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La guerre de Vendée comme un « mémoricide » ? Point de vue littéraire sur un différend historique

Stanovský, Jaroslav

Abstract

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La guerre de Vendée comme un «mémoricide»? Point de vue littéraire sur un différend historique Jaroslav Stanovský Université Masaryk/Université Paris-Est THE WAR OF VENDÉE AS A“MEMORICIDE”? LITERARY POINT OF VIEW TO AHISTORICAL POLEMIC The paper deals with ahistorical polemic concerning the war of Vendée during the French revolution (1793–1799) which is considered by some historians to be the first genocide of modern history. One of them, Reynald Secher, speaks about a“memoricide”, which means amurder of historical memory. The paper presents this conception and then tries to verify it on the base of some historical novels written by Royalist and Republican authors all along the 19th century. The conclusion proves that historical memory of Vendée has neither been forgotten nor repressed, but on the contrary, this theme was being used by both sides in their political and ideological conflicts. KEYWORDS: French revolution; historical novel; 19th century; history of literature; war of Vendée; revolutionary historiography; Reynald Secher MOTS-CLÉS: Révolution française; roman historique; XIXesiècle; histoire littéraire; guerre de Vendée; historiographie révolutionnaire; Reynald Secher DOI https://doi.org/10.14712/23366729.2020.3.6 Salut, terre fidèle et fertile en héros! Peuple de la Vendée, honneur àtes tombeaux1. Plus de 230 ans après son éclatement, la guerre de Vendée ne cesse de passionner et d’attirer l’attention des chercheurs et du grand public. On continue àpublier de nouveaux livres sur le sujet (Les Héros vendéens de Jean-Joël Brégéon en janvier 2019, ou Guerre et paix en Vendée (1794–1796) d’Anne Rolland-Boulestreau, paru en mars 2020) et la guerre fait toujours l’objet d’une polémique historique: au printemps de 2019, l’organisation catholique militante Civitas aorganisé au Parlement européen àBruxelles 1 Capot de Feuillide, J.-G. (1825): Chants héroïques. Ipsara, Mort de Bonchamp. Toulouse: F.Viesseux, p.28. OPEN ACCESS JAROSLAV STANOVSKý 81 un colloque intitulé «Vendée, génocide oublié?» avec l’appui des députés européens et membres des partis de l’extrême droite Bruno Gollnisch (NI) et Mario Borghezio (Ligue). Le sujet de la Guerre de Vendée est donc toujours d’actualité et sa mémoire ne cesse de servir certains objectifs politiques. Cet article se situera dans le cadre de la «mémoire vendéenne», de son absence et de sa création. Au départ, nous nous appuierons sur les travaux de l’historien (et pamphlétaire) Reynald Secher concernant le «génocide vendéen» et le «mémoricide», tout en proposant notre propre réflexion fondée sur l’examen de la littérature du XIXesiècle. Nous décrirons la façon dont les romanciers perçoivent la question de la mémoire vendéenne, et nous tâcherons de répondre àla question de savoir àquel point l’histoire littéraire peut contribuer àl’étude de la mémoire historique de la Vendée et, par conséquent, àla vérification du concept de «mémoricide». POLÉMIQUES ET QUERELLES VENDÉENNES: AUTOUR DU «GÉNOCIDE» ET DU «MÉMORICIDE» Les fondements de notre problème se trouvent dans la polémique qui s’est déclenchée àpartir des années 1980 autour de la Guerre de Vendée grâce àla thèse d’un jeune historien, Reynald Secher. Secher acherché d’abord àétablir, àpartir d’études démographiques, le bilan des pertes humaines et matérielles sur le territoire de la «Vendée militaire». Or, dans le dernier chapitre de son travail, Secher essaie de définir le caractère de la répression révolutionnaire comme un «génocide franco-français». Il évoque plus particulièrement la période de la terreur du représentant Carrier àNantes (octobre 1793–janvier 1794) et de la campagne des «colonnes infernales» du général Turreau (janvier–avril 1794) qui ont causé plusieurs dizaines de milliers de victimes en ravageant le pays. Secher parle d’un génocide au sens moderne du terme, àsavoir d’une tentative réfléchie et préparée d’exterminer, physiquement et culturellement, un groupe humain ethnique, religieux, culturel: «On ne tue pas les gens pour ce qu’ils ont fait mais pour ce qu’ils sont2». Cette étude adéclenché toute une série de discussions et de polémiques (parfois très violentes et personnelles) et le terme de «génocide» aété plus d’une fois contesté par les spécialistes de la période donnée. Selon Jean-Clément Martin, «contrairement àce qui