Fin de l’art ? Noétique de la littérature
Abstract
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Full text
Fin de l’art? Noétique de la littérature1 Petr kyloušek Université Masaryk, Brno THE END OF ART? NOETICS OF LITERATURE The transformation of the arts, foreseen and announced by Hegel, coincides with the birth of modernity. One of its essential aspects is the noetic turn in literature, which can be seen as amanifestation of autoreflexivity within the framework of intraliterary dynamics: autoreflexivity engages the questioning of language, it redefines the status of the lyric subject and the narrator, it problematizes discursivity and thus proposes new approaches to referential reality. Literature becomes aspecific form of thought and acrucible of reflection by occupying aterrain that neither science nor philosophy could explore, that of existential human experience, not yet conceptualized. Literature thus produces discourses and concepts that can later be grasped and systematized by science and philosophy. An exemplification attempts to illustrate this process from the 19th century to the present day. KEYWORDS: End of Art; Modernity; Noetic Turn in Literature; Autoreflexivity; Hegel; Bourdieu; Lamartine; Nerval; Baudelaire; Dujardin; Apollinaire; Chamoiseau MOTS-CLÉS: Fin de l’art; modernité; tournant noétique de la littérature; autoréflexivité; Hegel; Bourdieu; Lamartine; Nerval; Baudelaire; Dujardin; Apollinaire; Chamoiseau DOI https://doi.org/10.14712/23366729.2022.3.2 INTRODUCTION La mutation dans les arts que Georg Wilhelm Friedrich Hegel entrevoit, en son temps et àsa manière, coïncide avec la naissance de la modernité. En plusieurs endroits de son Esthétique, il caractérise pertinemment le nouveau statut de l’artiste moderne: liberté individuelle, déliée de la religion, cultivation de l’intelligence et de la sensibilité, créativité qui peut jouir de toutes les formes d’expression dont les arts disposent 1 Le présent texte s’inscrit dans le cadre du projet GAČR no20-14919S «Centre and Periphery: Changes in the Postcolonial Situation of Romance-language Literatures in the Americas, Africa and Europe». OPEN ACCESS
PETR kYLOUŠEk 37 désormais2. La «fin de l’art» n’est envisagée tout au plus que comme un domaine qui aurait «cessé de satisfaire le besoin le plus élevé de l’esprit» et serait désormais remplacé, dans ce rôle, par la religion et la philosophie3. C’est cette vision que nous aimerions discuter en présentant un des aspects qui caractérise la dynamique littéraire du XIXesiècle et dont les aboutissements continuent àjalonner la littérature d’aujourd’hui. En effet, la dynamique autopoïétique, mise en évidence par Pierre Bourdieu dans Les Règles de l’art4, comporte aussi une importante composante autoréflexive. Or, comme on essaiera de le montrer, cette autoréflexivité engage, progressivement, le questionnement des conditions de l’énonciation et de la discursivité en impliquant la processualité noétique qui, d’interne et intra-littéraire, finit par impliquer la relation au monde. Si, en accord avec Hegel, on envisage l’art comme une matérialisation de l’Esprit, donc comme un lien entre l’ontologie et la gnoséologie que tisse l’Esprit et la Matière au cours de l’histoire de l’humanité, il est licite de se demander que devient cette relation dans la période post-hégélienne. Il importe de poser la question de l’utilité pratique de l’art, en l’occurrence de la littérature, et des différentes modalités de sa contribution àla connaissance. C’est en tenant compte de la noèsis (au sens interactif et, il est vrai, plutôt husserlien du terme) que l’on va esquisser quelques aspects 2 Hegel, Georg Wilhelm Friedrich. Esthétique [Tr. par Charles Bénard]. Paris: Librairie Germer-Baillère, 1875, p.229: «De nos jours, chez presque tous les peuples, le développement de la réflexion, la critique et, particulièrement en Allemagne, la liberté philosophique se sont emparés des artistes. Tous les degrés de l’art romantique ayant été parcourus, ils ont fait table rase dans leur esprit. L’art est devenu un libre instrument que chacun peut manier convenablement, selon la mesure de son talent personnel, et qui peut s’adapter àtoute espèce de sujets, de quelque nature qu’ils soient. L’artiste se tient par-là au-dessus des idées et des formes consacrées. Son esprit se meut dans sa liberté, indépendant des conceptions et des croyances dans lesquelles le principe éternel et divin s’est manifesté àla conscience et