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Les lieux de mémoire victimaire en Europe : une culture commune et concurrente

El Kenz, David

Abstract

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Full text

Les lieux de mémoire victimaire en Europe: une culture commune et concurrente David El Kenz Université de Bourgogne THE PLACES OF VICTIMARY MEMORY IN EUROPE: ACOMMON AND COMPETITIVE CULTURE Since the 1990s, memorials and museums devoted to the victims of the massacres perpetrated in the twentieth century have multiplied in Europe, then in the world. This social, political and cultural fact is new. It reveals aradical change in historical representation where for centuries, only the victorious hero was celebrated in official history. In this context, specific memory sites, called “victim memory places”, have emerged. The Second World War is the turning point in this history of memory. The memory of the Holocaust is the model. But other memories, often competing, have also developed recently.This study proposes to record this break in the long duration of the history. Where does this memory come from, which is attached to the victims rather than to the victors? What are the main stages of its emergence? Today, does the memory of the victim gather or oppose the Europeans? As afirst step, we will try to understand why the memorials in tribute to the victims did not appear rather, despite aliving tradition of victimhood. In asecond step, we will analyze the causes that explain the advent of places of memory victim in Europe: the rupture of the world wars, the Shoah and the fall of the Berlin Wall. We will examine how this memory can be an issue at once symbolic and political. Lastly, through the example of the Srebrenica Genocide Memorial, we will see how this tradition has been interpreted in the light of the Muslim religion. KEYWORDS: victimary memory; Europe; Shoah; genocide; Srebrenica; Muslim religion MOTS-CLÉS: mémoire victimaire; Europe; Shoah; génocide; Srebrenica; religion musulmane DOI https://doi.org/10.14712/23366729.2020.3.14 INTRODUCTION Dans la présentation du dossier «Mémoire— oubli— réminiscence», Eva Voldřichová Beránková et Josef Fulka soulignent le tournant de «l’histoire des vaincus» dans la mémoire collective. En se référant àWalter Benjamin, ils notent une rupture fondamentale dans la sensibilité européenne face àson passé où le vaincu supplante le vainqueur comme moteur de l’histoire. OPEN ACCESS DAVID EL KENZ 161 Depuis les années 1990, les mémoriaux et les musées consacrés aux victimes des massacres perpétrés au XXesiècle se multiplient dans le monde. Ce fait àla fois social, politique et culturel est neuf1. Il révèle un changement radical dans la représentation historique où durant des siècles, seul le vainqueur héroïsé était célébré dans l’histoire officielle2. Désormais la victime s’avère centrale notamment sous la pression de minorités qui se réclament d’une origine victimaire et qui revendiquent une reconnaissance mémorielle par l’État. Dans ce contexte, des lieux de mémoire spécifiques, les «lieux de mémoire victimaire», ont émergé3. Le lieu de mémoire victimaire résulte du concept de lieu de mémoire élaboré par Pierre Nora: il s’agit d’un objet, en général un monument volontaire, investi d’une aura symbolique et qui sert, périodiquement, àun rappel concentré de souvenirs4. Depuis les années 1990, les lieux de mémoire sont devenus des objets patrimoniaux. Ils s’inscrivent dans la vague commémorative du «tout mémoire5». Le lieu de mémoire victimaire constitue une catégorie des lieux de mémoire. En France, il résulte du «devoir de mémoire» qui consiste dans l’obligation civique du souvenir des victimes civiles de la Deuxième