est répété àtort, la Vendée n’apas été visée par des ordres génocidaires, mais par des instructions brutales contre les “brigands”3». Or, Reynald Secher n’ajamais cessé de défendre ce concept et il le développe et l’élargit aux périodes postérieures àla Guerre de Vendée, inventant la notion de «mémoricide». Cette notion est expliquée et défendue dès son article paru dans l’ouvrage collectif au titre éloquent Le Livre noir de la Révolution française (publié en 2008) de même que dans son travail Vendée du génocide au mémoricide. Mécanique d’un crime légal contre l’humanité, publié en 2011. Ces dernières publications classent Secher définitivement dans le courant de l’historiographie qu’on peut appeler «révi2 Secher, R. (2011): Vendée du génocide au mémoricide. Mécanique d’un crime légal contre l’humanité. Paris: Les Éditions du Cerf, p.221. 3 Martin, J.-C. (2014): La Guerre de Vendée, 1793–1800. Paris: Éditions du Seuil, coll. «Points», p.120. OPEN ACCESS 82 SVĚT LITERATURY / LE MONDE DE LA LITTÉRATURE sionniste». Secher conteste d’abord la Révolution française et, plus particulièrement, sa période d’avant le 9 Thermidor en créant un lien de filiation directe entre l’œuvre des Révolutionnaires et celle des dictateurs de l’époque moderne. En effet, pour lui, le drame vendéen est bien un génocide matriciel […] d’ailleurs, les leaders communistes comme Lénine, Pol Pot, etc. ne s’y sont pas trompés: ils y ont puisé leurs réflexions et leurs méthodes4 et tous les régimes totalitaires du XXesiècle ont eu, de manière directe ou indirecte, pour modèle la Terreur et pour référence Robespierre5. Ensuite, Secher dénonce le crime d’État qui consisterait en une manipulation consciente de la réalité de la Guerre de Vendée et il règle ses comptes avec tous les héritiers et descendants de la Révolution: Avec le règne de Louis-Philippe commence la révision de l’histoire et le travail de manipulation de la mémoire au nom de l’intérêt supérieur de la nation et des principes «fondateurs» de la Révolution. […] l’opération consiste àlaver la Révolution de toute souillure, àôter la tache de sang vendéenne6. Cette manipulation se réalise par la mécanique du mémoricide qui cherche àeffacer les traces du crime révolutionnaire, du génocide: Cette politique va se traduire par un déni généralisé, globalisé et systématisé, ayant pour conséquence l’incapacité pour les victimes de se définir par rapport àce génocide et pour corollaire l’impossibilité de la justice de faire son œuvre et donc de voir émerger une mémoire collective conforme aux faits7. Résumons le raisonnement de Secher: l’affaire de Vendée était d’abord une guerre civile, terminée par la défaite de l’Armée catholique et royale àSavenay en décembre 1793. Ce qui s’ensuit, c’est un crime planifié et conçu par le Comité du Salut public, voté par la Convention nationale et mis en œuvre par les représentants en mission et l’armée révolutionnaire. Au génocide succède immédiatement la volonté de manipuler la mémoire ou d’oublier le passé, qui se poursuit tout au long des XIXeet XXesiècles àtravers les régimes, mais qui est systématisée àpartir du règne de Louis-Philippe, «le roi républicain» (sic), selon Secher. Malgré la critique qu’on peut adresser àce livre, Secher asoulevé la question de l’usage de la mémoire que l’on examinera par la suite. Quel était donc l’état de la mémoire de la Vendée au XIXesiècle? Nous pourrions observer l’évolution de la littérature fictionnelle et, en l’occurrence, les façons dont les auteurs commémoraient dans leurs textes la Vendée et ses combattants. Cet aperçu 4 Secher, R. (2008): «Vendée: guerre civile, génocide, mémoricide», dans Escande, R. (dir.) (2008): Le Livre noir de la Révolution française. Paris: Éditions du Cerf, p.248. 5 Ibid., p.270. 6 Ibid., p.246. 7 Ibid., p.199. OPEN ACCESS JAROSLAV STANOVSKý 83 peut donc nous donner l’idée de savoir si nous avons vraiment affaire àun «mémoricide», àune manipulation systématique et continuelle de la mémoire, favorable àla Révolution et motivée par une volonté politique supérieure. LE ROMAN DE L’OUEST ET LA MÉMOIRE Pendant le XIXesiècle, la mémoire révolutionnaire se construit surtout dans une optique binaire8, et la Guerre de Vendée, perçue àl’époque comme une guerre civile entre les Blancs et les Bleus, les uns représentant le principe de la République et les autres celui de la Monarchie, incarne cette dualité mémorielle. De plus, cette mémoire réagit très souvent àla situation politique de l’époque actuelle: «la guerre civile fonctionnait donc, dans l’imaginaire