aux sens. Aucune idée, aucune forme ne se confond plus avec l’essence de sa nature et de son âme. Chaque sujet lui est indifférent, pourvu qu’il ne soit pas en opposition avec cette loi tout extérieure, qui prescrit de se conformer aux règles du beau et de l’art en général. » 3 Ibidem: «L’esprit est possédé du besoin de se satisfaire en lui-même, de se retirer chez lui, dans l’intimité de la conscience comme dans le véritable sanctuaire de la vérité. C’est pour cela qu’il yaquelque chose après l’art. Il est permis d’espérer que l’art est destiné às’élever et àse perfectionner encore. Mais en lui-même il acessé de répondre au besoin le plus profond de l’esprit. Nous pouvons bien trouver toujours admirables les divinités grecques, voir Dieu le père, le Christ et Marie dignement représentés; mais nous ne plions plus les genoux.» Hegel, Georg Wilhelm Friedrich. Introduction àl’esthétique [Tr. par Samuel Jankélévitch]. Paris: GF Flammarion, 1979, p.153: «Il est permis d’espérer que l’art ne cessera de s’élever ni de se perfectionner, mais sa forme acessé de satisfaire le besoin le plus élevé de l’esprit. Nous avons beau trouver les images des dieux grecs incomparables, et quelles que soient la dignité et la perfection avec lesquelles sont représentés Dieu le Père, le Christ, la Sainte Vierge, l’admiration que nous éprouvons àla vue de ces statues et images est impuissante ànous faire plier les genoux.» 4 Bourdieu, Pierre. Les Règles de l’art. Genèse et structure du champ littéraire. Paris: Seuil, 1998. OPEN ACCESS
38 SVĚT LITERATURY / LE MONDE DE LA LITTÉRATURE de l’aventure de la connaissance qui semble sous-tendre l’éthos de la littérature. Ce faisant, nous nous limiterons àl’exemplification, sans entrer dans la discussion sur l’Aufhebung. Notre hypothèse est la suivante. Le XIXesiècle opère une transformation de la relation entre l’esthétique et la noétique dans la littérature. Pour être effective (wirklich), la littérature avait toujours joui de l’appui des systèmes de pensée et de représentations d’ordre mythologique, religieux, philosophique. Rappelons àtitre d’exemple une évidence: entre la Renaissance, le baroque et le classicisme, les poétiques se réduisent plus ou moins aux mêmes systèmes de règles rhétoriques, une tekhnè dont la résonnance dépend de ce qui est en deçà et au-delà du texte. Ainsi, l’éthos de la Renaissance est impensable sans le néoplatonisme (mais aussi l’aristotélisme ou le stoïcisme), celui du baroque véhicule l’élan religieux de la grâce divine, celui du classicisme est imprégné de l’impératif de l’ordre, de la mesure et de la rationalité. Pour être vrai et crédible, l’Art doit se dépasser (transcender) et chercher sa raison d’être hors de l’art. Si la littérature du XIXesiècle ne renie pas la transcendance, elle change néanmoins son approche en accentuant sa dimension noétique. Elle devient, aussi, une forme spécifique de pensée et un creuset de réflexions en occupant un terrain que ni les sciences, ni la philosophie ne pouvaient prospecter, celui de l’expérience humaine, existentielle, non conceptualisée. L’avantage de l’art est de pouvoir servir àune connaissance autre en guise d’ouverture qui peut briser les limites d’autres systèmes de pensée. La littérature, en particulier, aainsi pu aborder le vécu jusqu’ici non exploré, le représenter par ses procédés propres, le thématiser ensuite et, àtravers la thématisation, proposer des discours et concepts qui ont pu être par la suite saisis et systématisés par les sciences et la philosophie. Ainsi, les nouvelles représentations du moi, de la relation au monde et de la connaissance que nous trouvons chez Nerval, Baudelaire, Dujardin, Apollinaire ou Cendrars précèdent et annoncent la psychanalyse et la phénoménologie, les scènes des foules de L’Éducation sentimentale de Flaubert anticipent la Psychologie des foules de Gustave Le Bon, la nouvelle conception du sujet lyrique et, plus tard, du narrateur, transforme le statut de la fiction et de la mimèsis en ouvrant la voie au roman expérimental qui pour maints auteurs devient une autre exploration et de la pensée et de la réalité. Chez de nombreux romanciers et poètes du XIXe et du XXesiècle, la recherche de soi, la connaissance et l’expression du monde vont de pair. Le tournant de la littérature que l’on pourrait appeler noétique est assorti de nouvelles réflexions en linguistique et critique littéraire. Les changements survenus en l’espace d’un siècle, entre 1820 et 1920, sont