La réforme grégorienne et l’indépendance de l’Église dans la chronique de Cosmas
Abstract
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Full text
La réforme grégorienne et l’indépendance de l’Église dans la chronique de Cosmas Arthur Pérodeau1 ABSTRACT This article deals with the views of Cosmas of Prague, the first Czech chronicler, on the role of the Church and its relations with the laymen. The Chronicle of the Czechs contains discreet but harsh critics against the so-called Gregorian Reform and its proponents. However, the dean of the Prague chapter shared with the latter the claim for astronger independence of the Church and aclearer division between the religious and the secular worlds. Indeed, the chronicler criticized some of the bishops of Prague because they were mostly the servants of the Přemyslid princes at the expense of their episcopal duties. Moreover, he showed the damages caused by prelates who shared the way of life and the values of laymen, especially those who were from the Ducal dynasty. The Chronicle of the Czechs is also amirror for the prelates of Prague and thus draws the portrayal of the ideal bishop, afigure embodied by Otto of Bamberg. This contribution is then aimed to show that the Chronicle is also aprecious source of the Czech views on the major changes that occurred during the 11th and early 12th centuries in Latin Christianity. From Prague, the claims of Rome seemed quite absurd, but the Czech Churchmen shared the ideals of their Western contemporaries and were searching for away to adapt them to the local situation and to put them into practice. KEY WORDS: Cosmas of Prague, Chronicle of the Czechs, Gregorian reform, bishops of Prague, Church history, Historical writing, Investiture Controversy, papacy La Chronique des Tchèques (Chronica Boemorum) du doyen du chapitre de Prague Cosmas est la plus ancienne œuvre historiographique d’ampleur écrite par un Tchèque. Rédigée àla fin du premier quart du XIIe siècle, dans un contexte marqué depuis 1100 par une série de conflits dynastiques entre les petit-fils de Břetislav Ier (1034–1055), elle raconte l’histoire des Tchèques depuis les origines mythiques jusqu’àla mort de l’auteur, en 1125. De ce fait, la chronique constitue une source incontournable sur les premiers siècles de la principauté přemyslide et afait l’objet de très nombreuses études.2 Peu de travaux ont cependant été consacrés àla vision cosmasienne de 1 Cet article aété réalisé grâce au soutien du programme „Středověká studia ve studentské perspektivě“, 2020. 2 L’ouvrage de référence sur la cette chronique reste la monographie que lui aconsacrée Dušan Třeštík (D.TŘEŠTÍK, Kosmova kronika. Studie kpočátkům české dějepisectví apolitické OPEN ACCESS
64 PRAGUE PAPERS ON THE HISTORY OF INTERNATIONAL RELATIONS 1/2022 l’Église et àla place que le chroniqueur fait aux évêques par rapport aux nombreuses parutions concernant les princes et leurs suites. Àce titre, il est assez éloquent que Dušan Třeštík ait écrit que les principaux personnages de l’œuvre étaient, après les Přemyslides— qui sont incontestablement au centre de l’intrigue— les membres de l’aristocratie laïque, omettant ainsi le fait que les évêques de Prague occupent une place au moins aussi importante que ces derniers dans l’ensemble de la chronique.3 Dans une récente monographie, Lisa Wolverton acependant consacré un certain nombre de pages àla vision de l’Église proposée par le chroniqueur4. Cette parution afait l’objet de critiques souvent justifiées5, mais il me semble que l’un de ses mérites est d’avoir assez justement mis en évidence le fait qu’àtravers son œuvre, Cosmas dénonce toute participation des membres du clergé au jeu politique entendu comme lieu des ambitions individuelles, des manigances et de la violence, auquel ils devraient se soustraire et jouer plutôt un rôle de pacificateurs. L’historienne américaine démontre de manière assez convaincante que le champ du politique est construit comme le domaine d’une masculinité violente et destructrice, dépréciée par le chroniqueur, et qu’àl’inverse l’Église et les femmes ont un rôle pacificateur àjouer.6 Cette approche, celle du genre, montre une certaine fécondité, mais limite les perspectives d’analyse et empêche d’accéder àune vision d’ensemble des rapports entre le clergé et les laïcs tels que les envisage Cosmas. De plus, il manque àmon humble avis une réelle mise en perspective de cet enjeu avec le contexte plus large de ce que l’historiographie aretenu sous les noms un peu réducteurs de réforme grégorienne et de querelle des Investitures. Depuis le Xe siècle, en effet, sous l’impulsion des réformes monastiques menées notamment àCluny, des clercs réfléchissent àla question de l’indépendance de l’Église et des relations que celle-ci doit entretenir avec les laïcs. Àpartir du mimyšlení, Prague 1968). Pour le reste, on consultera avec profit la liste établie par Petr Kopal des principaux titres la concernant (P.KOPAL, Král versus kníže? Idea panovnické moci vKosmově kronice, in: M.WIHODA— L.REITINGER (éd.), Proměna středovýchodní Evropy raného avrcholného středověku. Mocenské souvislosti aparalely, Brno 2010, pp.368–371). 