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Mémoire et oubli dans L’An 2440 de Louis-Sébastien Mercier

Szabolcs, Enikö

Abstract

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Full text

Mémoire et oubli dans L’An 2440 de Louis-Sébastien Mercier Enikö Szabolcs Université de Szeged MEMORY AND FORGETTING IN THE YEAR 2440 BY LOUIS-SÉBASTIEN MERCIER In Mercier’s futuristic novel published in 1771, the author’s alter ego wakes up one day as asevenhundred-year-old man and he rediscovers the city of Paris in the company of acitizen of the 25thcentury. Memory and forgetting can be interpreted in different ways in the novel: on the one hand, we can see how the elderly man remembers his own time, what memories he keeps from the 18thcentury, and also how the people of this new Paris are kept in the memory of future generations. On the other hand, we will examine the author’s point of view, especially the influence of the philosophers of his time. During Mercier’s meditations on the tombs and ruins, it is mainly the impact of Diderot’s thoughts that dominates, and these passages show that the notions of memory and forgetting are closely related to those of imagination and dream. KEYWORDS: futuristic novel; utopia; ruins; tombs; Denis Diderot MOTS-CLÉS: roman d’anticipation; utopie; ruines; tombeaux; Denis Diderot DOI https://doi.org/10.14712/23366729.2020.3.4 «Les portraits et les statues n’offrent que les traits corporels. Pourquoi ne pas représenter l’âme elle-même et les sentiments vertueux qui l’ont affectée1?» C’est par ces mots que l’homme du XXVesiècle caractérise la manière particulière de se souvenir propre àl’individu dans le roman d’anticipation de Louis-Sébastien Mercier. Le roman, paru en 1771, raconte les événements d’une journée d’un homme né en 1740 qui se retrouve soudainement en 2440. Le récit oscille entre le XVIIIeet le XXVesiècles, il s’agit donc d’une utopie où l’action se passe ailleurs dans le temps, mais non pas ailleurs dans l’espace, car le protagoniste reste àParis tout au long de l’ouvrage. Pour Mercier, cet avenir n’est pas une source d’angoisse, mais il est plutôt le résultat heureux d’un processus qui acommencé àl’époque des 1 Mercier, L.-S. (1999): L’An 2440. Rêve s’il en fut jamais. Paris: La Découverte, pp.69–70. OPEN ACCESS 52 SVĚT LITERATURY / LE MONDE DE LA LITTÉRATURE Lumières2. Dans le roman, la mémoire et l’oubli peuvent être interprétés de différentes manières: d’abord nous observerons comment l’homme de 700 ans se souvient de son propre temps, quels souvenirs il garde du XVIIIesiècle, et aussi comment les gens du nouveau Paris se rappellent cette époque, mais le roman présente également comment ceux-ci restent conservés dans la mémoire des futures générations. Àpart cela, nous examinerons l’influence des philosophes de l’époque sur l’auteur, telle qu’elle se manifeste dans le roman, avec une attention particulière portée sur Diderot. Dans cette étude, notre but est alors de présenter ces différentes manières de se souvenir ou de ne pas se souvenir, nous concentrant en premier lieu sur les ruines qui jouent un rôle intermédiaire entre le passé et le futur. Le roman se compose de 44 chapitres, tous introduisant un sujet précis— comme les impôts ou le commerce du Paris du XXVesiècle— ou un problème et une proposition de solution, par exemple la profusion des voitures. On peut considérer les chapitres de ce roman comme les arrêts d’une promenade, car certains d’entre eux, très narratifs, ressemblent àdes «tableaux animés» àla manière de Diderot: Christophe Cave et Christine Marcandier-Colard parlent àce propos d’une «poétique du tableau3». Comme Diderot lors de la «promenade Vernet4», Mercier relie les blocs thématiques par le motif de la promenade, mais pour lui, cette promenade— et tout le