radicaux et leur rapidité, attestée par la succession toujours accélérée des «-ismes», aboutit au paroxysme remarqué par Pierre Bourdieu: Dans le cas de la poésie, le rythme des révolutions (projetées, sinon réussies) s’accélère et, au début du siècle, l’«anarchie littéraire», comme disent certains, touche àson comble: le «Congrès des poètes», tenu àParis, àl’École des Hautes Études Sociales, le 27 mai 1901, pour favoriser une tentative de fraternisation, s’achève dans le tumulte et la bataille. Les écoles se multiplient, conduisant àdes scissions en chaîne: le synthétisme avec Jean de la Hire, l’intégralisme avec Adolphe Lacuzon en 1901, l’impulsionnisme avec Florian OPEN ACCESS
PETR kYLOUŠEk 39 Parmentier en 1904, l’aristocratisme avec Lacaze-Duthiers en 1906, l’unanimisme avec Jules Romains, le sincérisme avec Louis Nazz, le subjectivisme avec Han Ryner, le druidisme avec Max Jacob, le futurisme avec Marinetti en 1909, l’intensisme avec Charles de Saint-Cyr en 1910, le floralisme avec Lucien Rolmer en 1911, le simultanéisme avec Henri-Martin Barzun et Fernand Divoire en 1912, le dynamisme avec Henri Guilbeaux en 1913, l’effrénéisme, le totalisme, etc5. La constatation de Bourdieu n’exprime que l’aspect externe, politique et social, de la vie littéraire dans une phase où la modernité s’exacerbe en «avantgardisme» qui va dominer la première moitié du XXesiècle. Les transformations sont toutefois plus profondes. Il suffit de confronter un Lamartine àun extrait d’Apollinaire (voir ci-dessous) pour s’en convaincre. Ce n’est pas seulement la forme qui change, mais toute la discursivité: la manière de poser et de concevoir le sujet lyrique, celle d’établir la relation au monde, celle de l’exprimer. Pour illustrer le tournant noétique de la littérature, il importe de signaler, dans une première partie, sa spécificité qui découle de la caractéristique même du langage. Notre approche privilégiera ce que Hegel considère comme un des aspects de l’art, àsavoir la relation entre la Matière et l’Esprit, concrètement dit, la matérialité et la spiritualité du langage àdes niveaux et stades différents de son engagement dans les textes. La compréhension de la complexité discursive facilitera l’explication de la deuxième partie de notre propos qui tentera de montrer l’enclenchement du processus autoréflexif. L’autoréflexivité, dans certains cas, tend non seulement àproduire une sorte de philosophie du langage, autrement dit, une réflexion sur les conditions mêmes de son émergence, mais aussi une réflexion sur le monde, voire une réflexion philosophique spécifique qui ne saurait toutefois se présenter que comme littérature. Ainsi, l’exemplification que nous proposons est, elle aussi, bipartite. Elle suit, dans une première étape, les jalons de la dynamique historique de l’autoréflexivité avant de procéder àl’analyse détaillée d’un roman philosophique récent— L’Empreinte àCrusoé de Patrick Chamoiseau qui synthétise, ànotre avis, les stades autoréflexifs traversés, dès le XIXesiècle, par la littérature, tout en proposant une pensée philosophique cohérente. Nous espérons ainsi relier les considérations du philosophe allemand, qui aentrevu les transformations de l’art, et les aboutissements de l’évolution de la littérature qui s’engage dans la voie philosophique. REMARQUES LIMINAIRES Les banalités et les évidences concernant la nature et le fonctionnement du langage ont pour point commun le rappel de la matérialité irréductible dans les démarches de l’esprit, et vice versa, quels que soient le niveau ou la forme investis de part et d’autre: son, rythme, image, sensibilité, sentiment, pensée, concept, représentation, etc. 5 Bourdieu, Pierre. Les Règles de l’art. Genèse et structure du champ littéraire. Paris: Seuil, 1998, p.208–209. OPEN ACCESS
40 SVĚT LITERATURY / LE MONDE DE LA LITTÉRATURE Rappelons en premier lieu Ferdinand de Saussure6 et la dualité du signe linguistique: la jonction de l’image mentale du signifiant qui peut être matérialisée par la voix ou par l’écriture et de l’image mentale du référent qu’est le signifié. Les deux, en tant que manifestations de la mens, participent de la double nature— matérielle et spirituelle: une matérialité abstraite et une abstraction matérielle. C’est ce trait d’ailleurs qui distingue la littérature des autres arts. Le deuxième point qu’il s’agit de relever est la dimension temporelle de la communication littéraire, signalée par Gotthold Ephraim Lessing dans son Laocoon7. Laissons