3 TŘEŠTÍK, Kosmova kronika, pp.157–158. 4 L.WOLVERTON, Cosmas of Prague. Narrative, Classicism, Politics, Washington D.C. 2010. Parmi les autres travaux sur l’Église et les évêques de Prague dans la chronique de Cosmas, on peut notamment citer P.HILSCH, Herzog, Bischof und Kaiser bei Cosmas von Prag, in: K.HAUCK— H.MORDECK (ed.), Geschichtsschreibung und geistiges Leben im Mittelalter. Festschrift für Heinz Löwe zum 65.Geburtstag, Cologne-Vienne 1978. 5 Voir notamment les recensions de David Kalhous (D.KALHOUS, Studia Mediaevalia Bohemica, vol.8, 2016, pp.137–141), de Marie Bláhová (M.BLÁHOVÁ, The Catholic Historical Review, vol.102, n.2, 2016, pp.384–386), de Martin Wihoda (M.WIHODA, Deutsches Archiv für Erforschung des Mittelalters, vol.72, n.1, 2016, pp.267–268) et de moi-même (A.PÉRODEAU, Slovo aSmysl, vol.25, 2016, pp.199–203). 6 L.WOLVERTON, Cosmas of Prague, pp.120–169, notamment pp.151–169. L’historienne américaine suggère p.152 que la chronique et d’autres sources du XIIe siècle tendent àmontrer qu’en Bohême et en Moravie, les évêques étaient peu impliqués dans la vie politique (voir L.WOLVERTON, Hastening toward Prague. Power and Society in the Czech Medieval Lands, Philadelphie 2001, pp.111–144). Nous allons nous efforcer de démontrer que quoi qu’il en soit, c’est-à-dire que cette affirmation soit exacte ou non, les accointances des évêques de Prague avec le pouvoir séculier étaient souvent trop fortes au goût de Cosmas. OPEN ACCESS
ARTHUR PéRODEAU 65 lieu du XIe siècle, la curie romaine tente de s’approprier le mouvement de réforme et de l’imposer selon ses termes, ce qui implique notamment que le pape devienne le véritable chef de l’Église occidentale et qu’il ait un droit d’ingérence dans les affaires des Églises locales, ce qui engendre de nombreuses résistances. En Empire, le conflit porte avant tout sur l’investiture des prélats par le roi des Romains ou, le cas échéant, l’empereur, laquelle est considérée àRome comme un signe de soumission du clergé au pouvoir laïc.7 Il est vrai qu’àl’exception de quelques moments forts, la papauté s’occupe peu des pays tchèques, où la réforme peinera às’imposer, en témoigne notamment la persistance du mariage (ou du concubinage) des prêtres.8 Néanmoins, Cosmas se fait parfois l’écho de ce qui se passe àRome et exprime discrètement des opinions très hostiles aux revendications papales. C’est l’un des points que cet article apour but de démontrer.9 Il ne faudrait pas cependant déduire des opinions anti-grégoriennes du chroniqueur une volonté de mettre l’Église sous la tutelle des autorités laïques. Au contraire, àtravers l’étude de la manière dont Cosmas dépeint les prélats de Prague et construit la figure de l’évêque idéal, nous tâcherons de montrer qu’il défend, àsa manière, d’un point de vue tchèque, une certaine indépendance de l’Église et un nouveau type de rapports avec le pouvoir laïc, incarné en Bohême par les ducs de Prague. I/ UNE CONCEPTION «PRÉ-GRÉGORIENNE» DE LA PAPAUTÉ Cosmas s’efforce de traiter dans sa chronique uniquement de ce qui concerne les Tchèques et construit même dans la partie de son œuvre consacrée aux mythes des origines, la fiction d’une communauté s’étant constituée en autarcie.10 Néanmoins, il est obligé de faire intervenir un certain nombre de personnages extérieurs qui influencent le cours des événements de l’histoire tchèque. C’est notamment le cas des papes que l’on voit apparaître àintervalles réguliers. L’étude systématique de leur rôle et de la manière dont le chroniqueur décrit leurs actions permet de comprendre comment il envisageait la place de Rome dans l’Église universelle. 1. LE RÔLE RéEL MAIS LIMITé DU PAPE Cosmas considère le pape comme la plus haute autorité de l’Église. En particulier, son jugement fait foi en matière de droit canon, ce que révèle clairement l’affaire du 7 Une bonne synthèse des évolutions de la recherche sur la dite «réforme grégorienne» est proposée par Florian Mazel dans la revue grand public L’Histoire (F.MAZEL, La réforme grégorienne. Une révolution totale, in: L’Histoire, n.381, 2012, pp.66–72). 8 Sur ce sujet, voir notamment J.ŽEMLIČKA, The Czech Lands and the Papacy in the Early Middle Ages, in: T.Černušák et al., The Papacy and the Czech Lands, Prague-Rome 2016, pp.34–60. 9 Je suis sur ce point en désaccord avec Lisa Wolverton, qui affirme «No specific traces of proor anti-reform texts allow us to know for certain how or how much Cosmas engaged with the doctrinal and intellectuall debates of these decades» (WOLVERTON, Cosmas of Prague, p.167). 10 WOLVERTON, Cosmas of Prague, pp.230–235 notamment. OPEN ACCESS
