «danger» imminent de la «morale» contagieuse dramaturges», dans J.-M. Houstiou— A.Tadié (dir.), Querelles et création en Europe àl’époque moderne. Paris: Classiques Garnier, 2019, p.95], consulter surtout L.Thirouin, L’Aveuglement salutaire. Le réquisitoire contre le théâtre dans la France classique. Paris: Champion Classiques, 2007. 7 On ne manquera pas de relever, cependant, une certaine disparate entre les deux parties de l’ouvrage. Si la première défriche le terrain et introduit les arguments forts pour servir au réquisitoire, la seconde, en particulier les chapitres liminaires consacrés àla dispositio de l’épopée, s’attarde sur une longue série de règles de la construction de l’intrigue (agencement des faits / muthos aristotélicien, vraisemblance, unités, etc.). 8 Il est ànoter que les chercheurs en littérature contemporains préfèrent àla dichotomie traditionnelle baroque/classique (catégories de périodisation exogènes) des termes endogènes (régularité, honnêteté, galanterie, etc.). Cette tendance est aujourd’hui dominante: nombreux sont ceux qui sont enclins àparler tout simplement de «la littérature de la Première modernité» (sans doute calque de l’anglais— «early modern»), et rappelons que cette démarche n’est aucunement exclusive pour le domaine littéraire. Voir àce sujet l’article de Katalin Bartha-Kovács, «Mauvais goût ou goût moderne? Controverses autour du rococo», Svět literatury / Le Monde de la littérature, numéro thématique spécial, Fin de l’art? Discours, pratiques, controverses, 2022, p. 90–101. L’auteure offre une analyse bien documentée de l’axiologie protéiforme liée au «style rococo» dans l’art pictural. 9 Voir la fin de l’Avertissement en tête de l’ouvrage: «Quoique les personnes de piété n’aient pas besoin de savoir l’art poétique, ne s’amusant point àcomposer de ces sortes d’ouvrages, et en lisant encore aussi peu, elles pourront néanmoins prendre plaisir àlire ces réflexions, parce qu’elles peuvent beaucoup servir àfaire connaître l’homme, et le néant des créatures auxquelles il s’attache; ce qui aété la principale raison qui aporté l’auteur àles donner au public.» B.Lamy, op. cit., p.130. OPEN ACCESS 176 SVĚT LITERATURY / LE MONDE DE LA LITTÉRATURE et peu recommandable des héros fictifs), dont le titre complet ainsi que l’intitulé des trente-deux chapitres répartis en deux livres sont àeux seuls très révélateurs10, ne doit pas nous aveugler sur la finesse de l’analyse qui soumet àl’examen bon nombre de questions toujours actuelles11. Qu’il s’agisse du plan rhétorique de l’adhésion affective et intellectuelle du lecteur/spectateur àce qu’il lit/voit ou de celui des stratégies délibérées de tel ou tel choix d’écriture qui intègre les quatre grandes étapes de l’élaboration de l’œuvre (inventio, dispositio, elocutio, et de façon incidente même l’actio), ou encore de la problématique liée au statut ontologique et opérationnel du mentir-vrai (questions de vraisemblance12), l’ouvrage de Lamy anticipe sur une pléthore d’aspects de théorisation de la fiction littéraire qui excèdent bien le cadre des positionnements théoriques et de la pratique inhérents àl’époque de la Première modernité, et en tant que tel, il soulève àbon droit l’intérêt des érudits qui ne sont aucunement confinés au seul domaine de la littérature de l’Ancien Régime13. 10 Pour le long titre de l’ouvrage, voir la bibliographie en fin d’article. La stratégie éditoriale qui fait de l’intitulé des chapitres ou encore de la «table des matières» un véritable abrégé des principales leçons àretenir (sorte de digest), àla manière d’un catéchisme, était courante àl’époque. Voir, par exemple, la très détaillée «table des matières contenues dans ce livre» (une cinquantaine de pages!) de l’ouvrage de Conti (Traité de la comédie et des spectacles, selon la tradition de l’Église, tirés des conciles & des saints Pères. Paris: L.Billaine, 1667). 