de côté, ici, l’épineuse discussion sur la distinction entre les arts temporels— littérature, musique— qui nécessitent le déploiement dans le temps pour communiquer, et les arts spatiaux— peinture, sculpture, architecture— où la temporalité de la perception est subordonnée àl’espace. Notons surtout que, pour le langage, la contrainte temporelle concerne le signifiant, alors que la spatialité de l’image mentale est l’affaire du signifié. Celle-ci, quelque instantanée qu’elle soit, doit se déployer en une chaîne structurée de mots et de phrases pour être énoncée, communiquée et recomposée par le destinataire. C’est aussi cette contrainte qui exige et conditionne la structuration logique, abstraite, de l’encodage du matériau au sein de l’énoncé. S’ygreffe une autre dualité relevée par Youri Mikhailovich Lotman. En se référant àl’asymétrie systémique du fonctionnement des hémisphères du cerveau humain, il insiste sur la jonction du logique et de l’imaginaire8. Par un autre détour, nous rejoignons ce qui vient d’être dit, mais àun niveau supérieur, discursif, du fonctionnement du langage. Le langage en fait associe deux réalités distinctes: une structure logique et abstraite (règles du code) qui véhicule les images renvoyant àl’imaginaire. En cela le langage naturel ressemblerait àcelui des mathématiques mis en évidence par Ladislav Kvasz qui adémontré, àquel point, dans l’histoire des mathématiques et de leur double langage, l’interaction de la pensée concrète, matérielle, de la géométrie et de la pensée abstraite de l’algèbre fonctionne comme un mécanisme dialectique interne du développement9. L’avant-dernière remarque renvoie au triangle noétique Anthropos— Logos— Cosmos10, en fait une variante du triangle Ogden-Richards, dont nous retiendrons les seuils ontologiques qui séparent le contenu mental (pensées, sentiments…) porté sur le monde et exprimé par le langage. Qu’on se rappelle le fameux tableau de René Magritte Ceci n’est pas une pipe: la peinture n’est pas identique àl’objet «pipe» qu’elle 6 Saussure, Ferdinand de. Cours de linguistique générale. Paris: Payot, 1972. 7 Lessing, Gotthold Ephraim. Laokoon oder Über die Grenzen der Malerei und Poesie: mit beiläufigen Erläuterungen verschiedener Punkte der alten Kunstgeschichte. Stuttgart: Philipp Reclam jun., 1988. La première édition date de 1766. 8 Lotman, Jurij Michailovič. «Asymetria adialóg» et «Bachtinova dialogická koncepcia kultury». In Lotman, Jurij Michailovič. Text akultura. Bratislava: Archa, 1994, p.31–47 et 48–66. Nous omettons ici les détails de la neurologie du langage et les différentes découvertes concernant le fonctionnement du cerveau. 9 Kvazs, Ladislav. Patterns of Change. Linguistic innovations in the Development of Classical Mathematics. Basel: Birkhaüser Verlag, 2008. 10 La théorie du triangle noétique aété développée par l’École de Liège. Voir Groupe μ. Rhétorique de la poésie. Paris: Seuil, 1990. OPEN ACCESS
PETR kYLOUŠEk 41 représente, le mot «pipe» n’est ni image, ni objet, et l’énoncé est une démonstration des différences ontologiques et des démarches noétiques qu’il faut effectuer pour traverser les seuils. Toujours est-il que les seuils ontologiques isolent chacune des composantes dans sa spécificité relationnelle de matérialité/spiritualité tout en ménageant des tremplins qui permettent le dépassement, comme on le voit dans l’iconicité ou l’indexialité du signe linguistique. Mais là, on entrerait dans le vieux débat entre Cratyle et Hermogène11. Le tout dernier rappel qui concerne le fonctionnement du langage se réfère àKarl Bühler et sa Sprachtheorie12, où nous trouvons non seulement le premier modèle de la communication, développé ensuite par Jan Mukařovský13, en ce qui concerne la fonction esthétique, et canonisé àla suite par Roman Jakobson, mais surtout la problématique de l’origo que développera plus tard Émile Benveniste dans Problèmes de linguistique générale14. De quoi s’agit-il? L’origo désigne la prise de la parole par le locuteur et l’instauration du discours dans la spatialité et la temporalité. C’est àpartir de ego/tu, hic et nunc que toute prise de parole s’organise, ycompris le destinataire et la structuration de l’espace et du temps. Autrement dit, en prenant la parole, on parle àdeux niveaux: en même temps qu’on instaure la parole dans le monde on produit la parole sur le monde. Benveniste adémontré cette dualité dans le système pronominal (je/ tu×il/elle), adverbial (demain, hier×le lendemain, la