roman— ne sont en effet qu’un prétexte pour pouvoir exprimer son opinion sur la situation sociale et politique de sa propre époque. Dans le roman, la mémoire et l’oubli sont intimement liés au songe et àl’imaginaire. Le premier chapitre s’ouvre par les exclamations du protagoniste qui se réveille d’«un songe dont [il] préférai[t] la douce illusion au jour importun de la vérité» et voulait «ydemeurer plongé le reste de [sa] vie5». Ce rêve est précédé par une discussion avec un Anglais qui met en lumière certains problèmes sociaux et politiques de l’époque de Mercier: c’est lui qui énumère et présente en grandes lignes les problématiques centrales qui sont récurrentes tout au long du roman. Parmi ces sujets, nous traiterons ceux de la profusion des voitures liée àla tension existant entre les couches sociales, des livres ainsi que de la bibliothèque du roi et, finalement, des ruines du château de Versailles. LE VIEILLARD VU PAR LES PARISIENS DU XXVeSIÈCLE Avant de détailler les thèmes mentionnés plus haut, il nous semble important d’examiner comment le vieillard est accueilli dans le futur et comment il est vu par les habitants. La première fois qu’il sort de chez lui, il rencontre des coups d’œil étonnés: 2 Boulerie, F. (2006): «Violence du juste en utopie: le pouvoir éclairé selon Louis-Sébastien Mercier», In Fictions d’anticipation politique, textes réunis par M.Prat et A.Sebbah. Bordeaux: Presses Universitaires de Bordeaux, «Eidôlon», no73, p.210. 3 Cave, C.— Marcandier-Colard, C. (1999): «Introduction». In Mercier, L.-S. (1999): L’An 2440. Rêve s’il en fut jamais. Paris: La Découverte, p.14. 4 Dans son Salon de 1767, Diderot présente les peintures de Joseph Vernet comme s’il pouvait marcher àl’intérieur des tableaux. L’expression est de: Chouillet, J. (1987): «Commentaire: “La promenade Vernet”». In Recherches sur Diderot et sur l’Encyclopédie, no2, pp.123–163. 5 Mercier, L.-S. (1999): L’An 2440. Rêve s’il en fut jamais. Paris: La Découverte, p.29. OPEN ACCESS ENIKö SZABOLcS 53 «les passants s’arrête[nt] et [le] considère[nt] des pieds àla tête avec le plus grand étonnement. Ils haussaient les épaules et souriaient, comme nous sourions nousmêmes lorsque nous rencontrons un masque6.» Il n’y aqu’un seul citoyen qui s’approche de lui et devient son guide pour la journée. Le peuple est très affable envers le vieillard, les passants «brûlaient tous de [l]’interroger, mais la discrétion enchaînait leur langue; ils se contentaient de dire tout bas “Un homme du siècle de Louis XV! oh, que cela est curieux7!”» C’est en premier lieu l’étonnement des habitants auquel le vieillard est confronté, mais la critique du XVIIIesiècle apparaît déjà dans leur salutation: «Voilà l’homme qui asept cents ans! Qu’il adû être malheureux pendant les premières années de sa vie8!» Son guide formule une critique àpropos de son habillement «gênant et malsain9», et il lui fait connaître la vie quotidienne dans le nouveau Paris. Le dialogue entre le vieillard et le guide, dans lequel des descriptions et des réflexions sur le passé sont insérées, parcourt en effet tout le livre. LES MÉMOIRES DU VIEILLARD Cette utopie ne nous offre tout de même pas que des descriptions, mais également une forte critique de la société du XVIIIesiècle. Pour émettre son avis sur la société et la situation politique de son temps, l’écrivain oppose continuellement les sociétés du XVIIIeet du XXVesiècles au lieu d’utiliser une description directe. Mercier recourt àdiverses méthodes: soit il présente la société de l’an 2440 àla négative, soit c’est le vieillard qui parle du Paris de son temps àson guide. De plus, nous pouvons trouver dans le roman de nombreuses notes en bas de page rédigées par Mercier10. Dans ce qui suit, nous mettrons en avant les idées qui sont formulées par le narrateur