66 PRAGUE PAPERS ON THE HISTORY OF INTERNATIONAL RELATIONS 1/2022 pseudo-évêque de Cavaillon. Cet épisode pour le moins farfelu se situe àla toute fin du livre II, avec lequel le chroniqueur avait peut-être envisagé de clore son récit.11 Quoi qu’il en soit, il se situe donc àl’un des jalons structurants de l’œuvre, ce qui lui donne une forte signification. Mais de quoi s’agit-il? Cosmas rapporte qu’en 1092 un étranger du nom de Robert s’est présenté àPrague comme étant l’ancien évêque de Cavaillon. Durant son séjour, il consacre de nombreuses églises et ordonne bien des prêtres. On finit par apprendre qu’il n’yajamais eu d’évêque Robert àCavaillon, ce qui pose la question de la validité des rites célébrés par l’imposteur. L’évêque et le duc envoient alors une lettre àClément III, antipape de 1080 à1100, pour «consulter son autorité».12 Celui-ci répond qu’il faut de nouveau consacrer les églises, mais qu’il suffit de confirmer les baptêmes et les ordinations. Cosmas conclut: «Et ainsi les blessures infligées par l’ennemi àmère l’Église furent soignées par l’antidote de la justice, les statuts de la foi catholique étant réglés par le pape Clément III, notre Seigneur Jésus Christ régnant avec le Père et le Saint-Esprit pour toujours».13 Le choix du chroniqueur de raconter cet épisode et de le placer ainsi en clôture de son livre II témoigne de sa volonté de préciser les attributions du pape: lors d’une affaire complexe comme celle-ci, àlaquelle le droit canon n’apporte pas de réponse indiscutable, les Églises locales peuvent faire appel àson autorité suprême, laquelle fait jurisprudence. Cela correspond précisément aux prérogatives du pape avant la Réforme grégorienne: c’est un juge suprême en matière de dogme auquel les évêques peuvent faire appel de leur propre chef.14 Mais là ne s’arrêtent pas les attributions du pontife romain dans la chronique des Tchèques: c’est également ce dernier qui octroie la permission de fonder un évêché. Au haut Moyen Âge, les princes séculiers étaient généralement àl’origine de telles fondations, mais le cas de l’Europe centrale est un peu particulier. En 880, le pape Jean VIII (872–882) autorise le roi de Grande-Moravie Svatopluk àcréer un archevêché en Moravie, lequel est offert àsaint Pierre par son métropolite Méthode, ce qui signifie que l’archidiocèse est placé directement sous l’égide de Rome. Cette structure sera éphémère et disparaîtra avec la Grande-Moravie.15 La fondation de l’évêché de Prague vers 973/974 est assez obscure, mais Cosmas fait intervenir le pape de manière décisive, comme un siècle plus tôt. D’après son récit, Jean XIII (965–972) envoie en 967 une lettre au duc Boleslav II (v. 967/972–999), dans laquelle il accède àla requête de 11 M.WIHODA, Kronika jedna nebo dvě?, in: K.HRDINA— M.BLÁHOVÁ— M.MORAVOVÁ (tr.), Kosmas. Kronika Čechů, Prague 2011, pp.10–12. 12 B.BRETHOLZ (éd.), Die Chronik der Böhmen des Cosmas von Prag, Berlin 1923, p.158 (Die Chronik ci-après): «Miserunt etiam ad papam Clementem eius consulentes auctoritatem». 13 Ibid., p.159: «Sicque inflicta ab hoste vulnera matri ecclesie curata sunt antidoto iusticie, statum fidei catholice regente papa tercio Clemente, Iesu Christo domino nostro cum Patre et Spiritu sancto regnante per omnia secula seculorum. Amen». Voir pp.158–159 pour l’ensemble de l’épisode. 14 S.GOUGUENHEIM, La Réforme grégorienne. De la lutte pour le sacré àla sécularisation du monde, Paris 2014 (2e édition), p.44. 15 P.SOMMER— D.TŘEŠTÍK— J.ŽEMLIČKA, Bohemia and Moravia, in: N.BEREND(éd.), Christianization and the Rise of Christian Monarchy. Scandinavia, Central Europe and Rus’ c.900–1200, New York 2007, pp.223–224. OPEN ACCESS
ARTHUR PéRODEAU 67 ce dernier et l’autorise àfonder un évêché àPrague.16 Il semble que le chroniqueur ait ici éludé le fait que, la Bohême dépendant alors de l’évêque de Ratisbonne, l’autorisation de celui-ci était nécessaire àla nouvelle fondation. Or, le prélat Michel (942–972) semble avoir été réticent àdonner son accord et il fallut attendre sa mort, en 972, et l’avènement de son successeur Wolfgang (972–994), pour que le duc de Bohême l’obtienne finalement.17 Cosmas fait fi de ces complications et présente la fondation de l’évêché comme immédiatement successive àla lettre de Jean XIII, qui aurait donc été décisive.18 Cela s’explique certes par la volonté d’occulter l’influence de Ratisbonne sur la construction de l’Église tchèque, mais aussi par des enjeux plus récents. Le chroniqueur, en effet, s’efforce de nier la légitimité de l’évêché d’Olomouc, fondé par le duc Vratislav II (1061–1092) en 1063 pour limiter le pouvoir du siège épiscopal de Prague et de son frère l’évêque Jaromír-Gebhard (1067–1089). Cosmas se fait l’écho du combat de ce dernier pour la réunification de la Bohême et de la Moravie sous son autorité. C’est ainsi qu’il rapporte que le pape Clément III aconfirmé le privilège impérial octroyé en 1086 àl’église de Prague.19 Jaromír-Gebhard avait d’ailleurs présenté un précédent, accordé àsaint Adalbert (982–996) et confirmé «tant par le pape Benoît que par l’empereur Otton Ier».20 De même, lorsque Vratislav décide de nommer un nouvel évêque d’Olomouc en 1090, il rappelle que cela entre en contradiction avec le document produit par ClémentIII.21 La mise en exergue du rôle du pape dans la fondation des évêchés et l’octroi de privilèges àleur intention répond àla volonté de Cosmas d’affirmer la suprématie deson Église sur l’ensemble des pays tchèques et àson hostilité pour le projet royal de VladislavII, qui faisait table rase de la tradition et des coutumes politiques tchèques.22 Il n’en reste pas moins que par là même, il fait de l’autorisation du pape, une condition nécessaire (en même temps que celle de l’empereur) àl’érection d’un nouvel évêché. Ce pouvoir ne va cependant pas jusqu’àl’initiative de telles fondations, ces dernières se font toujours àla demande des princes.23 16 B.BRETHOLZ, Die Chronik, pp.42–44. On sait que la lettre telle que la présente Cosmas est une forgerie du XIe siècle (Ibid., p.43, n.2). 