Introduction
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Fin de l’art? Discours, pratiques, controverses Études réunies par Catherine Ébert-Zeminová, Eva Voldřichová Beránková et Záviš Šuman INTRODUCTION Lorsque Hegel s’interrogeait, dans ses Cours d’esthétique, sur la «Fin de l’art», ou sur sa «dissolution» (Auflösung), il concevait celle-ci comme une sorte de «dépassement» (Aufhebung) spirituel en faveur de la religion et de la philosophie, et non comme une mort matérielle. Or, cette Fin de l’art marquait paradoxalement aussi un début: celui de son autonomie. Il ne s’agit donc pas d’une disparition physique de l’art, mais de sa profonde métamorphose: désormais, l’art sera détaché de sa destination absolue, il s’établira dans la contingence et s’affirmera davantage comme une production individuelle, exprimant la créativité d’une subjectivité. L’art après la Fin de l’art ne sera sans doute pas consensuel, il ne traduira plus l’«esprit d’un peuple» et les critères indispensables au jugement de sa qualité se relativiseront, s’individualiseront, voire se démocratiseront. L’art tendra en même temps vers une métadiscursivité de plus en plus ouvertement affichée et il sera plus sensible aux questions formelles, il théorisera ses particularités méthodologiques et génériques. Selon de nombreux exégètes, la dissolution que Hegel prévoit s’applique au XIXesiècle, notamment àl’évolution (post-)romantique des arts et àce que Bourdieu appellera, beaucoup plus tard, l’autonomisation du champ littéraire. Mais ce questionnement sur la «fin de l’art», au double sens de «finis» et de «telos», est bien antérieur aux interrogations hégéliennes et il revient de façon périodique: millénarismes et pensée apocalyptique, eschatologies, dénonciation des leurres des «belles lettres» àl’époque de la Première modernité, querelle des Anciens et des Modernes, principe avant-gardiste de la table rase, etc. La Fin/fin de l’art peut être catastrophique, violente et causée par des facteurs extérieurs, guerres, incendies, génocides. Elle peut aussi être entropique, le développement d’un parcours individuel ou collectif étant miné de l’intérieur, par différents facteurs, que la mélancolie alongtemps thématisés. Elle s’inscrit toujours dans un contexte historique, le système ou le modèle étant progressivement périmé et décrété obsolète, par un public immédiat ou différé, tel le Moyen Âge face aux chantres de la Renaissance. Enfin, l’esthétique, comme l’histoire des arts et les artistes eux-mêmes, par un retour réflexif, ont envisagé la fin de l’art de diverses manières, comme dépassement ou épuisement. OPEN ACCESS
10 SVĚT LITERATURY / LE MONDE DE LA LITTÉRATURE Au cours de notre réflexion, nous nous sommes posé, entre autres, les questions suivantes: dans quelle mesure l’art théorise-t-il sa propre fin et quelles sont les conditions de sa renaissance? Qu’est-ce qui est (encore) un objet artistique et quels sont les critères de son évaluation esthétique? L’art et la littérature sont-ils autotéliques et constituent-ils des champs autonomes ou prétendus tels? Qu’appelle-t-on «progrès», «évolution» ou «décadence» dans le domaine artistique et àquel point ces notions sont-elles conditionnées par des idéologies? Le présent volume vise ainsi àexplorer les caractéristiques et les évolutions de ce complexe de représentations et de réflexions, qui ont acquis dans l’Occident des XXeet XXIesiècles une actualité particulière, mais ont aussi, selon des modalités spécifiques, hanté d’autres époques. Ils concernent le devenir entropique des œuvres, des arts, des artistes face àce qu’on pourrait appeler l’utopie de l’éternité. La fin des arts peut se penser en termes de décadence, dépérissement, décrépitude, mais aussi de germe, renouvellement et table rase. Cette réversibilité possible est un des enjeux que nous souhaitions envisager. Notre perspective adonc été clairement intersémiotique, et n’entendait pas se restreindre àun champ artistique spécifique. Dix-sept chercheurs provenant de dix universités européennes se sont ainsi penchés sur la «fin de l’art», envisagée du point de vue de quatre domaines différents. Les «Perspectives hégéliennes» regroupent celles de leurs contributions qui développent l’hypothèse de départ, telle qu’elle figure dans les Cours d’esthétique du philosophe allemand. Alain Patrick Olivier ouvre le volume en résumant les trois interprétations historiquement prévalentes de la «Fin de l’art» hégélienne, avant d’esquisser la réception philosophique et artistique de l’esthétique d’obédience hégélienne dans la France du XIXesiècle. Petr Kyloušek développe l’un des axes de cette pensée, àsavoir le «tournant noétique» de la littérature moderne qui devient progressivement une forme spécifique de pensée, occupant un terrain que ni la science ni la philosophie ne pourraient explorer, celui