11 Parmi celles-ci notamment le questionnement sur l’empathie/sympathie/apathie, voire sur l’indifférence, c’est-à-dire sur les modalités et stratégies rhétorico-poétiques de la participation sollicitée (qu’elle soit réelle, imaginaire ou escomptée) du lecteur et du spectateur. L’un des arguments récurrents que Lamy mobilise pour rendre caduc le bien-fondé des spéculations théoriques sur les effets prétendument bénéfiques de la fiction, et surtout du théâtre tragique «honnête/bienséant», c’est que le lecteur (et afortiori le spectateur) peut courir le risque de s’habituer àdes excès qui ne peuvent manquer de le rendre insensible àcertains maux de sa propre existence, et de l’existence des autres. La nature paradoxale du plaisir esthétique (éprouver comme agréable ce qu’on prendrait en horreur si cela nous arrivait réellement) est traitée par Lamy comme résultant d’un travers moral ou d’une faiblesse intellectuelle qui ne sauraient trouver aucune justification. La mise-engarde insistante (théâtre, romans = école d’insensibilité) contre cet écueil n’est d’ailleurs pas sans rappeler les clins d’œil du narrateur qui mettent mal àl’aise la conscience du narrataire dans l’incipit du Père Goriot de Balzac (cf. «Après avoir lu les secrètes infortunes du père Goriot, vous dînerez avec appétit en mettant votre insensibilité sur le compte de l’auteur, en le taxant d’exagération, en l’accusant de poésie.», H. de Balzac, Le Père Goriot. Éd. Ph. Berthier. Paris: GF Flammarion, 1995, p.44), et c’est pour de bonnes raisons que T.Gheeraert (B.Lamy, op. cit., p.186, note 101) parle de la menace du bovarysme théorisée, comme on le voit, bien avant la lettre. 12 Sur les aléas et soubresauts de ce concept, clef de voûte de la théorisation littéraire/esthétique des «réguliers» àl’époque de la toute Première modernité et dans une perspective véritablement comparatiste, on se reportera àA.Duprat, Vraisemblances. Poétiques et théorie de la fiction du Cinquecento àJean Chapelain (1500–1670). Paris: H.Champion, 2009. 13 En témoigne, par exemple, l’essai récent de W.Marx, La Haine de la littérature. Paris: Éditions de Minuit, 2015, p.109–110. OPEN ACCESS ZáVIŠ ŠUMAN 177 VICES DÉGUISÉS ET VERTUS APPARENTES14 Bernard Lamy qui s’est nourri de la pensée augustinienne et qui, comme Pierre Nicole, Blaise Pascal ou François de La Rochefoucauld15, ne se fait aucune illusion sur la nature corrompue, voire pervertie de l’homme (péché originel, agitation perpétuelle, quête des plaisirs passagers, vanité, concupiscence, etc.), et par conséquent sur sa «misère», exploite dans ses raisonnements le principe de la réversibilité, procédé dialectique que tous les Augustiniens partagent peu ou prou et dont le résumé succinct peut se subsumer àla maxime que rien n’est tel qu’il paraît. L’apparence n’est en effet qu’un déguisement trompeur de l’essence savamment dissimulée ou simplement inaccessible, la quête acharnée de la «vrai-semblance» en littérature ne faisant que dévoiler les stratégies dissimulatrices des jeux subtils des poètes qui s’efforcent de cacher le mentir-vrai charmeur de leurs fictions en allant au-devant du «goût» de ceux qui, alors qu’ils devraient chercher le «repos» éternel et durable, trouvent une félicité passagère16 dans la littérature profane frivole, tout àl’image de l’«honnêteté» prétendue des héros et héroïnes des «romans» (dans un large sens englobant les personnages de fiction). Ceci revient àdire que le travail des poètes roule sur une