17 SOMMER— TŘEŠTÍK— ŽEMLIČKA, Bohemia and Moravia, p.231. 18 B.BRETHOLZ, Die Chronik, pp.44–46. 19 Ibid., p.140 (pp. 134–141 pour l’ensemble de l’épisode). 20 Ibid., p.135: «replicat coram omnibus privilegium … olim asancto Adalberto episcopo suo antecessore, confirmatum tam apapa Benedicto quam aprimo Ottone imperatore». Un tel privilège ne peut par ailleurs avoir existé tel quel puisqu’Adalbert est évêque de 983 à997, tandis qu’Otton Ier meurt en 973 et Benoît VII en 983 après avoir succédé en 974 àBenoît VI, pape depuis 973. 21 Ibid., p.146: «… verum etiam pape Clementis violasse privilegium, quo eiusdem terminos episcopii roboraverat». 22 M.WIHODA, Kosmas aVratislav, in: H.KRMÍČKOVÁ— A.PUMPROVÁ— D.RŮŽIČKOVÁ— L.ŠVANDA (éd.), Querite primum regnum Dei: sborník příspěvků kpoctě Jany Nechutové, Brno 2006, p.367–381. 23 B.BRETHOLZ, Die Chronik., p.43: Ainsi, dans la lettre de 967, «Filia nostra, tua relativa, nomine Mlada, que et Maria, inter ceteras haud abnegandas peticiones cordi nostro dulces intulit ex parte tui preces, scilicet ut nostro assensu in tuo principatu ad laudem et gloriam Dei ecclesie liceret fieri episcopatum». OPEN ACCESS
68 PRAGUE PAPERS ON THE HISTORY OF INTERNATIONAL RELATIONS 1/2022 De manière générale, la chronique semble condamner chacune des fois où le pape intervient de son propre chef. Ainsi, lorsqu’un légat du pape Grégoire VII (1073–1085) convoque un synode pour régler la querelle opposant Jaromír-Gebhard àson homologue Jean d’Olomouc (1063–1085) en 1073, Cosmas fait dire àson ancien maître: «Conformément àla loi des canons et sauves la dignité pontificale et la justice, je ne viendrai pas àton plaid, àmoins que n’ysoit mon maître le métropolite de Mayence et que ne soit présente une foule de coévêques».24 Autrement dit, il est reproché àRome d’intervenir sans respecter les principes de subsidiarité et de collégialité qui président àl’organisation de l’Église «pré-grégorienne».25 On retrouve cette critique implicite dans l’affaire de Gniezno en 1039. Le duc Břetislav Ier et les Tchèques pillent la cité archiépiscopale et profanent le tombeau de saint Adalbert, àla suite de quoi ils sont privés de la vue pendant plusieurs heures. L’établissement de décrets assurant le respect des mœurs chrétiennes conduit àce que Petr Kopal ajudicieusement interprété comme une «réconciliation» du deuxième évêque de Prague avec les Tchèques. Àl’issu de cet épisode, la dépouille du saint patron est ramenée en Bohême.26 Cosmas ajoute: «Àces faveurs accordées par Dieu, il ne manqua pas de mauvais délateur pour rapporter au pape ce qui s’était passé et pour faire savoir que le duc et l’évêque de Bohême avaient violé les lois divines et les traditions des saints pères et que si le seigneur pape laissait cela impuni, il porterait atteinte aux droits du siège apostolique qui devaient être respectés dans le monde entier».27 L’emploi du terme de «mauvais délateur» montre que le chroniqueur considérait comme illégitime le fait que cette affaire soit jugée par le pape, ce que confirment les accusations de corruption qu’il porte àl’encontre de la curie romaine.28 Chez Cosmas en effet, la cupidité est systématiquement employée comme un motif littéraire pour délégitimer l’action d’un personnage, généralement l’empereur ou le pontife romain. Ainsi, l’affirmation du pape selon laquelle «nul n’est autorisé àtransférer un corps saint d’un endroit àun autre sans [sa] permission» est décrédibilisée.29 24 Ibid., p.125: «Iuxta canonum scita, salva pontificali dignitate et iusticia, ad tua non venio placita, nisi ubi affuerit meus magister Magontinus metropolita et aliorum coepiscoporum presens frequentia». 25 S.GOUGUENHEIM, La Réforme grégorienne, op. cit., notamment p.61–63 et 214–217. 26 B.BRETHOLZ, Die Chronik, p.82–91. P.KOPAL, Smíření Čechů se sv.Vojtěchem. Struktura jednoho obrazu vKosmově kronice, in: M.Nodl— M.Wihoda, Rituál smíření. Konflikt ajeho řešení ve středověku, Brno 2008, pp.45–55. 27 B.BRETHOLZ, Die Chronik, p.91: «Sed his prosperis aDeo concessis inprobus delator non defuit, qui apostolico, uti gesta hec erant retulit, divinas sanctiones et sanctorum patrum traditiones violasse ducem Boemie et episcopum promulgavit; et si hoc inultum domnus papa pretermitteret, iura apostolice sedis per totum mundum observanda imminueret». 28 Ibid., p.91: «Interea legati ducis et episcopi Boemorum ex parte totius populi et ipsorum Romam adveniunt ferentes mandata magis muneribus oblita quam facundie verbis polita»; p.92: «Illa autem nocte ducis missi et episcopi circueuntes corruperunt pecunia cardinalium astuciam, auro subplantant iusticiam, mercantur precio clementiam, muneribus leniunt iudicalem sententiam». 29 Ibid., p.92: «Quod autem, nulli liceat sine nostra permissione de loco ad locum sacrum transferre corpus, testantur canones…». OPEN ACCESS