concernant la voiture et la fainéantise de la noblesse. «La foule risque àchaque instant d’être écrasée par cette innombrable profusion de voitures, où sont portés tout àleur aise des gens qui valent infiniment moins que ceux qu’ils éclaboussent et qu’ils menacent d’être écrasés11.» L’Anglais évoque ce problème qu’il reprend plusieurs fois dans la suite: il attire l’attention non seulement sur la circulation chaotique dans la ville, mais également sur les conditions sociales fort différentes des personnes roulant dans des voitures et de celles qui ne peuvent se déplacer qu’à pied. En arrivant dans le futur Paris, le vieillard remarque les changements produits dans cette ville, il prévoit les «grandes et belles rues proprement alignées», tout comme le fait de ne point rencontrer de voitures «prêtes à[l’]écraser12». Ce sujet re6 Ibid., p.36. 7 Ibid., p.37. 8 Ibid., pp.43–44. 9 Ibid., p.39. 10 Ricken, U. (1975): «Louis-Sébastien Mercier et ses deux nouveaux Paris». Dix-huitième siècle, no7, pp.301–302. 11 Mercier, L.-S. (1999): L’An 2440. Rêve s’il en fut jamais. Paris: La Découverte, p.30. 12 Ibid., p.36. OPEN ACCESS 54 SVĚT LITERATURY / LE MONDE DE LA LITTÉRATURE vient maintes fois dans le roman et Mercier y consacre tout un chapitre. En détaillant ces changements, le vieillard évoque la société de son temps: Je ne voyais plus le coup d’œil risible et révoltant de mille carrosses, mutuellement accrochés, demeurer immobiles pendant trois heures, tandis que l’homme doré, l’homme imbécile, qui se faisait traîner, oubliant qu’il avait des jambes, criait àla portière et se lamentait de ne pouvoir avancer13. L’évocation de ce sujet est inséparable d’une critique sociale: la société utopique change àtel point que même le roi se déplace àpied et les nobles cessent également d’être fainéants et se tournent vers les couches inférieures de la société. Les habitants du futur Paris, plus particulièrement un prince et sa famille, s’intéressent beaucoup au mode de vie de la noblesse d’auparavant, mais ils s’étonnent en entendant la réponse: «Ah! lui dis-je, vos premiers ancêtres n’étaient pas si généreux que vous! Ils passaient leurs jours àla chasse et àtable. S’ils tuaient des lièvres, c’était par oisiveté, et non pour les faire manger àceux qui en avaient été privés. Ils n’élevèrent jamais leur âme vers quelque objet grand et utile. Ils ont dépensé des millions pour des chiens, des valets, des chevaux et des flatteurs. Enfin ils ont fait le métier de courtisans, ils ont abandonné la cause de la patrie.» Chacun levait les mains au ciel d’étonnement: on avait toutes les peines du monde àajouter foi àmes paroles. «L’histoire, me disait-on, ne nous avait pas dit tout cela. Au contraire… — Ah! répondis-je, les historiens ont été plus coupables que les princes14.» LES LIVRES DU XXVeSIÈCLE Mercier formule une opinion peu flatteuse sur les historiens: àpropos de cette question, il est fortement influencé par Émile de Rousseau où le philosophe juge les historiens qui ne présentent que les mauvais côtés de l’homme et traitent moins des hommes et de leur caractère que de leurs actions15. Les idées de Rousseau, tout comme celles de Diderot, exerçaient sans doute une influence profonde sur Mercier, mais les pensées d’autres encyclopédistes peuvent également être découvertes dans l’œuvre en question, ce qui apu amener Alain Pons, philosophe et historien des idées politiques, àconstater que «les rêves de Mercier sont moins ceux d’un homme que ceux d’une époque16». 13 Ibid., p.45. 14 Ibid., pp.142–143. 15 Rousseau, J.-J. (1966): Émile, ou de l’éducation. Chronologie et introduction par M.Launay. Paris: Garnier-Flammarion, p.309. 16 Pons, A. (1977): «Préface». In Mercier, L.