veille) et verbal (j’ai écrit×il écrivit). La distinction entre le régime du discours et celui du récit (historique), théorisée également par Roland Barthes, aété développée, du point de vue linguistique, entre autres, par Dominique Maingueneau qui offre aussi des instruments théoriques pour caractériser la spécificité institutionnelle de la littérature15. On pourra constater que ces découvertes théoriques ont été elles aussi anticipées en littérature en relation avec les réflexions sur l’intentionnalité et, en même temps, sur la relation entre la parole et le monde et la possibilité de l’exprimer. Cette autoréflexivité de l’acte de parole sera elle aussi insérée en littérature, ycompris le roman philosophique, comme on le verra plus loin. NOÈSIS LITTÉRAIRE COMME PARTIE INTÉGRANTE DE L’ESTHÉTIQUE Àla différence de la philosophie ou des sciences, la littérature ne se fixe pas pour but la construction systématique du savoir. Le savoir fait néanmoins partie de sa manière de se (re)penser, de (re)penser le langage et de (re)penser le monde. La noèsis est ins11 Platon. Cratyle. Paris: GF Flammarion, 1998. 12 Bühler, Karl. Sprachtheorie: die Darstellungsfunktion der Sprache. Jena: Gustav Fischer, 1934. 13 Le lecteur français aàsa disposition la traduction des écrits théoriques de Jan Mukařovský: Mukařovský, Jan. Écrits 1928–1946. Édition et commentaires par John Pier, Laurent Vallance, Petr A.Bílek, Tomáš Kubíček. Trad. par Jean Boutan, Xavier Galmiche, Kristýna Matysová et Laurent Vallance. Paris: Éditions des archives contemporaines, 2018. 14 Benveniste, Émile. Problèmes de linguistique générale Iet II. Paris: Gallimard, 1966 et 1974. Voir notamment les chapitres XIX et XX du premier tome p.241 sqq. 15 Barthes, Roland. Le Degré zéro de l’écriture suivi de Nouveaux essais critiques. Paris: Seuil, 1972. Maingueneau, Dominique. Éléments de linguistique pour le texte littéraire. Paris: Bordas, 1990. OPEN ACCESS
42 SVĚT LITERATURY / LE MONDE DE LA LITTÉRATURE crite dans le projet esthétique. C’est en ce sens qu’elle se montre, àtravers certains textes, exploratrice, en découvrant des aspects nouveaux qu’elle thématise et, parfois même, conceptualise. Elle procède en œuvrant avec le statut ambigu du langage entre matérialité et abstraction de la pensée, entre matérialité et logique du langage, entre matérialité et logique (lois) du monde. Et elle le fait en transformant aussi bien le concept de sujet— la manière de le définir, de le représenter et de le positionner— mais aussi le langage et la discursivité qui, àleur tour, s’engagent àla découverte du monde. Le tournant noétique des trois aspects est complémentaire. Les exemples que l’on va présenter susciteront peut-être l’image d’une marche continue, voire d’une logique évolutive. La réalité est àla fois discontinue, si l’on envisage l’œuvre d’un auteur, mais elle témoigne aussi d’une sorte de continuité si l’on considère le contexte dans la diachronie et l’évolution en général. Dans les exemples qui vont être proposés, plusieurs pistes sont àsuivre: 1o la conscience qu’ale moi— sujet lyrique, narrateur— de soi-même et de sa situation par rapport au monde et dans le monde; 2o la manière de concevoir la pensée et la connaissance; 3o la relation au monde et la représentation du monde; 4o la manière de concevoir le langage et sa fonctionnalité. On signalera les différents points durant notre parcours. Prenons, pour le point de départ, l’incipit de «L’Isolement» (Méditations poétiques, 1820) de Lamartine: Souvent sur la montagne, àl’ombre du vieux chêne, Au coucher du soleil, tristement je m’assieds; Je promène au hasard mes regards sur la plaine, Dont le tableau changeant se déroule àmes pieds. Ici gronde le fleuve aux vagues écumantes; Il serpente, et s’enfonce en un lointain obscur; Là le lac immobile étend ses eaux dormantes Où l’étoile du soir se lève dans l’azur16. On constate que le sujet lyrique se place comme un point d’observation du paysage et du temps. La conception essentialiste de soi se traduit non seulement par l’ordre hiérarchique où la raison domine la volonté et la volonté les sentiments, mais aussi par la séparation (conceptuelle) entre le sujet et l’objet, l’homme et la nature, la conscience face àla réalité et àsa propre pensée objectivée (tristement). L’espace est observé de manière ordonnée, rationnelle, selon les axes horizontal et vertical (ici, là, étoile du soir). Il en est de même de la temporalité qui accentue la différence entre la durée et le moment inscrit dans la continuité (souvent, au hasard). Le sens privilégié est la vue, sens noble, le plus proche de la pensée et, étymologiquement, de l’idée. La construction du poème est régulière, rationalisée. Le statut du langage est celui d’un instrument-objet externe dont la pensée (raison), ayant ordonné les sensations et les sentiments, dispose pour les exposer. 16 Lamartine, Alphonse de. Méditations poétiques. Paris: V.Lecou, Pagnerre, Furne, 1855, p.4. OPEN ACCESS