ARTHUR PéRODEAU 69 Une autre prérogative que le pape entend s’octroyer— et ce depuis la fin du Xe siècle— et contre laquelle Cosmas semble s’insurger est le monopole sur la sanctification.30 C’est certainement la signification du souvenir d’enfance que le chroniqueur rapporte au moment de la mystérieuse ellipse des années 1073 à1085, sur laquelle nous reviendrons. D’après ce court récit de miracle, un étranger serait venu demander au jeune Cosmas où se trouvait le tombeau de saint Radim, le frère d’Adalbert dont la dépouille avait été ramenée àPrague en 1039 en même temps que celle de ce dernier. Le garçon lui aurait répondu que Radim n’était pas reconnu comme saint par le pape, ce àquoi l’autre aurait rétorqué que le premier archevêque de Gniezno (1000apr. 1018) lui était pourtant apparu alors qu’il était en prison dans ladite ville et lui avait demandé de déposer un cadeau sur sa tombe. L’étranger aurait ensuite disparu subitement. Pour ajouter du crédit àson micro-récit, Cosmas explique également que les gardiens avaient souvent des visions dans la crypte de Cosmas et Damien, où reposait Radim.31 Il est donc clair que pour le chroniqueur, on peut être saint sans que le pape ne l’ait décrété, quoi qu’en dise ce dernier. Cosmas reconnaît donc la légitimité du pape àstatuer dans les questions concernant le dogme ainsi qu’àautoriser la création de nouveaux évêchés, mais àla condition qu’il soit sollicité pour ce faire. Sa chronique témoigne en revanche d’une franche hostilité aux prétentions de la curie romaine àexercer un monopole sur la sanctification et àintervenir de son propre chef dans les affaires des Églises locales. Ces revendications font partie de celles des Grégoriens, àla réforme desquels Cosmas semble résolument opposé. 2. UNE CRITIQUE IMPLICITE DE LA RéFORME GRéGORIENNE Cosmas n’était pas un théologien et au moment où il rédige sa chronique, les conceptions grégoriennes semblaient triompher avec notamment la paix de Worms, en 1122. Il était donc difficile de contester ouvertement les termes de la réforme et ses tenants àRome, mais le chroniqueur dissémine discrètement des indices de sa réprobation àl’intérieur de son récit et notamment lors de la mystérieuse ellipse entre 1073 et 1085. Au livre II de sa chronique, en effet, Cosmas interrompt le décompte des années. Pour 1073, il raconte la querelle évoquée plus haut entre Jaromír-Gebhard et Jean d’Olomouc jusqu’àsa résolution àRome, datée de 1074. Ensuite, il rapporte une série d’anecdotes: le mariage raté entre Mathilde de Toscane et le duc Welf II de Bavière, le retour de Jaromír-Gebhard àPrague, etc. Après cela, il fait le récit de la grande victoire des Tchèques contre le margrave d’Autriche Léopold III àMailberg qu’il date du 12 mai 1082. Ensuite, le décompte des années reprend, mais aucun fait n’est rapporté avant 1085. Pour certains historiens, Cosmas étudiait àLiège pendant cette période et il n’aurait donc pas voulu raconter des événements auxquels il n’apas assisté, mais cette hypothèse me paraît difficilement tenable.32 Plus intéressante me paraît l’idée 30 GOUGUENHEIM, La Réforme grégorienne, p.43. 31 BRETHOLZ, Die Chronik, pp.130–131. 32 D.TŘEŠTÍK, Kosmova kronika, pp.37–38. Entre autres raisons, mon scepticisme vient du fait que l’on sait que Cosmas ne rechigne pas às’appuyer sur des témoignages fiables, sans compter que la première partie de son œuvre concerne des événements ayant eu lieu OPEN ACCESS
70 PRAGUE PAPERS ON THE HISTORY OF INTERNATIONAL RELATIONS 1/2022 proposée par Lisa Wolverton selon laquelle cette ellipse masquée par une série d’anecdotes suggère surtout le malaise du chroniqueur vis-à-vis de la réforme.33 En effet, il n’est peut-être pas anodin que les années 1073 à1085 correspondent précisément aux dates du pontificat de Grégoire VII, d’autant plus que Cosmas place en 1073 le début de la querelle entre les évêques de Prague et d’Olomouc alors qu’elle avraisemblablement commencé l’année précédente.34 Cela n’est qu’une hypothèse difficile àprouver, mais peut-être le chroniqueur at-il voulu ici jeter une sorte de damnatio memoriae sur ce pontificat auquel il s’opposait radicalement. Quoiqu’il en soit, il est ànoter que tout le passage allant du début de la querelle jusqu’àla bataille de Mailberg concerne les rapports entre laïcs et religieux ou l’Église romaine et sa réforme. Nous avons déjà expliqué le sens de l’épisode du souvenir d’enfance de Cosmas et nous réservons un sort particulier àJaromír-Gebhard, mais il