-S. (1977): L’an 2440. Rêve s’il en fût jamais. Préface d’Alain Pons. Paris: France Adel, p.10. OPEN ACCESS ENIKö SZABOLcS 55 Dans cette utopie, la censure, du moins selon sa forme pratiquée sous l’Ancien Régime, n’existe plus car tout le monde ale droit de s’exprimer librement. C’est désormais le public qui juge: si les principes que l’auteur de livre du XXVesiècle formule sont jugés dangereux, «[c]haque jour deux citoyens vertueux vont lui rendre visite, combattre ses opinions erronées avec les armes de la douceur et de l’éloquence17». Cependant, la liberté d’expression ne se réalise pas parfaitement et l’auteur d’un livre tenu pour dangereux doit porter un masque. Écrire semble être une exigence de la part de la société, car dans ce Paris, «tout le monde est auteur18». La mémoire et le souvenir figurent pourtant dans ce cas-là dans un contexte différent car tout le monde écrit pour survivre dans la mémoire des futures générations: Chaque homme écrit ce qu’il pense dans ses meilleurs moments, et rassemble àun certain âge les réflexions les plus épurées qu’il aeues pendant sa vie. Avant sa mort il en forme un livre plus ou moins gros, selon sa manière de voir et de s’exprimer: ce livre est l’âme du défunt. On le lit le jour de ses funérailles àhaute voix, et cette lecture compose tout son éloge. […] Telles sont nos urnes funèbres19. Cette écriture fait partie d’un processus d’apprentissage et sert de leçon également pour la famille de l’auteur des mémoires. Mercier nomme ces types d’écrits de «nouveaux testaments». Les Français du XXVesiècle gardent encore en mémoire certains écrivains du XVIIIesiècle: sur une place, le guide du vieillard montre àce dernier quelques bustes de grands hommes comme Corneille, Molière, La Fontaine, Montesquieu, Rousseau, Voltaire, etc. Les noms de ces écrivains et philosophes forment un alphabet pour les enfants, et l’Encyclopédie demeure également un livre fondamental pour eux20. Le roman postule que certains ouvrages du XVIIIesiècle se sont conservés jusqu’au XXVesiècle. La bibliothèque du roi existe, mais elle asubi d’importants changements: au lieu de voir un «[lieu] majestueux composé de salles abondamment garnies21», le vieillard ne découvre qu’un petit cabinet. Il devient évident que la majorité des livres ont été brûlés, pour des causes assez variées: «ils étaient pour la plupart des répétitions continuelles de la même chose», d’autres sont dangereux car «rien n’égare plus l’entendement que des livres mal faits22». C’est pourquoi les habitants de ce nouveau Paris ont décidé de les brûler: 17 Mercier, L.-S. (1999): L’An 2440. Rêve s’il en fut jamais. Introduction et notes par C.Cave et C.Marcandier, Paris: La Découverte, p.65. 18 Ibid., p.69. 19 Ibidem. 20 Ibid., pp.70–71. 21 Godenne, R. (1972): «La Bibliothèque de l’homme de l’an 2440 selon L.S.Mercier», The French Rewiew, vol. XLV, no3, février, 1972, p.572. 22 Mercier, L.-S. (1999): L’An 2440. Rêve s’il en fut jamais. Introduction et notes par C.Cave et C.Marcandier, Paris: La Découverte, p.164. OPEN ACCESS 56 SVĚT LITERATURY / LE MONDE DE LA LITTÉRATURE … nous en avons formé une pyramide qui ressemblait en hauteur et en grosseur àune tour énorme: c’était assurément une nouvelle tour de Babel. […] Il était composé de cinq ou six cent mille dictionnaires, de cent mille volumes de jurisprudence, de cent mille poèmes, de seize cent mille voyages et d’un milliard de romans. Nous avons mis le feu àcette masse épouvantable, comme un sacrifice expiatoire offert àla vérité, au bon sens, au vrai goût. Les flammes ont dévoré par torrents les sottises des hommes, tant anciennes que modernes23. Mais quels sont les ouvrages que l’incendie n’avait pas ravagés? Ce sont premièrement ceux de la littérature ancienne (grecque et latine) et étrangère (italienne et anglaise) qui y échappent. Sans donner une liste complète des auteurs, nous évoquons parmi