PETR kYLOUŠEk 43 Comparons avec «Le réveil en voiture» (rédigé en 1832) de Gérard de Nerval (Odelettes, 1834): Voici ce que je vis:— Les arbres sur ma route Fuyaient mêlés, ainsi qu’une armée en déroute; Et sous moi, comme ému par les vents soulevés, Le sol roulait des flots de glèbe et de pavés. Des clochers conduisaient parmi les plaines vertes Leurs hameaux aux maisons de plâtre, recouvertes En tuiles, qui trottaient ainsi que des troupeaux De moutons blancs, marqués en rouge sur le dos. Et les monts enivrés chancelaient: la rivière Comme un serpent boa, sur la vallée entière Étendu, s’élançait pour les entortiller… — J’étais en poste, moi, venant de m’éveiller17! Si l’incipit et l’explicit objectivent la scénographie, le corps du poème situe le sujet observant au milieu d’un tourbillon phantasmatique. La vue est remplacée par le rêve qui permet d’accéder àune autre réalité, voire la créer. La versification régulière est dynamisée par les rejets qui, en fait, transforment le texte en un poème en prose occulté par l’organisation strophique. Il est sans doute inutile d’insister, chez Nerval, sur le dédoublement du moi et de la réalité, illustré, àtitre d’exemple, par Aurélia ou le Rêve et la vie (1855). La réalité référentielle s’ydédouble, le discours rationnel et le récit se fragmentent en sectionnant la temporalité en plages discontinues et en scindant la causalité en deux logiques distinctes. Mais il yaaussi un nouveau rapport àla connaissance: «Je ne sais comment expliquer que, dans mes idées, les événements terrestres pouvaient coïncider avec ceux du monde surnaturel, cela est plus facile àsentir qu’àénoncer clairement18.» Autrement dit, il faut tenter d’exprimer ce qui est au-delà des limites de la rationalité. Nous pouvons remarquer la suite de cet effort noétique chez Baudelaire dans «Le Confiteor de l’artiste» qui dans les Tableaux parisiens (Petits poèmes en prose) (1869, posthume) semble expliciter la démarche des «Correspondances» des Fleurs du Mal: Grand délice que celui de noyer son regard dans l’immensité du ciel et de la mer! Solitude, silence, incomparable chasteté de l’azur! une petite voile frissonnante àl’horizon, et qui par sa petitesse et son isolement imite mon irrémédiable existence, mélodie monotone de la houle, toutes ces choses pensent par moi, ou je pense par elles (car dans la grandeur de la rêverie, le moi se perd 17 Nerval, Gérard de. Œuvres complètes I.Édition publiée sous la direction de Jean Guillaume et de Claude Pichois. Paris: Gallimard, «Bibliothèque de la Pléiade», 1989, p.337. 18 Nerval, Gérard de. Œuvres complètes III. Édition publiée sous la direction de Jean Guillaume et de Claude Pichois. Paris: Gallimard, «Bibliothèque de la Pléiade», 1993, p.716–717. OPEN ACCESS
44 SVĚT LITERATURY / LE MONDE DE LA LITTÉRATURE vite!); elles pensent, dis-je, mais musicalement et pittoresquement, sans arguties, sans syllogismes, sans déductions. Toutefois, ces pensées, qu’elles sortent de moi ou s’élancent des choses, deviennent bientôt trop intenses. L’énergie dans la volupté crée un malaise et une souffrance positive. Mes nerfs trop tendus ne donnent plus que des vibrations criardes et douloureuses19. La réflexion sur les nouvelles voies de la connaissance est inséparable du nouveau rapport àla réalité et de la manière de se concevoir en tant que sujet/objet de la connaissance. En même temps, la perception et l’expression se transforment radicalement. Baudelaire attaque le poème par une série de perceptions/impressions àla fois discontinues et fragmentées, mais rassemblées par le sujet lyrique dont la perception devient le seul principe constructeur de l’espace et du temps. Ces entités ne sont plus «objectivées», externes au sujet lyrique et constatées et décrites objectivement, comme chez Lamartine, mais dépendantes de la subjectivité, relativisées. La relativisation, au sens de la mise en relation, est réciproque: le moi-corps est perméable, il se laisse traverser par le monde, les