Guerre mondiale6. Le lieu de mémoire victimaire se distingue radicalement du lieu de mémoire dans la mesure où il commémore des victimes, et non pas des vainqueurs. Ces victimes se caractérisent par une collectivité de civils sans défense ou pourvue de moyens de défense sans commune mesure avec les armes des agresseurs— «perpetrators»— et massacrée sans distinction, subissant parfois des actes d’atrocités qui, àpremière vue, ne servent àrien7. Ces victimes se distinguent des soldats ou des militants car elles n’ont pas été tuées pour des actes volontaires, quels qu’ils soient8. L’avènement des lieux de mémoire victimaire apour conséquence d’instituer le massacre comme un événement fondateur dans la mémoire d’une communauté. La 1 Rechtman, R. (2007): L’Empire du traumatisme. Enquête sur la condition de victime. Paris: Flammarion, pp.403–404. 2 Cet infléchissement historiographique, annoncé par Reinhardt Kosseleck en 1997, consiste en la différence suivante: si l’histoire àcourt terme est faite par les vainqueurs, dans le long terme, c’est la version des vaincus qui s’impose. Kosseleck, R. (1997): L’Expérience de l’histoire. Paris: Gallimard et Seuil. 3 El Kenz, D.— Nérard, F.-X. (éds.) (2011): Les Lieux de mémoire victimaire en Europe du XVIesiècle ànos jours. Seyssel: Champ Vallon, pp.9–29. 4 Nora, P. (1984): Les Lieux de mémoire, t. 1, «La République». Paris: Gallimard, p. XXXV. 5 Nora, P. (1997): «L’Ère de la commémoration». In Nora, P. (1997): Les Lieux de mémoire, vol.3, «Les Frances II et III». Paris: Gallimard, pp.4687–4719. 6 Apparue dans les années 1950 sous la plume d’associations de déportés et de résistants, l’expression «devoir de mémoire» est popularisée en 1995 quand elle est choisie par un éditeur français pour titrer un ouvrage rassemblant deux entretiens de Primo Levi avec deux historiens italiens, datés de 1983, puis, enfin, lorsqu’elle est portée par le cinquantième anniversaire de la libération des camps. Lalieu, O. (2001): «L’Invention du “devoir de mémoire”», Vingtième Siècle, 69, pp.83–94. 7 Sémelin, J. (2005): Purifier et détruire. Usages politiques des massacres et génocides. Paris: Seuil, pp.386–389 et El Kenz, D. (2008): «Massacre», Online Encyclopdia of Mass Violence, (http://www.massviolence.org). 8 El Kenz, D.— Nérard, F.-X. (éds.) (2011): op. cit., pp.9–29. OPEN ACCESS 162 SVĚT LITERATURY / LE MONDE DE LA LITTÉRATURE Deuxième Guerre mondiale constitue le tournant de cette histoire de la mémoire. La mémoire de la Shoah en est la matrice. Mais d’autres mémoires, souvent sur son modèle, parfois concurrentes, se sont aussi développées récemment. De nombreux travaux étiquetés sous le terme des Memory studies examinent ces mémoriaux sous l’angle anthropologique, sociopolitique ou encore géographique9. Cette étude historienne se propose une réflexion sur la longue durée. D’où vient la mémoire qui s’attache aux victimes plutôt qu’aux vainqueurs? Quelles sont les principales étapes de son émergence? La mémoire victimaire rassemble-t-elle ou oppose-t-elle les Européens? Dans un premier temps, nous établirons une généalogie des lieux de mémoire victimaire. Nous tenterons de comprendre pourquoi ceux-ci n’ont pas émergé plus tôt en dépit d’une vivante tradition victimaire qui se concrétise au XIXesiècle, àtravers l’héroïsation des premières victimes de violences politiques. Dans un deuxième temps, nous analyserons les causes qui expliquent l’avènement des lieux de mémoire victimaire en Europe: la rupture des guerres mondiales, le traumatisme de la Shoah et la désintégration de l’empire soviétique. Nous examinerons comment cette mémoire peut être un enjeu àla fois symbolique et politique dans l’Union Européenne. Enfin, dans un dernier temps, àpartir de