les œuvres conservées celles de Descartes et de Montaigne, celles de Malebranche et de Bossuet ayant disparu. Une partie des œuvres de Voltaire aégalement été brûlée, contrairement àcelles de Rousseau qui ont toutes survécu. Le choix de Mercier repose sur le facteur suivant: il préfère les écrivains qui se mettent au service de l’ordre social et pointent l’intention d’améliorer les mœurs de la société24. L’influence d’Émile de Rousseau est d’ailleurs assez sensible dans L’An 2440 en ce qui concerne les pensées sur l’éducation, tout comme la présentation de la situation des femmes. Un autre philosophe qui aconsidérablement marqué les idées de Mercier est sans doute Diderot. Lors des méditations de l’auteur sur les tombeaux et les ruines, c’est l’effet de la pensée diderotienne qui prédomine. Les passages que nous examinerons de près dans la suite témoignent de ce que les notions de mémoire et d’oubli sont étroitement liées, chez lui aussi, àcelles d’imagination et de rêve. TOMBEAUX ET RUINES Les ruines jouent un rôle médiateur entre le passé et l’avenir, elles sont alors àla fois des lieux de mémoire et d’oubli. Ces monuments effondrés inspirent déjà àDiderot, dans son Salon de 1767, une véritable poétique des ruines où celles-ci sont mises en relation avec la pompe et la tyrannie25. Mercier, ami du philosophe, est profondément influencé par les pensées de celui-ci. C’est pour cela peut-être que le roman s’ouvre par l’image de la tyrannie et celle de la ruine. Dans l’Épître dédicatoire l’auteur précise sa perspective àl’égard de la forme du gouvernement de son temps: La pensée survit àl’homme, et voilà son plus glorieux apanage! La pensée s’élève de son tombeau, prend un corps durable, immortel; et tandis que les tonnerres du despotisme tombent et s’éteignent, la plume d’un écrivain franchit l’intervalle des temps, absout ou punit les maîtres de l’univers. […] J’ai connu cette haine vertueuse que l’être sensible doit àl’oppresseur; j’ai détesté 23 Ibid., p.165. 24 Godenne, R. (1972): «La Bibliothèque de l’homme de l’an 2440 selon L.S.Mercier», The French Rewiew, vol. XLV, no3, février, 1972, p.579. 25 Diderot, D. (1995): Salons III. Ruines et paysages. Salons de 1767. Textes établis et présentés par E.M.Bukdahl, M.Delon, A.Lorenceau, Paris: Hermann, p.365. OPEN ACCESS ENIKö SZABOLcS 57 la tyrannie, je l’ai flétrie, je l’ai combattue avec les forces qui étaient en mon pouvoir26. Tout comme dans le Salon de 1767 de Diderot où les palais deviennent «des débris qui servent d’asile àla partie la plus indigente, la plus malheureuse de l’espèce humaine27», Mercier prévoit que les grands bâtiments du XVIIIesiècle auront un sort semblable. Dans l’Épître dédicatoire signalée, l’auteur anticipe le dénouement du roman, en le terminant par ces mots: «je crains […] que ton soleil ne vienne un jour àluire tristement sur un informe amas de cendres et de ruines28!» Les tombeaux, loin d’apparaître ici uniquement dans un sens symbolique, décèlent tout le champ sémantique de la ruine. Mercier voit l’état actuel de son pays d’une manière très sombre: «la stupeur règne: le calme de [sa] patrie ressemble àcelui des tombeaux29». Les tombeaux apparaissent également sous leur forme matérielle dans le roman. Le protagoniste aperçoit un cortège funèbre, un «char de la victoire30» lors de sa promenade, spectacle menant le vieillard— et Mercier— àune réflexion sur la fugacité de la vie humaine. Àl’intérieur de ce chapitre, l’auteur insère tout un récit, complètement séparé du reste du roman, et pourvu d’un titre développé: L’Éclipse de lune. C’est un solitaire qui parle. Le vieillard cède la parole àce solitaire qui fait des réflexions àla vue d’un cimetière: il présente les pensées et les sentiments qui naissent dans son esprit. Dans cette partie apparaissent plusieurs