nous faut nous pencher de plus près sur sa querelle avec Jean d’Olomouc et le jugement qui s’en suit àRome. En 1063, le duc Vratislav II crée un siège épiscopal àOlomouc et ampute ainsi le diocèse de Prague de la Moravie. Mais son frère Jaromír-Gebhard, évêque de Prague depuis 1067, refuse cette scission et, comme il n’obtient pas gain de cause, il agresse physiquement son homologue Jean, àla suite de quoi ce dernier se plaint auprès du duc, qui envoie un message pour en référer au pape. Le chroniqueur ne manque pas de préciser que l’émissaire part «non sans une grande somme d’argent», anticipant ainsi la remise àGrégoire VII d’une «lettre imprégnée de deux cents ducats».35 On se souvient que la corruption est utilisée pour décrédibiliser une action considérée par Cosmas comme illégitime. De fait, selon les conceptions de ce dernier, l’affaire aurait dû être portée àla connaissance de l’archevêque de Mayence, métropolitain des deux protagonistes et jugée en présence d’une assemblée d’évêques. Mais le chroniqueur ne se contente pas d’insinuer que l’intervention de Grégoire VII dans cette affaire n’apas lieu d’être, il explique encore qu’il est, de même que toute la curie romaine, sous la coupe d’un seigneur laïc et, pire encore, d’une femme: la duchesse de Toscane Mathilde (m. 1115).36 Usant de ses supposés liens de parenté avec elle, l’évêque de Prague reçoit le soutien de cette dernière, qui obtient du pape son acquittement. Autrement dit, Cosmas retourne contre le pape les accusations qu’il portait contre l’Église de son temps: corruption, népotisme et emprise des laïcs. Une preuve supplémentaire de son aversion pour le pontife romain est le fait qu’il fait référence àtrois reprises àClément III (1080–1100), l’antipape désigné par l’empereur Henri IV (1056–1106) et avant sa naissance, on ne voit donc pas très bien d’où lui serait venu subitement le scrupule de refuser de parler de ce qu’il n’apas vu de ses propres yeux. 33 WOLVERTON, Cosmas of Prague, p.166. 34 V.NOVOTNÝ, České dějiny, t. I. 2., Prague 1913, p.146, n.1. 35 BRETHOLZ, Die Chronik, p.123: «non sine grandi pecunia»; p.124: «cum venissent Romam legati, offerunt apostolico literas ducentis marcis delibutas». 36 Ibid., p.126: «Hisdem diebus venerat Romam Mahtildis potentissima domna, que post obitum patris sui Bonifacii tocius Longobardie simul et Burgundie suscepit regni gubernacula, habens potestatem eligendi et intronizandi sive eliminandi CXX super episcopos. Huius quasi proprie domne ad nutum omnis senatorius ordo parebat, et ipse Gregorius papa per eam divina et humana negocia disponebat, quia erat sapientissima consiliatrix et in omnibus adversitatibus sive necessitatibus Romane ecclesie maxima fautrix». OPEN ACCESS
ARTHUR PéRODEAU 71 ce pour les années 1086, 1092 et 1100.37 Cela signifie qu’àpartir de 1080 au moins, il ne reconnaît plus Grégoire VII comme le pape légitime, pas plus que ses successeurs Victor III (1086–1087), Urbain II (1088–1099) ni même Pascal II (1099–1118), àses débuts du moins. D’ailleurs, la légitimité de ce dernier est questionnée par une nouvelle accusation de corruption au moment du couronnement d’Henri V(1106–1125) en 1112.38 Ensuite vient l’anecdote du mariage raté entre Mathilde de Toscane et WelfII. Les noces ont été célébrées en 1089 et rompues en 1095, mais Cosmas anticipe et condense les événements. Il suggère que le duc ne parvenait pas àfaire honneur àson épouse qui l’aurait ainsi chassé au bout de trois jours. Mathilde est le symbole d’un ordre renversé: c’est une femme qui gouverne et un prince laïc qui aassujetti l’Église, ycompris celle de Rome. L’infécondité de son union avec un grand prince représente peut-être celle du rapport instauré par l’Église grégorienne avec le monde séculier. Ainsi, on peut penser que par ses silences et par la manière dont il les masque, Cosmas exprime une virulente critique àl’encontre des pontifes romains de la seconde moitié du XIe siècle et de leur doctrine. Nous reviendrons dans la partie suivante sur ce qui concerne plus précisément l’évêque Jaromír-Gebhard pour compléter l’image des relations entre religieux et laïcs proposée lors de l’ellipse du livre II. Une dernière anecdote, placée àla toute fin de la chronique, révèle un autre aspect de sa critique contre la doctrine grégorienne: l’interdiction de la clérogamie. Le chroniqueur raconte qu’un prêtre de sa connaissance avait fait le vœu de ne plus avoir de commerce avec les femmes, mais que la tentation était grande et qu’il manqua de peu d’ycéder. Il s’inspira alors de ce qu’avait fait saint Benoît, d’après les Dialogues de Grégoire le Grand et entreprit de se battre les parties génitales avec une botte d’orties.39 Cette histoire est àl’évidence inventée de toute pièces, Cosmas parle d’un prêtre qui lui aurait expressément demandé de taire son nom. Le comique de ce passage tourne en ridicule la revendication portée par les papes grégoriens. Le chroniqueur étant lui-même marié et père d’au moins un fils, l’imposition du célibat ne pouvait guère