l’exemple du Mémorial du génocide de Srebrenica-Potocari, nous verrons comment cette tradition aété interprétée àl’aune de la religion musulmane. ARCHÉOLOGIE DES LIEUX DE MÉMOIRE VICTIMAIRE Jusqu’au XIXesiècle, il n’existe pas de lieux de mémoire victimaire en Europe. Pourtant, s’il existe une tradition héroïque issue de la culture gréco-romaine valorisant l’homme capable d’agir sur le réel, une tradition victimaire existe aussi. Celle-ci, s’appuyant sur la pitié, vient du judéo-christianisme10. Pourquoi faut-il alors attendre le XIXesiècle pour que des mémoriaux soient édifiés? UNE TRADITION RELIGIEUSE VICTIMAIRE Le judaïsme et le christianisme valorisent la victime. La tradition synagogale est centrée sur la mémoire des calamités endurées par les juifs, àl’aune du temps biblique. Au Moyen Âge, les selihot, prières pénitentielles insérées dans la liturgie, les Memorbücher, livres de souvenirs lus àhaute voix lors des services anniversaires pour les morts et les «second Purim», jeûnes institués pour célébrer la délivrance d’un danger de persécution, assurent la transmission religieuse d’une mémoire 9 Gensburger, S.— Lefranc, S. (2018): Àquoi servent les politiques de mémoire? Paris: Presses de Sciences Po; Rousso, H. (2016): Face au Passé. Essais sur la mémoire contemporaine. Paris: Belin; Levy, D.— Sznaider, N. (2e éd. 2006): The Holocaust and Memory in the Global Age. Philadelphia: Temple University Press. 10 Apostolidès, J.-M. (2003): Héroïsme et victimisation. Une histoire de la sensibilité. Paris: Exils, pp.17–67. OPEN ACCESS DAVID EL KENZ 163 douloureuse11. Toutefois, cette tradition mémorielle demeure religieuse, cantonnée àune logique eschatologique, tandis que la discipline historique demeure marginale. Aussi, la commémoration n’a-t-elle pas de réelle conséquence dans le temps et l’espace séculiers12. Dans la tradition chrétienne, le massacre des Saints-Innocents, épisode biblique relatant le massacre des enfants de moins de deux années àBethléem, ordonné par Hérode qui craignait d’être détrôné par l’un d’eux selon la prédiction des rois mages (Mt 2, 16), est devenu, dès le IIesiècle, un thème hagiographique. Il célèbre la pureté des enfants qui, malgré l’absence de mérites, vont au Ciel sous la protection divine. Il préfigure également la Passion du Christ. D’un point de vue théologique, le sujet est la transfiguration de l’ensemble des souffrances de l’humanité àtravers le sacrifice du Christ. Toutefois, dans l’iconographie chrétienne, les enfants et les femmes sont bien les signes distinctifs du massacre. Ils sont àl’origine d’un stéréotype populaire, dès le Moyen Âge, qui perdure jusqu’à nos jours et renvoie in fine au culte des Saints-Innocents. Ainsi, dans le Massacre des Innocents (vers 1567), Pieter Breughel évoque la répression du duc d’Albe qui eut lieu aux Pays-Bas espagnols de 1568 à1570 àl’endroit des révoltés flamands. Dans un village brabançon, pris sous la neige et le gel, une famille de paysans implore les soldats de ne pas mettre àmort leur enfant. LE TOURNANT DE LA MÉDIATISATION DU MASSACRE AU XVIeSIÈCLE C’est àla Renaissance que le massacre devient un enjeu de propagande. Les affrontements par la propagande au sujet des exactions au Nouveau Monde et celles des guerres de religion font que les victimes sont désormais exhibées pour discréditer l’adversaire. Le terme de massacre signifie depuis lors le meurtre en grand nombre de personnes sans défense, en général des civils. Le droit prend en compte cette sensibilité nouvelle. Àla suite du massacre des réformés vaudois en 1545 en Provence, des poursuites sont engagées en 1551 contre le Parlement d’Aix-en-Provence, accusé d’en être l’instigateur. Àcette occasion, le procureur du roi Jacques Aubéry