seuils délimitant la pensée, les sensations et les sentiments sont franchis et s’estompent; la raison s’abstient, suspendue, avant de se commenter et s’autoanalyser, dès la seconde strophe, cette fois déjà en phrases (bien) construites en toute logique. Fusion, puis séparation, immersion dans l’expérience, puis détachement de la raison— le contraste de la processualité noétique entre les deux strophes illustre la complexité de l’autoréflexivité. La démarche de Baudelaire n’est qu’un échantillon du questionnement des poètes et romanciers de la seconde moitié du XIXesiècle. Mentionnons la dépersonnalisation du moi chez Mallarmé20 et Paul Verlaine («Il pleure dans mon cœur/ Comme il pleut sur la ville21») ou bien le «je est un autre» de Rimbaud, trop connus et commentés22. Quant àla «matérialité» du mot (signe linguistique), déjà indiquée et si fortement ressentie par Baudelaire et exploitée par Verlaine, notons la réflexion du même Mallarmé aux prises avec l’impureté matérielle du langage: «Je dis: une fleur! et hors de l’oubli où ma voix relègue aucune couleur, en tant que quelque 19 Baudelaire, Charles. Œuvres complètes. Texte établi, présenté et annoté par Claude Pichois. Paris: Gallimard, «Bibliothèque de la Pléiade», 1975, p.278. 20 Mallarmé, Stéphane. «Divagation première relativement au vers». In Mallarmé, Stéphane. Vers et Prose. Paris: Perrin et Cie, 1893, p.192: «L’œuvre pure implique la disparition élocutoire du poète, qui cède l’initiative aux mots, par le heurt de leur inégalité mobilisés; ils s’allument de reflets réciproques comme une virtuelle traînée de feux sur des pierreries, remplaçant la respiration perceptible en l’ancien souffle lyrique ou la direction personnelle enthousiaste de la phrase. Ce caractère approche de la spontanéité de l’orchestre.» 21 Verlaine, Paul. «Ariettes oubliées». In Verlaine, Paul. Œuvres poétiques complètes. Texte établi et annoté par Yves-Gérard Le Dantec. Paris: Gallimard, «Bibliothèque de la Pléiade», 1948, p.122. 22 Rimbaud, Arthur. «Rimbaud àGeorges Izambard». In Rimbaud, Arthur. Œuvres complètes. Édition établie, présentée et annotée par Antoine Adam. Paris: Gallimard, «Bibliothèque de la Pléiade», 1972, p.249. OPEN ACCESS
PETR kYLOUŠEk 51 Fort de cette prise de conscience, Ogomtemmêli exige la libération des esclaves enchaînés dans la cale du navire de Robinson Crusoé pour les amener sur son île. Serait-ce le début d’une autre culture et d’une autre civilisation? Comme avant son débarquement forcé, au début du roman, Ogomtemmêli est pris de nouveau pour un fou dangereux: comme le constate le capitaine, l’équipage adû «le fusiller de loin43». Àplusieurs reprises, la postface de Chamoiseau «L’atelier de l’empreinte. Chutes et notes44» mentionne la technique du point-virgule que l’écrivain autilisé systématiquement dans le récit d’Ogomtêmmeli pour créer l’impression du flux de la parole vive et du flux de conscience. Or, en plus de la fluidité en présence, ouverte sur la suite de la parole, il yaencore un autre effet: le gommage des majuscules et des points est aussi un gommage iconique, au sens de Charles Sanders Peirce, de la hiérarchie syntaxique entre les propositions principales et les subordonnées. L’antidéterminisme prend ainsi une corporalité scripturale qui contraste avec le log-book du capitaine Crusoé dont l’écriture traditionnelle, «hiérarchisée», avec dates àl’appui, restitue la temporalité et la causalité, car c’est àtravers cet encadrement que le lecteur est capable de concevoir le concours des circonstances et la logique de l’enchaînement événementiel. Certes, avec Chamoiseau, nous avons affaire àune réflexion inspirée par la philosophie de la Relation d’Édouard Glissant45. Nous sommes aux antipodes de Hegel. Qu’àcela ne tienne. Le renvoi àParménide et àHéraclite montre une continuité de la pensée philosophique àtravers la littérature. Nous avons affaire àun parcours complet de la réflexion philosophique de l’ontologie àl’éthique et la politique, une réflexion fondamentale sur l’homme et la société. Serait-ce un retour au roman philosophique du XVIIIesiècle? Oui et non. Oui par la présence même de la réflexion. Non, car cette réflexion est basée sur une autre conception du sujet énonciateur, de la communication, du statut de la parole et de la discursivité qui s’inscrivent dans le signifiant, autrement dit, dans la facture même du roman. Il afallu le tournant noétique autoréflexif de la littérature du XIXesiècle pour promouvoir cette nouvelle façon de la littérature de se penser et de s’exprimer. EN GUISE DE CONCLUSION La littérature est multiforme. Si nous avons insisté, dans la dernière partie de notre survol, sur le genre romanesque qui touche la problématique philosophique, c’est en partie pour montrer la volonté de la littérature d’investir le domaine de la pensée, mais aussi pour indiquer que le discours littéraire diffère du discours philosophique. Par fiction interposée, la littérature propose des alternatives, formule des questions, inquiète, stimule. Elle participe, àsa manière, àl’aventure de la connaissance. Le 43 Ibidem, p.272. 