lui plaire. Ainsi, si Cosmas reconnaît au pape un rôle de premier plan dans la Chrétienté de rite latin, il dénonce la corruption des papes grégoriens et rejette radicalement leurs prétentions às’ingérer dans les affaires des Églises locales, àimposer le célibat àtous les prêtres et às’octroyer le monopole sur la sanctification. Faut-il en conclure que notre chroniqueur se satisfaisait de l’ordre «pré-grégorien» et était hostile àtoute réforme? Ce serait résumer trop hâtivement le mouvement qui acours depuis le XIe siècle aux revendications des papes comme l’alongtemps fait l’historiographie, sous l’influence des travaux fondateurs d’Augustin Fliche et de Gerd Tellenbach.40 De nombreuses parutions, notamment des monographies régionales, ont depuis montré que de multiples acteurs avaient participé àla réforme et que leurs opinions étaient très 37 Ibid., pp.140 et 146, 158–159 et 170–171. 38 Ibid., pp.210–211: «Altera autem die novus imperator tanta mittit apostolico donaria, ut pro sui magnitudine humane crederentur sufficere cupiditati». 39 Ibid., pp.240–241. 40 A.FLICHE, La Réforme grégorienne, 3 tomes, Paris 1924–27; ibid., La Réforme grégorienne et la reconquête chrétienne, Paris 1940; G.TELLENBACH, Libertas. Kirche und Weltordnung im Zeit alter des Investiturstreits, Stuttgart 1936. OPEN ACCESS
78 PRAGUE PAPERS ON THE HISTORY OF INTERNATIONAL RELATIONS 1/2022 semble plutôt favorable.70 On peut expliquer ce retournement comme l’expression du fait qu’il aurait considéré le monachisme comme une voie honorable pour un prince, mais pas l’épiscopat. C’est sans doute cette même opposition àl’idée que l’on puisse être en même temps prince et prélat, en particulier de Prague, qui explique le silence du chroniqueur àpropos de Svatóbor, le fils de Spytihněv II (1055–1061)— un prince qu’au demeurant il apprécie— qui devint patriarche d’Aquilée (1084–1086), ce qui aurait pu être une source de fierté pour le chroniqueur, et qui est notamment mentionné dans le Necrologium Bohemicum.71 CONCLUSION La chronique fait état des opinions clairement anti-grégoriennes de Cosmas de Prague. Si ce dernier reconnaît au pape une autorité incontestable en matière de doctrine, il dépeint Grégoire VII comme le serviteur de Mathilde de Toscane et l’accuse, lui et d’autres pontifes, de cupidité, signe que leurs revendications, celle d’être chefs de l’Église latine, àmême d’intervenir àleur propre initiative dans les affaires des Églises locales, celle d’imposer le célibat des prêtres et celle de s’octroyer le monopole sur la sanctification, sont illégitimes. Au contraire, le chroniqueur affirme son soutien àl’empereur, mais au nom des mêmes idéaux que portent les Grégoriens, ceux d’une Église indépendante du pouvoir laïc. Pour Cosmas, l’investiture impériale garantit une certaine autonomie àl’évêque de Prague, qu’il envisage comme l’égal du duc plutôt que comme son serviteur. De même, la nécessité d’obtenir l’autorisation du pape pour fonder un évêché empêche le prince de disposer comme il l’entend de l’Église. Le chroniqueur s’efforce de démontrer que les évêques soumis aux intérêts des princes ont été incapables d’assumer leurs fonctions, celle de défendre leur cité et l’intégrité de leur diocèse ainsi que de s’assurer que règne la concorde entre les Přemyslides et les Tchèques. Quant àJaromír-Gebhard, prince devenu évêque, il s’est comporté comme un laïc et est entré en conflit ouvert avec le duc àcause de son ambition et de sa vanité, plutôt que de tempérer les excès de son frère. Dans cette contribution, il n’ajusqu’ici pas été question de l’évêque Hermann (1099–1122). Cosmas ne témoigne pas d’animosité particulière àson égard, il ne l’accuse pas de partager les mœurs des laïcs ni d’être avide de pouvoir àla manière d’un Šebíř ou d’un Jaromír-Gebhard. Hermann œuvre d’ailleurs àdeux reprises àla réconciliation des princes přemyslides.72 Néanmoins, il semble parfois manquer de cou70 Voir àce sujet le propos de Jan Hasil dans l’introduction de J.M.BAK & P.RYCHTEROVÁ (éd.), Cosmae Pragensis Chronica Bohemorum / Cosmas of Prague. The Chronicle of the Czechs, trad. P.MUTLOVÁ & M.RADY, avec la coopération de L.ŠVANDA, Budapest— New York 2020, pp. XXXV–XXXVI. 71 F.GRAUS, Necrologium Bohemicum— Martyrologium Pragense astopy nekosmového pojetí českých dějin, Československý časopis historický, vol.65 (15), 1967, p.803: «VII. Kal. Obiit Suatobor patriarcha». 72 D’abord entre Vladislav et Soběslav en 1111 (BRETHOLZ, Die Chronik, p.209), puis entre Vladislav et Bořivoj en 1117 (Ibid., p.218). OPEN ACCESS