parle de crime «hors-humanité», nouveauté juridique qui distingue la violence légitime et illégitime àl’encontre de civils13. Toutefois, cette attention nouvelle aux civils est contraire àla politique de coexistence religieuse poursuivie par les autorités. En France comme en Allemagne plus tard durant la guerre de Trente Ans (1618–1648), les édits de pacification interdisent le souvenir des violences. Cette politique de l’oubliance poursuit trois objectifs: effacer la transgression de la révolte contre le souverain; éviter la perpétuation de vendetta 11 Yerushalmi, Y.H. (1984): Zakhor. Histoire juive et mémoire juive. Paris: La Découverte, pp.61–66. 12 Ibid., p.67. 13 El Kenz, D. (2009): «Le “Crime d’inhumanité” au milieu du XVIesiècle français (1551)». In Rousseau, F.— Schmidt, B. (éds.) (2009): Les Dérapages de la guerre du XVIesiècle ànos jours / Kriegsverbrechen vom 16.Jahrhundert bis zur Gegenwart. Hamburg: DOBU Verlag, pp.29–40. OPEN ACCESS 164 SVĚT LITERATURY / LE MONDE DE LA LITTÉRATURE privée entre belligérants; réconcilier catholiques et protestants devant vivre dans le même espace civique14. De fait, l’érection de monuments funéraires est réservée àune élite sociopolitique qui adopte une représentation héroïque triomphante. La «colonne de la victoire», esquissée par Albrecht Dürer en 1525 constitue une exception. Àla suite de la Guerre des Paysans (1525), l’artiste exprime une sympathie compassionnelle àl’égard des victimes. Au sommet du monument, un paysan au trait d’un christ mélancolique, aune épée fichée dans le dos. Dürer ajoute de l’ironie àcette colonne théoriquement dédiée àla victoire des princes. En effet, cette colonne est techniquement impossible àériger. LES LIEUX DE MÉMOIRE DES VICTIMES HÉROÏSÉES AU XIXeSIÈCLE Le contexte change au tournant du XIXesiècle. La déchristianisation de la mort et le prolongement de l’espérance de vie participent àun nouveau sentiment de la mort terrestre vécue comme un scandale15. En outre, la Révolution Française atransformé la vie politique par la mobilisation d’une propagande s’adressant àla sensibilité des citoyens16. Divers groupes sociopolitiques estimant être des vaincus de l’Histoire, revendiquent alors des mémoriaux qui célèbrent leur lutte àtravers la mort de leurs militants. Dès la fin du XVIIIesiècle, àdroite, les contre-révolutionnaires organisent des pèlerinages sur les lieux des massacres de la Terreur, dans des cimetières, des charniers ou des couvents17. En Vendée, dans l’ouest de la France, les rebelles àl’ordre révolutionnaire commémorent les massacres. Dès 1796, des croix et des arceaux sont plantés en souvenir des victimes. Puis des monuments fleurissent au cours du XIXesiècle. La chapelle commémorative des Lucs, édifiée en 1867 en l’honneur des 567 victimes massacrées en 1794, devient un lieu de pèlerinage et une arme politique contre le «laïcisme» républicain àla fin du XIXesiècle18. Àgauche, dans les années 1830, àla suite des répressions des insurrections républicaines àParis contre le raidissement de la monarchie de Juillet, des cortèges funèbres s’ébranlent vers la Morgue où sont entreposés les cadavres des victimes19. 14 Margolf, D.C. (2003): Religion and Royal Justice in Early Modern France. The Paris Chambre de l’Édit, 1598–1665. Kirksville: Truman State University Press, et Gantet, C. (2001): La Paix de Westphalie (1648). Une histoire sociale, XVIIe-XVIIIe siècles. Paris: Belin. 15 Kosseleck, R.: L’Expérience de l’histoire, op. cit., pp.142–143. 16 Fureix, E. (2005): «Sensibilités et politique. L’exemple du culte des morts àl’âge romantique». In Demartini, A.