44 Ibidem, p.277–300. 45 Glissant, Édouard. «Le chaos-monde: pour une esthétique de la Relation». In Glissant, Édouard. Introduction àune poétique du divers. Paris: Gallimard, 1996, p.81–107. Voir Fučíková, Milena. «Depestre aChamoiseau vyprávějí „frankofonní“ dějiny zkreolského pohledu», Svět literatury, XXX, no61, 2020, p.109–123. OPEN ACCESS
52 SVĚT LITERATURY / LE MONDE DE LA LITTÉRATURE traditionnel docēre reste inséparable du non moins nécessaire placēre. Toutefois, ce n’est plus le même docēre que Hegel avait connu: entre son temps et notre présent, ce n’est pas seulement la littérature qui aévolué, mais aussi le regard critique que l’on porte sur elle et celui qu’elle porte sur elle-même. L’autoréflexivité semble être devenue partie intégrante, nécessaire, des projets esthétiques. Sur ce point, nos aperçus semblent confirmer une des interprétations possibles de la «fin de l’art» hégélienne comme «conscience de soi des artistes», constatée par Alain Patrick Olivier dans le présent volume46. L’autoréflexivité implique aussi bien le langage que les conditions de la discursivité et, àtravers elles, le rapport àla réalité. Ce rapport alui aussi subi un profond changement sous l’effet d’un processus concomitant, àsavoir— au sein de l’autoréflexivité— la mise en question de la mimèsis. L’épineux problème de l’imitation aété dépassé et transformé par la redéfinition de l’interaction entre les composantes de la noèsis au sein du triangle Anthropos— Logos— Cosmos. Le monde-objet n’est plus conçu comme placé devant un sujet observant et connaissant qui l’exprimerait àl’aide d’un objet-instrument qu’est le langage. La prise en compte de la complexité du dépassement des seuils ontologiques conduit àune conception élargie de la réalité référentielle où le langage, le processus noétique et leurs représentations sont impliqués et saisis dans leur complexité et interactivité. Pensons, àtitre d’exemple, aux débats— dont certains tout récents— autour de l’autofiction ou de la biofiction47. Notons, également, la discussion concernant le retour de la littérature àla factualité fictionnalisée.48 Or, ce n’est pas seulement le côté subjectal qui change, mais aussi celui qui implique une vision élargie de la réalité, telles les fictions cyberpunk où le virtuel fait partie du réel. Toutes ces potentialités que la littérature exploite témoignent de sa vitalité et de son apport pratique àla connaissance par le moyen des expériences fictives ou hypothétiques des mondes possibles. Le plaisir de la lecture est aussi une investigation. C’est cet aspect et cette dynamique de l’ethos que nous avons voulu présenter. Il nous semble déterminant pour une autre composante de la communication littéraire, àsavoir l’appel àl’action qui est le propre de la fonction conative. C’est par la connaissance que la littérature s’engage dans le monde et qu’elle devient effective. BIBLIOGRAPHIE 46 Olivier, Alain Patrick. «Fins de l’art: la réception de Hegel dans la littérature française du XIXesiècle», Svět literatury / Le Monde de la littérature, numéro thématique spécial, Fin de l’art? Discours, pratiques, controverses, 2022, p. 15–35. 47 Voir le récent appel du site Fabula «La biofiction comme littérature mondiale»: https:// www.fabula.org/actualites/la-biofiction-comme-litterature-mondiale_92646.php (consulté le 31 juillet 2021). 48 Voir Gefen, Alexandre (éd.). Territoires de la non-fiction. Leiden: Brill-Rodopi, 2020. Apollinaire, Guillaume. «Cortège». Œuvres poétiques. Texte établi et annoté par Marcel Adéma et Michel Décaudin. Paris: Gallimard, «Bibliothèque de la Pléiade», 1959. Barthes, Roland. Le Degré zéro de l’écriture suivi de Nouveaux essais critiques. Paris: Seuil, 1972. Baudelaire, Charles. Œuvres complètes I.Texte établi, présenté et annoté par Claude Pichois. OPEN ACCESS
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