imposture intolérable qui se ramène, au bout du compte, àune stratégie censée voiler le «vide» et le «néant» (notions pascaliennes que Lamy se plaît àévoquer àgrand renfort de citations tirées des Confessions de saint Augustin et d’autres ouvrages d’inspiration augustinienne) des «créatures» chétives que nous sommes. Dans cette optique les dehors— visibles, audibles, tangibles— qu’on al’habitude de n’approcher que par les sens, nécessairement limités, contraignants et 14 Sur ce topos de la pensée des moralistes augustiniens, voir la synthèse magistrale de M.Moriarty, Disguised Vices. Theories of Virtue in Early Modern French Thought. Oxford: O.U.P., 2011. Ce lieu commun représente l’une des principales antithèses structurant les réflexions de Lamy, et il mériterait une étude àpart, notamment en regard des ambiguïtés axiologiques quant àl’appréciation esthétique et morale du langage figuré, voire de tout un ensemble de questions liées àl’illusion picturale, et dans le prolongement des analyses entreprises par Tony Gheeraert (op. cit.), Emmanuelle Hénin (Ut pictura theatrum. Théâtre et peinture de la Renaissance italienne au classicisme français. Genève: Droz, 2003) et Christine Noille-Clauzade (voir en particulier son édition de La rhétorique ou l’Art de parler). 15 Voir J.Lafond, La Rochefoucauld. Augustinisme et littérature. Paris: Klincksieck, 1977. 16 Celle-ci n’abien sûr rien àvoir avec la béatitude éternelle. Alors qu’il disserte sur les péripéties et reconnaissances intégrées aux dénouements, Lamy, en véritable troublefête, se plaît aux touches d’humour sarcastique: «Lorsque les travaux d’un héros ont été couronnés par une glorieuse fin, et qu’il aachevé l’action principale qui était le sujet de la pièce, l’on ne doit plus rien ajouter. Tout ce plaisir que l’on trouve dans la poésie, n’est fondé que sur cette illusion, qu’on arrivera, pour ainsi dire, au comble de la félicité, si on peut arriver àla fin de l’ouvrage. C’est cette vaine espérance qui cause l’ardeur avec laquelle on lit./ Quand enfin on apoussé sa lecture àbout, que l’on sait ce que l’on voulait savoir; on se sent pleinement rassasié, ou plutôt vide, et on tombe en même temps dans le dégoût, qui suit nécessairement les illusions et les faux plaisirs.» B.Lamy, op. cit., p.205–206, nous soulignons. OPEN ACCESS 178 SVĚT LITERATURY / LE MONDE DE LA LITTÉRATURE trompeurs17, empêchent l’homme de connaître la vraie nature des choses, et évidemment celle de Dieu qui reste en dehors de l’atteinte humaine (Deus absconditus, Isaïe, XLV, 1518), ce qui fait que la véritable essence, intérieure et d’ordre spirituel, se voit totalement éclipsée par une apparence trompeuse tout extérieure, car àprédominance sensorielle. La vision théocentrique cède ainsi le pas àl’anthropocentrisme autoritaire, mais déviant, et voilà pourquoi Lamy s’inscrit en faux contre la fâcheuse tendance humaine qui ne fait pas de distinction nette entre les sensibilia trompeurs et les intelligibilia, eux aussi— certes— sujets àcaution, mais qui se trouvent moins conditionnés par le principe impérieux du plaisir éphémère de l’homme sensuel et sensible, plaisir qui n’est aux yeux de tous les Augustiniens qu’une pâle caricature (un reflet, une ombre) de la béatitude éternelle bien plus brillante, mais moins éclatante, laquelle seule permettrait de laisser s’épanouir l’espérance sans cesse renouvelée du bonheur apaisant et du salut habitant l’homme chrétien. Or si l’apport de la pensée augustinienne que Lamy s’approprie se limitait au refus pur et simple du plaisir «ridicule» et illusoire qui régit les «lettres profanes» ou encore àla constatation que le soin que l’on prend d’autrui n’est qu’une