— Kalifa, D. (éds.) (2005): Imaginaire et sensibilités au XIXesiècle. Études pour Alain Corbin. Paris: CREAPHIS, p.138 et Brown, H.G. (2018): Mass Violence and the Self. From the French Wars of Religion to the Paris Commune. Ithica and London: Cornell University Press. 17 Fureix, E. (2008): La France des larmes. Deuils politiques àl’âge romantique (1814–1840). Seyssel: Champ Vallon. 18 Martin, J.-C. (1984): «La Vendée, région-mémoire. Bleus et blancs». In Nora P. (éd.), op. cit., pp.595–617. 19 Fureix, E. (2005): op. cit., p.142. OPEN ACCESS DAVID EL KENZ 165 En 1870, àla suite de la défaite de Napoléon III contre l’Allemagne, les socialistes parisiens s’emparent de Paris et établissent une commune socialiste. Au printemps 1871, ils sont violemment réprimés par l’armée. Dès les années suivantes, des militants ouvriéristes viennent rendre hommage au mur du cimetière du Père Lachaise où leurs camarades furent exécutés. Ils revendiquent un lieu de sépulture digne. Àpartir de 1885, la dernière semaine de mai, une «montée au mur» des Fédérés se déroule chaque année. Ce rituel réunit toutes les gauches et perdure jusque dans les années 197020. Au XIXesiècle, des lieux de recueillement se créent ainsi. Àl’origine privés, ils sont parfois consacrés par les autorités. Ils révèlent une politisation des émotions devenues un enjeu de propagande dans un contexte de «guerre civile». Par l’hommage aux victimes des massacres, les vaincus de droite comme de gauche refusent implicitement les amnisties imposées par le haut21. Ces mémoriaux célèbrent des hommes, des femmes et des enfants héroïsés àtravers le combat politique. Les vaincus de l’histoire du XIXesiècle constituent ainsi une catégorie intermédiaire des héros-victimes, entre les héros victorieux de la tradition et la commémoration des victimes génocidaires, au siècle suivant. DES LIEUX DE MÉMOIRE DES VICTIMES MILITAIRES AUX VICTIMES CIVILES C’est àla fin du XXesiècle que les lieux de mémoire victimaire se généralisent en Europe. Ils résultent de l’affirmation d’une culture pacifiste victimisant les soldats morts àla guerre; puis du tournant tardif de la mémoire de la Shoah érigeant le civil massacré au cœur des commémorations; avant de croiser une nouvelle mémoire dans l’ancienne Europe de l’Est. LES MONUMENTS AUX MORTS DES DEUX GUERRES MONDIALES: UNE COMMÉMORATION DES VICTIMES MILITAIRES Le traumatisme de la Première Guerre mondiale marque une inflexion notable des lieux de mémoire. La culture héroïque et martiale cède le pas àune culture de paix. En France, par exemple, l’exaltation des armées impériales disparaît au profit du culte du soldat-citoyen22. Les monuments «funéraires» inclinent vers le pacifisme en soulignant la douleur des survivants23. En 1922, dans le sud de la France, le 20 Rébérioux, M. (1984): «Le Mur des fédérés. Rouge, “sang craché”», Nora P. (éd.), op. cit., pp.619–649. 21 Caron, J.-C. (2009), Frères de sang. La guerre civile en France au XIXesiècle. Seyssel: Champ Vallon. 22 Charles, C. (2004): «Les sociétés impériales et la mémoire de la guerre: France, Allemagne et Grande Bretagne». In Causarano, P. et alli (éds.), Le XXesiècle des guerres. Paris: L’Atelier, p.304; Becker, A. (1991): Monuments aux Morts— Mémoire de la Grande Guerre. Paris: Éditions Errance. 23 Prost, A. (1984): «Les Monuments aux morts. Culte républicain? Culte civique? Culte patriotique?», in Nora, P. (éd.) (1984), op. cit., p.204. OPEN ACCESS 166 SVĚT LITERATURY / LE MONDE DE LA LITTÉRATURE sculpteur Aristide Maillol exécute le monument aux morts de Céret qui représente une femme pleurant ses enfants morts àla guerre. Celle-ci adopte les traits d’une Pietà sécularisée. Toutefois, les commémorations demeurent focalisées sur le soldat mort au champ d’honneur et négligent le souvenir des violences commises sur ceux qui n’avaient pas d’armes ou plus d’armes24. Le