de l’expérience humaine existentielle, non encore conceptualisée. Catherine Ébert-Zeminová dresse un parallèle fructueux entre la «Fin de l’art», telle que théorisée par Hegel, et les versions d’André Gide et de Jean Lorrain du mythe de Narcisse, susceptibles d’illustrer certaines intuitions du penseur d’Iéna. Une autre filiation intellectuelle est analysée par Eva Voldřichová Beránková qui établit un réseau de rapports logiques reliant l’esthétique hégélienne au concept malrucien du «Musée Imaginaire», l’un des développements les plus originaux de la pensée de Hegel. Et finalement, Anna Luňáková s’inspire des théories d’Arthur Coleman Danto pour mener une réflexion interdisciplinaire autour de la notion de la mélancolie, mise en rapport avec l’art «après la mort de l’art». Suit une section plus spécifiquement consacrée àl’histoire de l’art et aux différentes implications contextuelles des «fins» de ce dernier. Katalin Bartha-Kovács examine ainsi les controverses ayant accompagné l’émergence du style rococo, tantôt perçu comme un sommet de sophistication artistique, tantôt dénoncé par les critiques comme une décadence inadmissible. Benoît Roux s’interroge sur l’héritage colonial dans les collections muséales et sur le rapport, souvent antagoniste, entre les approches ethnographiques et esthétiques de l’art indigène, l’illustrant par l’exemple du musée du quai Branly, inauguré àParis en 2006. Anna Paola Bellini aborde la création artistique dans des camps de concentration nazis, ycompris les questions esthétiques, gnoséologiques et morales liées àce genre d’art, confinant àl’indicible. OPEN ACCESS
11 Radek Gabriel Karkovský analyse la crise du neuvième art belge des années 1970 àtravers Pauvre Lampil, une bande dessinée emblématique de la rivalité franco-belge, ainsi que d’autres difficultés professionnelles rencontrées par les dessinateurs de l’époque. Marika Piva, elle, prend le roman La Carte et le territoire de Michel Houellebecq pour le point de départ d’une réflexion sur l’art et la littérature contemporains qui mêlent ekphrasis, mise en abyme et intertextualité pour questionner la possibilité même de la représentation. La troisième partie du présent numéro thématique s’attache àl’histoire de la littérature, toujours envisagée du point de vue des différentes «fins» (finis et telos) esquissées dans la partie philosophique du volume. Virginie Leroux résume avec beaucoup de finesse les débats des humanistes sur la finalité de l’art, éclairant les notions d’admiratio, de mimesis et de catharsis, telles qu’elles étaient comprises àl’époque. Záviš Šuman enchaîne par une analyse des réflexions de Bernard Lamy sur la fiction littéraire et sur le théâtre, démontrant àquel point les critiques de cet adversaire rigoriste des principes de l’esthétique dite «régulière» peuvent enrichir notre compréhension de la littérature moderne. La contribution de Cécile Gauthier est consacrée àla profonde inquiétude que la littérature fin de siècle manifestait concernant l’avenir de la langue française et que Remy de Gourmont afidèlement reflétée dans ses textes et articles. Sunil Kumar s’interroge sur la «mort» présumée de la poésie mystique indienne et, dans son effort d’infliger un démenti àune telle hypothèse, il analyse l’évolution du genre àpartir du début du XIXesiècle jusqu’aux lendemains de la décolonisation. Giovanni Pontolillo aborde la fin de l’art sous une perspective fort différente, àtravers une lecture critique des Années d’Annie Ernaux qui combine deux aspects physionomiques du livre: l’espace blanc et la liste. Le numéro thématique s’achève par une quatrième partie plus «pratique», orientée vers la didactique et l’utilisation de textes littéraires dans l’apprentissage de la langue. Anne-Claire Marpeau présente les résultats d’une recherche menée auprès de lycéens (ayant lu Madame Bovary dans le cadre d’un cursus littéraire) et destinée àinterroger les formes de plaisir et de déplaisir que prend aujourd’hui la lecture d’un «classique». Et enfin Magdalena Kučerová se penche sur l’utilisation didactique de textes littéraires dans les manuels contemporains de français langue étrangère, se posant la question de savoir si le travail didactique ne mène pas àune réduction voire àun aplatissement de la valeur artistique des textes. Ce numéro thématique représente une tentative interdisciplinaire de réunir philosophes, littéraires, historiens de l’art et didacticiens de différentes spécialisations autour de la problématique de la «F/fin de l’art», afin qu’ils puissent confronter leurs approches méthodologiques et partager les résultats de leurs recherches. Il s’inscrit dans le Projet Européen du Développement Régional «Créativité et adaptabilité comme conditions du succès de l’Europe dans un monde interconnecté» (noCZ.02.1.01/0.0/0.0/16_019/0000734). Les éditeurs OPEN ACCESS