manifestation de l’amour-propre, ses Réflexions seraient probablement tombées dans l’oubli. L’intérêt que Lamy suscite aujourd’hui, au moins pour les chercheurs en littérature, est dû moins àla dénonciation sans appel, et somme toute peu originale, de la nature corrompue de l’homme déchu qu’au fait qu’elle dévoile, de façon systématique, le rouage complexe des partis pris et procédés esthétiques de l’époque. En particulier, elle analyse avec une grande précision le dispositif de l’adhésion émotionnelle et intellectuelle du lecteur et du spectateur, véritable pierre angulaire de la réflexion lamyenne sur les stratégies destinées àfaire disparaître une démarcation nette entre le monde actuel (le réel/la réalité) et la fiction, que celle-ci soit poétique, romanesque, dramatique ou picturale. LA RÉGULARITÉ DÉMASQUÉE Aussi Lamy se plaît-il àdémasquer le fond sensoriel sur lequel les poéticiens avaient bâti par exemple l’édifice des trois unités de temps, de lieu et d’action dans le théâtre (cf. la vision utopique de l’abbé d’Aubignac19) et dans l’épopée. Comme la représentation poétique est basée sur une démarche créatrice qui entretient et nourrit l’erreur (l’illusion), elle consiste, conviction que Lamy partage avec les architectes de l’esthétique «régulière», dans l’impératif d’un recoupement au moins partiel entre les valeurs véhiculées par l’œuvre de fiction et les convictions du lecteur avide de contenter son âme assoiffée de passions. Il faut àtout prix éviter le «choc» des spectateurs/lecteurs, proclament les tenants de la théorie «classique», tels La Mesnardière, Chape17 «Le chancelier est grave et revêtu d’ornements, car son poste est faux, et non le roi. Il ala force, il n’aque faire de l’imagination. Les juges, médecins, etc., n’ont que l’imagination.» B.Pascal, Pensées. Éd. M.Le Guern. Paris: Gallimard, 2004, fragment 80, p.96. 18 Voir J.Mesnard, Pascal devant Dieu. Paris: Desclée de Brouwer, 1965, p.68 sqq. 19 Voir G.Forestier, «Imitation parfaite et vraisemblance absolue. Réflexions sur un paradoxe classique», Poétique, no82, 1990, p.187–202. OPEN ACCESS ZáVIŠ ŠUMAN 179 lain et bien d’autres. Lamy, quant àlui, sans dénier le bien-fondé de la bonne logique qui repose sur la nécessité de l’adaptation rhétorique au goût prédominant du lectorat mondain, objectera que celle-ci procure uniquement des plaisirs passagers, car elle mise avant tout sur les émotions provoquées dans le moment même de la réception. Mais, dès que la douce illusion aura pris fin, elle s’avérera décevante puisqu’incapable de satisfaire les vaines rêveries de l’homme déchu qui se complaît àtort dans une sorte de délectation immédiate, et ce qui est plus grave, loin de les récréer, elle attisera et affermira20 chez les récepteurs séduits leurs plus mauvaises «inclinations» (ambition démesurée, désir de gloire, «amour des créatures», vanité, agitation continuelle21), foncièrement incompatibles avec la charité et le recueillement que l’homme pieux cherche dans la prière ou dans la contemplation silencieuse22. Compter avec l’agrément procuré par les émotions esthétiques, ce revers illusoire des «amertumes des plaisirs du monde23» savamment dissimulées, car bien réelles, n’aboutit, selon Lamy, qu’àune «félicité imaginaire24» et passagère: c’est pourquoi l’Oratorien met en garde ses lecteurs contre les principes poétiques modernes, surtout contre ceux que l’on qualifie abusivement de «réguliers» (la vie «réglée» présupposant des «règles» de toute autre sorte), parce qu’ils détournent les lecteurs de la seule véritable «Loi» qui compte— celle de Dieu, législateur jaloux de nos vies, garant unique de notre salut et le seul véritable Créateur25. Le