déséquilibre est alors tel que l’on peut parler d’une hypermnésie des soldats morts au combat, opposée àune amnésie des violences faites aux civils25. La Deuxième Guerre mondiale bouleverse le rapport àla violence. En Europe, les civils subissent autant de pertes que les soldats au champ de bataille, plus de 18 millions de chaque côté26. De surcroît, certaines violences seront bientôt qualifiées de crime contre l’humanité. Les monuments commémoratifs français de la Deuxième Guerre mondiale témoignent de cette rupture. Ils évoluent vers la retenue et l’intériorisation pour tenir compte de la spécificité de la déportation27. Cependant, cette mémoire officielle demeure centrée sur les résistants et les combattants contre le nazisme. En France, le mythe gaulliste du «résistancialisme»— «tous résistants»— s’affirme dans les années 1950 et 196028. La déportation n’est pas négligée, mais elle associe résistants et juifs déportés en un tout homogène. L’exaltation du sacrifice pour les valeurs démocratiques ne fait donc pas de place aux victimes civiles en tant que telles. Dans l’Europe de l’Est, le discours officiel de l’Union soviétique s’impose. Il se focalise sur le «peuple soviétique» ayant sacrifié 20 millions de ses citoyens dans le conflit. La mémoire de la Shoah n’apas lieu d’être. LA SHOAH: MOTEUR DES LIEUX DE MÉMOIRE VICTIMAIRE Au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, une réflexion fondée sur la culpabilité d’un crime extraordinaire, au-delà du crime de guerre pénalisé depuis le début du siècle, se développe. En 1946, dans un ouvrage intitulé La Culpabilité allemande, le philosophe Karl Jaspers appelle les Allemands àméditer sur le sentiment de culpabilité, «question vitale» pour régénérer la nation. Il en définit quatre formes. Les deux premières sont collectives: les culpabilités criminelle (les exactions commises par les nazis) et politique (la solidarité des citoyens àtout acte accompli par l’État oppresseur). Les deux dernières sont nouvelles car elles interpellent chaque individu: ce sont les culpabilités morale et métaphysique29. Si la première est assez attendue car elle concerne le soutien et afortiori la collaboration avec le régime, la seconde s’avère véritablement novatrice car elle désigne la simple absence de réaction 24 Audoin-Rouzeau, S.— Becker, A. (2000): 14–18, retrouver la guerre. Paris: Gallimard, p.59 25 Horne, J.— Kramer, A. (2005): 1914. Les Atrocités allemandes. Paris: Tallandier. 26 Nouschi, M. (1996): Bilan de la Seconde Guerre mondiale. Paris: Seuil. 27 Texier, S. (2007): Les Architectes de la mémoire. Paris: Les Éditions du huitième jour, p.111. 28 Rousso, H. (1990): Le Syndrome de Vichy de 1944 ànos jours. Paris: Le Seuil, pp.29–76. 29 Azouvi, F. (2011): Le Mythe du grand silence. Auschwitz, les Français, la mémoire. Paris: Fayard, pp.109–110. OPEN ACCESS DAVID EL KENZ 167 face aux exactions. Celle-ci implique une sorte de solidarité négative de chacun, coupable d’avoir été passif devant l’horreur. Et le philosophe conclut: «Que je vive encore après que de telles choses se sont passées, pèse sur moi comme une culpabilité inexpiable30». D’un point de vue du droit, la mémoire de la Shoah s’appuie sur une construction juridique forgée par l’avocat polonais Raphaël Lemkin et entérinée par la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide par les Nations unies en 1948 définissant le nouveau crime de génocide. Bien que le juriste propose une définition large du génocide, la réception de celui-ci est liée àla découverte des camps d’extermination nazis. Le juriste distingue la victime civile du combattant quel qu’il soit. Il caractérise la victime par son innocence absolue puisqu’elle est agressée pour des causes ethniques, raciales