ARTHUR PéRODEAU 79 rage, de résolution et de fermeté. En 1107, lors du conflit entre Bořivoj et Svatopluk, ne sachant quel parti choisir, il s’enfuit auprès de l’évêque de Bamberg Otton.73 Deux ans plus tard, quand Prague est prise d’assaut par les troupes de Bořivoj, ses propres hommes l’enferment dans son palais pour éviter qu’il ne prenne la fuite.74 Cosmas lui fait d’ailleurs avouer ces défaillances sur son lit de mort.75 Le chroniqueur avait besoin d’un modèle vivant pour incarner l’évêque idéal, intègre et ferme, qu’il appelait de ses vœux. Ne pouvant en trouver l’exemple dans le passé tchèque, il fait jouer ce rôle àOtton de Bamberg.76 En effet, si le passage de ce dernier àPrague est attesté dans la Vita que lui consacre Ebbon, l’hagiographe ne mentionne nullement son rôle supposé dans la réconciliation entre Vladislav et Soběslav, que Cosmas semblait considérer comme l’héritier légitime du premier.77 Il est donc tout àfait possible que le chroniqueur ait inventé ou du moins magnifié l’intervention d’Otton dans cette affaire. Quoi qu’il en soit, l’évêque de Bamberg, figure charismatique de cette époque, apparaît comme un pasteur inflexible, capable de se faire écouter aussi bien des païens que des chrétiens. Il n’hésite pas àrefuser l’absolution àVladislav, le forçant ainsi àse réconcilier avec son frère. Otton assume donc pleinement son rôle de pasteur et utilise toutes les armes àsa disposition pour assurer le respect de la justice et la concorde entre les Tchèques. Il est l’incarnation de l’évêque idéal dans la chronique de Cosmas.78 L’auteur de ces lignes espère avoir montré dans cet article ce qu’un clerc tchèque du début du XIIe siècle pouvait penser d’un certain nombre de grandes questions qui 73 Ibid., p.187. 74 Ibid., p.198. 75 Ibid., pp.221–222: «Olim debureram, cum sanus fueram, hec fari stando in ambone, que nunc compellor fateri iam spiritus mei in agone. Fateor enim, quia ego peccator compeccantes de peccato suo non redargui et potentes inique agentes et delinquentes non solum honoravi, verum etiam amavi, quos increpare et, si non obedirent, excommunicare debui». 76 Cosmas avait de profonds égards pour saint Adalbert, qui joue un rôle décisif dans la proclamation des décrets de Gniezno en 1039 et intervient également au côté de saint Venceslas pour libérer des prisonniers en 1091 (Ibid., p.154–155). Mais sa vie ne se prêtait pas en faire l’exemple àsuivre pour les évêques de Prague du début du XIIe siècle. Adalbert, en effet, ne parvient pas àse faire écouter des Tchèques et quitte àdeux reprises son siège épiscopal. Dans la chronique, il joue le rôle de patron de l’Église de Prague et des Tchèques, mais laisse celui de modèle de l’évêque idéal àOtton de Bamberg. 77 Ebbo, Vita Ottonis, ed. R.Köpke, in MGH SS 12, Hannover 1856, pp.822–82, ici 857 «Aliquamdiu ergo illic aPolizlao duce humanitatis gratia detentus, Boemiam adiit, similemque Ladizlao duci et omnibus suis de adventu suo laeticiam praebuit». 78 L’étude des relations entre Otton de Bamberg et Prague reste àfaire. En 1107, Hermann trouve refuge auprès de lui et l’on sait par ailleurs qu’il joue un rôle crucial dans le blanchiment de Meinhard, accusé d’avoir comploté pour faire assassiner Soběslav Ier en 1130 (voir J.EMLER (éd.), Kanovník Wyšehradský, in: Fontes rerum Bohemicarum, t. II, Prague 1874, pp.213–214; G.FRIEDRICH (éd.), Codex Diplomaticus et epistolaris Regni Bohemiae, t.I, Prague 194–1907, pp.125–127). Par ailleurs, il n’est pas anodin que tandis que Cosmas s’évertue àne parler autant que possible que des affaires tchèques, il rapporte assez longuement la fondation de l’évêché de Bamberg (B.BRETHOLZ, Die Chronik, pp.66–68). Cosmas acertainement eu accès àde la documentation issue de l’évêché allemand et il asûrement rencontré plusieurs fois Otton— peut-être en 1107 avec l’évêque Hermann— qui lui asans doute fait forte impression. OPEN ACCESS
80 PRAGUE PAPERS ON THE HISTORY OF INTERNATIONAL RELATIONS 1/2022 agitaient alors l’Église occidentale: la place du pape dans la hiérarchie de l’Église, le célibat des prêtres, les investitures impériales, l’indépendance du clergé, le rôle des évêques, etc. Le but de cette contribution reste, outre de proposer des interprétations susceptibles d’être contestées, de démontrer que la chronique de Cosmas offre une perspective tchèque sur des débats qui concernent l’ensemble de la chrétienté latine, opportunité d’autant plus précieuse que les sources centre-européennes sur cette époque sont très rares. Il ne faudrait pas cependant déduire de cette étude que les idées du doyen du chapitre de Prague sont représentatives de celles du haut-clergé tchèque (et encore moins centre-européen). La documentation est trop insuffisante pour permettre d’en juger. Dans cette perspective, la Première continuation de la chronique de Cosmas montre cependant des similitudes avec la chronique originelle, notamment une certaine méfiance vis-à-vis des ingérences du pape, mais elle promeut une conception de l’évêque de Prague comme serviteur du duc qui est àl’exact opposé de ce que défend le premier historien tchèque d’ampleur.79 79 L’étude de la vision que propose le Premier continuateur de la papauté, de la fonction d’évêque de Prague, des rapports entre celui-ci et le pouvoir ducal, ainsi que les continuités et ruptures par rapport àla chronique de Cosmas font partie des recherches que je mène dans le cadre de ma thèse en cours de préparation. Les résultats de cette analyse seront présentés ailleurs. OPEN ACCESS