lecteur court ainsi le risque de devenir la proie d’un mécanisme persuasif flatteur qui le destitue de sa faculté de juger, aussi limitée, fragile et peu sûre qu’elle soit d’après la vision augustinienne de l’homme. Dans le dernier chapitre de la seconde partie de l’ouvrage intitulé «La vanité et les amusements de la poésie sont comme une image de la vanité, et des amusements de quelques hommes dans ce qu’ils appellent leurs affaires26», Lamy 20 Selon Lamy, la lecture «sympathisante» de la fiction littéraire et le plaisir d’imitation qui s’ensuit ou qui l’accompagne ont des effets nocifs durables, et surtout incontrôlables, d’autant plus que le sujet traité est «grand» et «rare»: «Les ouvrages des poètes ne dissipent pas seulement l’esprit lorsqu’on les lit actuellement; mais encore après qu’on les aquittés. Toutes ces excellentes vérités, dont la connaissance nous est si nécessaire pour acquérir les vertus et les sciences, ne trouvent plus de place dans la tête de ceux qui sont pleins de tous ces grands et rares événements, lesquels sont la matière ordinaire de la poésie.» B.Lamy, op. cit., p.149, nous soulignons. Et un peu plus loin, àpropos des Éthiopiques d’Héliodore, on lit: «Il [le poète] ne peut non plus régler les pensées et les affections de ceux qui lisent ses ouvrages, et prévenir tous les mauvais effets que causent infailliblement les funestes images dont il remplit leur esprit.» Ibidem, p.158. Notons au passage que la note de T.Gheeraert (ibidem, n.150) sur l’impossibilité de la catharsis pour les penseurs augustiniens est bien correcte, mais la portée de l’extrait en question ne se limite pas àla seule représentation théâtrale. 21 Ibidem, p.184. 22 «On ne fait donc autre chose par la lecture des romans et des poètes, que contracter un certain esprit, qui ne se repaît de vaines idées et de chimères, et qui nous éloigne de plus en plus de la fin où nous devons tendre.» Ibidem, p.186. 23 Ibidem, p.245. 24 Ibidem. 25 Ibidem, p.162. 26 Ibidem, p.245–250. OPEN ACCESS 180 SVĚT LITERATURY / LE MONDE DE LA LITTÉRATURE dresse un parallèle entre les fantasmes d’un rêveur infatué de sa grandeur insignifiante et les lois qui tout en commandant la poétique d’une pièce régulière ne font que mimer le «néant» des «créatures». Passe encore pour les personnages fictifs dont les souffrances ou la fortune imaginaires ne sont, au bout du compte, que le fruit présomptueux d’une imagination déréglée (voire d’un malade d’esprit— le poète étant associé souvent àla figure du menteur ou du charlatan), mais la souffrance du lecteur naïf et peu perspicace qui n’aura pas su échapper aux charmes trompeurs des poètes en sera d’autant plus vive qu’il ne saura éviter des peines rigoureuses et durables (inquiétudes, peur, instabilité, félicité apparente, plaisir évanescent…). Le projet ambitieux de Lamy consiste àprévenir le danger qui menace l’homme erratique espérant trouver le repos éternel là où il est vain de le chercher. L’EMBELLISSEMENT PROSCRIT AU NOM DE LA «VÉRITÉ27» Selon l’une des thèses principales de Lamy, les lettres profanes s’emparent des procédés rhétorico-poétiques liés àla technique de la captatio benevolentiae pour s’assurer les bonnes grâces du lecteur tout en offrant une image bien pâle, considérablement épurée, et partant inadéquate de la réalité (divine) destinée àcontenter la vanité et les prétentions du lectorat mondain. C’est dire que l’art mimétique— nous faisons abstraction des distinctions génériques— ne saurait rivaliser avec la véritable beauté, durable, éternelle et universelle, de Dieu et de l’univers qui est fait àsa gloire. La prise en considération de ces prémisses devrait logiquement mener àla conclusion