ou religieuses propres àsa personne, et non pour des actes partisans31. La République fédérale d’Allemagne est le premier des États occidentaux àinventer le Vergangenheitsbewältigung— traitement du passé— qui consiste àdes mesures politiques, économiques, judiciaires et culturelles reconnaissant le drame de la Shoah. Cette responsabilisation face àson passé succède àla dénazification conduite par les Alliés, àla fin des années 195032. Dans les années 1960–2000, les lieux de mémoire victimaire connaissent une véritable révolution qui scinde profondément l’Est et l’Ouest de l’Europe. La majorité des lieux de mémoire liés àla Shoah se trouve en Europe occidentale alors que ce sont les Juifs d’Europe centrale et orientale qui ont été exterminés. Cependant, les musées associés àun centre de mise àmort se situent évidemment en Pologne (Auschwitz, Treblinka, Chelmno, Belzec, Majdanek et Sobibor). En France, la mémoire sur la victime juive supplante le discours sur la déportation. En 1961, pour la première fois, le procès Eichmann donne la parole aux survivants dans l’espace public. Le traumatisme de la guerre des Six Jours en 1967 et le militantisme d’associations juives américaines et françaises participent aussi àl’émergence de la mémoire de la Shoah. Àpartir des années 1970, la génération des enfants des déportés juifs demande des comptes sur la collaboration d’État. Le téléfilm américain Holocauste (1978) et le documentaire Shoah (1985) sensibilisent, enfin, l’opinion publique. La victime juive devient centrale dans la mémoire de la Deuxième Guerre mondiale. En 1993, un décret présidentiel institue le 16 juillet comme une journée commémorative de la Shoah. En janvier 2005 est inauguré le Mémorial de la Shoah sur le modeste site du Martyr juif inconnu édifié en 1953. Cette irruption mémorielle est repérable dans toute l’Europe occidentale. Dès le 28 janvier 2000, la Conférence internationale sur la Shoah àlaquelle une vingtaine de chefs d’État participent, propose une «journée solennelle du souvenir de la Shoah». En 2002, le Conseil de l’Europe, puis une résolution de l’ONU du 1er novembre 2005, proclament le 27 janvier, jour anniversaire de la libération du camps d’Auschwitz— «journée internationale de commémoration en mémoire des victimes de l’Holo30 Jaspers, K. (1990): La Culpabilité allemande. Paris: Éditions de Minuit, p.47. 31 Sémelin, J. (2005): op. cit., pp.371–375. 32 Droit, E. (2007): «Le Goulag contre la Shoah: Mémoires officielles et cultures mémorielles dans l’Europe élargie», Vingtième Siècle. Revue d’histoire, n° 94, p.102. OPEN ACCESS 168 SVĚT LITERATURY / LE MONDE DE LA LITTÉRATURE causte». Cette «religion civile» de la Shoah transforme ainsi le statut de la victime: il est désormais singulier, enviable et prestigieux33. GOULAG CONTRE SHOAH? En Europe de l’Est et en URSS, ce basculement n’apas lieu avant la disparition de l’URSS. Le musée d’Auschwitz, par exemple, est pendant longtemps un lieu de mémoire déjudaïsé où les visiteurs sont invités àvoir et àécouter «l’histoire des souffrances de la nation polonaise et d’autres nations», chemin de croix héroïque qui va de la résistance antifasciste jusqu’à la victoire du communisme sur l’Allemagne hitlérienne34. La forteresse de Terezín, lieu de déportation des juifs de Tchécoslovaquie, est transformée en Mémorial en 1947. Cette occultation de la mémoire de la Shoah n’est pas originale au lendemain du conflit. La tradition mémorielle est héroïque comme ailleurs. Toutefois, des éléments propres au régime communiste expliquent l’absence de lieu de mémoire. La Shoah est attribuée au fascisme et donc considérée comme une affaire occidentale. De plus, l’antisionisme devient une politique d’État et interdit, par