notions qui appartiennent àla fois au champ lexical de la ruine et àcelui des tombeaux: la mélancolie, le silence, la solitude et «la sublime pensée31». Le solitaire s’exprime par des phrases courtes, des exclamations successives, ce qui fait penser aux Salons de Diderot: «Poussière de l’homme orgueilleux! disparais pour jamais de l’univers. Vous osez donc encore reproduire des titres chimériques! Misérable vanité dans l’empire de la mort32!» Le sujet de la mort des tyrans y est traité dans un style semblable: Vil coupable! toi qui fus un scélérat heureux, ta mort ne sera pas si douce, redoutable tyran! Maintenant pâle, moribond, c’est pour toi que le trépas présentera un spectre effrayant! sois abreuvé de ce calice amer, bois-en toutes les horreurs. Tu ne peux lever les yeux vers le ciel, ni les arrêter sur la terre; 26 Mercier, L.-S. (1999): L’An 2440. Rêve s’il en fut jamais. Introduction et notes par C.Cave et C.Marcandier, Paris: La Découverte, p.25. 27 Diderot, D. (1995): Salons III. Ruines et paysages. Salons de 1767. Textes établis et présentés par E.M.Bukdahl, M.Delon, A.Lorenceau, Paris: Hermann, p.365. 28 Mercier, L.-S. (1999): L’An 2440. Rêve s’il en fut jamais. Introduction et notes par C.Cave et C.Marcandier, Paris: La Découverte, p.26. 29 Ibidem. 30 Ibid., p.155. 31 Dans son Salon de 1767, Diderot relie les mêmes notions aux ruines. Sur ce sujet voir: Mortier, R. (1974): La Poétique des ruines en France. Ses origines, ses variations de la Renaissance àVictor Hugo, Genève: Droz, pp.88–99; Mercier, L.-S. (1999): L’An 2440. Rêve s’il en fut jamais. Introduction et notes par C.Cave et C.Marcandier, Paris: La Découverte, 157–158. 32 Ibid., p.158. OPEN ACCESS 58 SVĚT LITERATURY / LE MONDE DE LA LITTÉRATURE tu sens que tous deux t’abandonnent et te repoussent: expire dans la terreur, pour ne plus vivre que dans l’opprobre33. Ces phrases annoncent déjà la fin du roman, le sort qui attend Louis XIV, contrairement àcelui de l’homme innocent qui ne doit pas craindre la mort. Mercier relie les tombeaux aux ruines par l’idée de la dégénérescence, «[l]es dépouilles terrestres tombent; l’âme s’élance dans sa beauté originelle. Pourquoi jeter donc un œil d’effroi sur ces restes que l’âme ahabités?». En suivant ces réflexions, il constate que cela est également valable pour les restes d’un temple antique qui «conserve de la majesté jusque dans ses ruines34». Àl’instar de Diderot et conformément àsa poétique des ruines, le narrateur réfléchit également sur ce qui l’entoure— le vol d’un oiseau solitaire, les tombeaux, l’éclipse de lune— et prévoit même sa propre mort après être tombé dans une fosse. Cette illusion ne dure pourtant que jusqu’à ce que le soleil se lève. Ce qui renforce encore la similitude avec les comptes rendus de Diderot, c’est la remarque du solitaire àl’aube: «J’ai cru voir le tableau du trépas dans cette aventure.» Après être revenu àlui-même, il se sent comme s’il venait de renaître et prétend que la terreur qu’il avait ressentie àl’idée de la mort était «enfantine» et qu’il fallait plutôt espérer en la clémence de Dieu35. Après ce récit autonome, le roman continue par une promenade réalisée en 2440. Comme il adéjà été mentionné, le vieillard de sept cents ans prend connaissance du Paris futur avec un guide. Par la suite, il se met en route tout seul vers Versailles. Dans cette ville, le protagoniste ne trouve que «des débris, des murs entrouverts, des statues mutilées; quelques portiques, àmoitié renversés, laiss[ai]ent entrevoir une idée confuse de son antique magnificence36». L’historien de l’art Michel Makarius remarque que les ruines du château de Versailles sont un réquisitoire contre l’absolutisme, en avançant que Mercier met la critique dans la bouche de Louis XIV pour ne pas être obligé de l’omettre àcause de la censure37: Il s’est écroulé sur lui-même. Un homme, dans son orgueil impatient, avoulu forcer ici la nature; il aprécipité édifices sur édifices; avide de jouir dans sa volonté capricieuse, il afatigué ses sujets. Ici est venu s’engloutir tout l’argent du royaume. Ici acoulé un fleuve de larmes pour composer ces bassins dont il ne reste aucun vestige. Voilà ce qui subsiste de ce colosse qu’un million de mains ont élevé avec tant d’efforts douloureux. Ce palais péchait par ses fondements; il était l’image de la grandeur de celui qui l’abâti38. 