que toute représentation profane reste en deçà et au-delà d’une beauté souveraine que l’homme chrétien devrait contempler malgré les attaches qui le lient au monde sensible. Or il n’en est pas ainsi, la dialectique de l’anthropologie des Augustiniens étant, on le sait, bien plus subtile, et voilà pourquoi Lamy dénonce la fausse logique de substitution qui préside au choix des sujets et qui commande aussi la mise en langage entretenant l’illusion de la beauté28: descriptions détaillées d’une bataille ou d’un temple, enargeia de la parole poétique suave et harmonieuse, figures rhétoriques suscitant un pathétique fort, hyperboles excessives29, usage exagéré des métaphores et des épithètes, équivoques, 27 Celle-ci est, chez les Augustiniens, le critère suprême de l’appréciation esthétique (beauté = vérité): «Il ya[…] en nous un amour inné de la vérité, et une aversion pour la fausseté, qui font que ce qui nous acharmés par l’apparence de la vérité nous devient désagréable et déplaisant lorsque la fausseté en est apparue.» P.Nicole, La vraie beauté et son fantôme et autres textes d’esthétique. Édition et traduction de B.Guyon. Paris: H.Champion, 1996, p.81. 28 Pour la méfiance que suscitent les figures «trompeuses», voir C.Barbafieri, Anatomie du «mauvais goût» (1628–1730). Paris: Classiques Garnier, 2021, p.114 sq. 29 Sur ceci, voir le développement de Pierre Nicole dans lequel il fustige l’«intolérable absurdité» des hyperboles chez Ausone et Rabelais: «Ceux qui manquent de jugement, ou qui écrivent pour un public grossier, tombent souvent aussi dans ce défaut. C’est donc une marque de mauvais goût [imperitia] que de trouver du plaisir àde telles figures, ce qui devrait donner àréfléchir àceux qui ne craignent pas de lire les contes de Rabelais, si ineptes et remplis d’hyperboles grossières, et même d’en faire éloge.» P.Nicole, op. cit., p.93. OPEN ACCESS ZáVIŠ ŠUMAN 181 mots surannés, bref tout embellissement criard et toute idéalisation se voient fustigés àcause du fait qu’ils embrouillent le rapport entre les res et les verba, et s’écartent ainsi de l’idéal de la transparence du langage qui se voit obscurcie par la faute des poètes, amateurs de dissimulations ténues et manipulatrices qui dérogent non seulement àtoutes les bonnes règles de l’aptum rhétorique, mais qui ont toutes les chances de fourvoyer le lecteur. Non seulement la suavité «enchanteresse30» du verbe («douceur31», «harmonie», «chant») n’est rien par rapport àla beauté éternelle, mais pire, de par le plaisir gratuit qu’elle procure (jouissance purement sensuelle qui fait peu d’état de la signification limpide en lui préférant le jeu désinvolte des sonorités, et par conséquent l’esthétique basée sur l’écart par rapport àla norme et au bon usage), elle empêche le lecteur d’aspirer àcontempler la véritable grandeur divine, bien plus sobre et moins éclatante que ce que les poètes veulent faire passer pour vrai. Ainsi le non-respect du régime ontologique de la vérité fraie le chemin àl’imagination et àla rêverie, dont les empreintes destructrices ne font que mettre en valeur la déraison qui les fonde. On l’aura compris: l’ordre profane, quelque embelli et idéalisé qu’il soit, ne saurait en aucun cas se substituer àl’ordre sacré, le seul point de fuite envisageable dans la théologie augustinienne rappelant àl’homme sa précarité dans le monde. Dans le cadre de cette réflexion sur la haine de la littérature et sur les stratégies dévalorisantes qui lui sont inhérentes, nous pouvons constater que Lamy dote les lettres profanes de la seule valeur d’un contre-modèle utile dans l’enseignement. C’est ainsi qu’il instrumentalise les fautes de jugement32 de certains poètes auxquels il concède au moins une valeur de bon moyen didactique: 30 «Personne ne conteste que la manière de parler des poètes ne soit merveilleuse: que leur langage ne soit divin. Ils donnent un tour àce qu’ils disent qui n’est point ordinaire, et qui nous enchante de telle manière, que ne nous sentant plus nous-mêmes, nous entrons avec plaisir dans tous les sentiments et dans toutes les passions qu’ils veulent exciter dans notre âme.» B.Lamy, op. cit., p.137, nous soulignons. 