conséquent, tout rappel de la Shoah. La désintégration de l’URSS libère la mémoire victimaire. Cependant, celle-ci ne s’accomplit pas sur fond de la Deuxième Guerre mondiale, mais en liaison avec l’impérialisme soviétique. Les trois quarts des musées et mémoriaux en Europe centrale et orientale sont consacrés àla dictature communiste. Cette mémoire victimaire permet une «décolonisation idéologique» et une valorisation de la nation par la souffrance étouffée sous la domination soviétique35. Ainsi, le motif du wagon àbestiaux, associé àla déportation des juifs en Occident, est, dans les pays Baltes, en lien avec la déportation stalinienne de masse. Dans la nuit du 13 au 14 juin 1941, 10 000 Estoniens, plus de 15 000 Lettons et près de 23 000 Lituaniens sont déportés. L’écrasante majorité de ces déportés meurent durant les transferts ou durant les premiers mois de captivité. Par exemple, sur 2500 Lettons déportés en 1940 et 1941 dans des camps de concentration de la région de Perm, seuls 17 sont encore vivants en 195236. ÀRiga, le musée de l’Occupation, inauguré en 2001, apour mémorial un wagon d’origine qui servit àla déportation. Cependant, la mémoire du Goulag aété regardée par les Occidentaux comme un frein àl’avènement de celle de la Shoah, tandis qu’à l’Est, celle de la Shoah aété interprétée comme un nouvel impérialisme venu cette fois d’Occident. Dès le début des années 1990, l’Union européenne et les États-Unis exercent une pression sur les nouveaux entrants dans l’Union pour qu’ils adoptent une politique 33 Wieviorka, A. (2008): «Shoah: les étapes de la mémoire en France». In Blanchard, P.— Veyrat-Masson, I. (éds.) (2008): Les Guerres de mémoires. La France et son histoire. Paris: La Découverte, p.110. 34 Reichel, P. (2007): «Auschwitz». In François, É.— Schulze, H. (éds.): Mémoires allemandes. Paris: Gallimard, p.552. 35 Droit, E. (2007): op. cit., p.107. 36 Ibid., p.107. OPEN ACCESS DAVID EL KENZ 175 ce jeu de disparition et de réapparition. Néanmoins, rien n’indique clairement que ces stèles signifient les morts àl’exception d’une plaque àl’entrée de l’espace. Aussi a-t-on critiqué le manque d’efficacité de l’architecture et l’aspect ludique qu’il peut induire. Des plaques au sol interdisent ainsi de courir, de jouer de la musique, de faire du skate-board ou de sauter de pierre en pierre68! Pour remédier àl’ambiguïté artistique, le «lieu d’information», conçu par Dagmar von Wilcken, aété créé. Quatre chambres sobres, carrées et de taille égale, forment l’espace. Dans la Salle des Dimensions, des documents (lettres, listes d’entrée dans les camps, etc.) évoquent la dimension du génocide dans toute l’Europe de 1937 à1945. Dans celle des Familles, le destin de quinze familles juives d’origine différente est présenté. Dans celle des Noms, de courtes biographies de juifs assassinés pendant la guerre sont lues en continu. Enfin, dans celle des Lieux, les différents camps en Europe sont répertoriés. Un véritable parcours pédagogique est ainsi mis en œuvre où le document historique, au sens «positiviste» de la trace écrite, est valorisé. Le «lieu d’information» est une réponse àla tentative de l’élimination nazie de toute trace de la Shoah. L’accent mis sur l’exactitude des chiffres et le recours àdes documents exemplaires sont le contre-feu au négationnisme. Le mémorial constitue donc une réponse au projet nazi, tant par la remémoration esthétisée de ses massacres àla surface que par le travail historique qui assure la perpétuation intelligible des traces des victimes de masse. BIBLIOGRAPHIE 68 Paulian, C. (2006): «La Question de l’oubli dans le “Mémorial pour les Juifs d’Europe” de Berlin», Interrogations?, n° 3. 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