33 Ibid., p.159. 34 Ibidem. 35 Ibid., pp.160–161. 36 Ibid., p.293. 37 Makarius, M. (2004): Ruines. Représentations dans l’art de la Renaissance ànos jours, Paris: Flammarion, pp.124–125. 38 Mercier, L.-S. (1999): L’An 2440. Rêve s’il en fut jamais. Introduction et notes par C.Cave et C.Marcandier, Paris: La Découverte, p.293. OPEN ACCESS ENIKö SZABOLcS 59 Louis XIV n’est plus le roi qui cherche constamment la gloire, mais il est représenté comme un vieillard en pleurs. Il semble être un fantôme ou un spectre en repentir qui est contraint àexpier ses fautes face aux ruines de son château: «Ah! malheureux! sachez que je suis ce Louis XIV qui abâti ce triste palais. La justice divine arallumé le flambeau de mes jours pour me faire contempler de plus près mon déplorable ouvrage… Que les monuments de l’orgueil sont fragiles… Je pleure, et je pleurerai toujours… Ah! que n’ai-je su…39» L’ancien Roi Soleil reste tout seul parmi les ruines de son château, autrefois si somptueux, qui lui rappelle constamment son règne. Àpart quelques livres, ces ruines sont les seules traces matérielles du XVIIIesiècle qui aient survécu au passage du temps. La contemplation de ce monument est d’autant plus douloureuse pour le roi qu’il connaît la société idéale et utopique du XXVesiècle. Les restes du château et le fantôme du roi rappellent ainsi àla fois l’injustice, la tyrannie et la disparition définitive de celle-ci40. Une tournure inattendue clôt le récit: le vieillard avait l’intention de poser encore des questions au roi, mais soudainement, une couleuvre le pique au col et il se réveille. Comme nous venons de l’illustrer, la mémoire et l’oubli constituent les sujets principaux de ce roman. Même si l’action se déroule dans un avenir lointain, les habitants de Paris se souviennent encore du siècle des Lumières. Ils ont conscience du fait qu’un moyen de rester dans la mémoire des futures générations est de lire— et d’écrire— des livres, mais les Français du XXVesiècle choisissent plutôt l’oubli par la mise en feu des livres de toutes les époques, lorsque, d’une manière un peu contradictoire, chaque jour naissent de nouveaux ouvrages, puisque «tout le monde est auteur». Les tombeaux et les ruines constituent un autre type de moyens pour se souvenir. Les idées de Mercier sur les monuments effondrés sont profondément influencées par la poétique des ruines formulée par Diderot, ce qui se manifeste de toute évidence par son style d’écriture ainsi que par le rôle accru de l’imagination. Les ruines, lieux de la mémoire et de l’oubli tout àla fois, donnent àl’auteur la possibilité de présenter non seulement ses réflexions sur la fugacité de la vie humaine, mais également de formuler une forte critique de la société française de son propre temps. BIBLIOGRAPHIE 39 Ibid., p.294. 40 Boucher, G. (2017): «Paris en miniature: l’espace urbain comme principe d’organisation de la mémoire». Dix-huitième siècle, no47, p.545. Littérature primaire Diderot, D. (1995): Salons III. Ruines et paysages. Salons de 1767. Textes établis et présentés par E.M.Bukdahl, M.Delon, A.Lorenceau, Paris: Hermann. Mercier, L.-S. (1999): L’An 2440. Rêve s’il en fut jamais. Introduction et notes par C.Cave et C.Marcandier, Paris: La Découverte. OPEN ACCESS