31 Sur l’ambiguïté de la notion polysémique de «douceur», chez Lamy et autres esthéticiens, voir H.Baby, «La douceur dans le vocabulaire de la critique dramatique au XVIIesiècle», dans H.Baby— J.Rieu (dir.), La Douceur en littérature de l’Antiquité au XVIIesiècle. Paris: Classiques Garnier, 2012, p.365–392. 32 Lamy reprend l’idée de la disproportion, composante capitale de la gnoséologie pascalienne dans les Pensées. Voir le fragment 160 où Pascal insère une critique des métaphores consacrées par le mauvais usage, mais résultant de la confusion entre «esprits/choses spirituelles» et «corps/choses corporelles» et de la fausse application des catégories d’espace et de mouvement: «[…] presque tous les philosophes confondent les idées de ces choses et parlent de ces choses corporelles spirituellement et des spirituelles corporellement, car ils disent hardiment que les corps tendent en bas, qu’ils aspirent àleur centre, qu’ils fuient leur destruction, qu’ils craignent le vide, qu’ils ont des inclinations, des sympathies, des antipathies, qui sont toutes choses qui n’appartiennent qu’aux esprits. Et en parlant des esprits, ils les considèrent comme en un lieu, et leur attribuent le mouvement d’une place àune autre, qui sont choses qui n’appartiennent qu’aux corps.» B.Pascal, op. cit., p.160. OPEN ACCESS 188 SVĚT LITERATURY / LE MONDE DE LA LITTÉRATURE Si nous nous sommes servis du mot «rationalisation», c’est àdessein, car Lamy nous fait penser au principe d’un phénomène que la psychanalyse désignera par le même terme et qu’elle postule, elle aussi, comme inhérente àla nature humaine: il s’agit bien, comme on l’aura deviné, de l’un des mécanismes de défense, définis par Freud et théorisés dans son sillage par sa fille Anna. Si le fondateur de la psychanalyse insiste sur la fragilité de l’homme qui doit mettre àl’écart certaines vérités peu «commodes» de sa condition humaine, sa définition par exemple du refoulement, du déni, de la dissociation, et en particulier, de la rationalisation, recoupe les développements de Lamy en ce que l’être humain est agi par des forces qui le portent àrevêtir le vrai, intolérable, au moins d’une mince pellicule de faux. Dans le cadre de cette analogie libre, mais qui devrait résonner pour quiconque amédité sur les Pensées de Pascal ou sur les maximes de La Rochefoucauld, le plaisir «insensé» de Lamy et le principe de plaisir freudien ne sont pas très éloignés l’un de l’autre: bien que le premier entre en conflit avec ce qu’on pourrait appeler le principe divin et le second avec le principe de réalité, les deux penseurs que sont Lamy et Freud pointent l’essence conflictuelle de l’homme, et les déterminismes avoués mais aussi reniés, dissimulés ou simplement mal gérés qui la fondent. BIBLIOGRAPHIE Aubignac, François Hédelin (abbé de). La Pratique du théâtre. Édité par Hélène Baby. Paris: Honoré Champion, 2011. Baby, Hélène. «La douceur dans le vocabulaire de la critique dramatique au XVIIesiècle», dans Hélène Baby— Josiane Rieu (dir.), La Douceur en littérature de l’Antiquité au XVIIesiècle. Paris: Classiques Garnier, 2012, p.365–392. Balzac, Honoré de. Le Père Goriot. 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