des Français, comme une espèce de théâtre moral, mais réglé le plus souvent par une mise en scène qui tenait àl’idéologie politique9». La littérature confirme àson tour cette règle et les romans vendéens prennent souvent parti pour ou contre la Révolution ce qui n’était pas sans effet sur l’image de la Vendée. Observons donc les deux courants idéologiques de la littérature vendéenne. LES AUTEURS «BLANCS»: HÉROS ET MARTYRS DE LA «TERRE SAINTE» Àl’aube du XIXesiècle la Guerre de Vendée est très peu représentée dans la littérature (à l’exception des Amans vendéens d’Étienne Gosse qui dénonce, dans le contexte de la pacification bonapartiste, les déchirements de la guerre civile), la Restauration voit le début de sa fortune artistique. La Vendée, incarnation de la Contre-révolution, jouit d’un intérêt croissant qui se traduit par la publication des mémoires de participants (Madame de la Rochejaquelein, Madame de Bonchamps), par l’édification de divers monuments dans la Vendée militaire, mais aussi par la production littéraire. La littérature vendéenne de la Restauration est, sans surprise, très favorable àla cause des insurgés. Dès 1819, le jeune Victor Hugo rédige le poème «De la Vendée» qui entrera dans son premier recueil Odes et ballades. La même année, François René de Chateaubriand publie le texte «Sur la Vendée» dans le Conservateur. Son article comprend déjà deux composantes majeures de l’image de «la Vendée blanche»: l’héroïsme dans le combat et le martyre qu’infligent les Révolutionnaires. Ces deux éléments traverseront l’ensemble de la littérature royaliste comme nous pouvons le démontrer par trois exemples de l’époque: le roman historique d’un auteur anonyme L’Orpheline de la Vendée (1824), le poème «Quiberon, cinq Vendéennes» de Capot de 8 «Cette révolution française ne laisse pas une mémoire unique, deux traditions mémorielles en découlent.» Sainclivier, J.: «La Mémoire des guerres civiles dans l’Ouest, du XIXesiècle aux années 1960: élément de permanence ou de rupture socio-politique?», dans Martin, J.-C. (dir.) (1995): La Guerre civile entre Histoire et mémoire. Nantes: Ouest éditions, p.195. 9 Cubbit, G.: «La Guerre civile imaginée dans la France du XIXesiècle: Michelet, Crétineau-Joly, Veuillot et la division nationale», dans ibid., p.186. OPEN ACCESS 84 SVĚT LITERATURY / LE MONDE DE LA LITTÉRATURE Feuillide (1826) et surtout les Lettres vendéennes de Joseph-Alexis Walsh. Toutes ces œuvres dramatisent, d’une manière plus ou moins concrète, les événements de la Guerre de Vendée et elles mettent l’accent sur la dimension mémorielle en formulant une leçon morale pour la postérité. Ainsi, l’auteur de L’Orpheline assure ses lecteurs que «[dans cet ouvrage] règne l’amour sacré de la monarchie, de la religion10» et l’un des héros principaux du roman, qui se termine par la mort du couple central immolé par les soldats bleus, déclare: «Je porte avec orgueil le nom de Vendéen. Vertu, religion, fidélité, amour sacré de la gloire et des Bourbons, tout se trouve exprimé dans ce nom immortel de Vendéen11.» Malgré une certaine exagération qui caractérise le roman, l’extrait nous prouve clairement l’existence d’une image figée de la Vendée, fondée sur la fidélité aux valeurs traditionnelles. Le poème de Capot de Feuillide relate l’échec de l’expédition des émigrés àQuiberon (juin-juillet 1795) et il se fonde sur une analogie biblique, d’ailleurs répandue àl’époque: les Vendéens, ce sont les héros tombés pour la foi, tels les nouveaux Maccabées12. Pareillement, les combattants vendéens ont donné l’exemple d’un sacrifice ultime pour une juste cause: «Le Dieu qui donne la victoire/devait payer le prix de leur fidélité:/ils moururent!…léguant àla postérité/le soin d’honorer leur mémoire13.» Quant àl’ouvrage du vicomte Walsh, il se fonde sur la commémoration car il met en place une double perspective temporaire: trois amis s’échangent des lettres pendant l’expédition d’Espagne (1823) pour se raconter des histoires et anecdotes de la guerre vendéenne. Le combat pour Dieu et le Roi d’hier est ainsi symboliquement associé àcelui d’aujourd’hui: «D’ailleurs, la guerre que l’on y faisait [en Espagne en 1823] était si noble! On s’y battait pour délivrer un Roi: n’était-ce pas une guerre vendéenne14?» Dans ses Lettres, Walsh raconte les combats héroïques de même que le supplice de la population civile, infligé par des impies. Il revendique l’authenticité de son récit: «Ce n’est donc point un roman en lettres que je publie, c’est un recueil d’histoires vraies, de faits connus dans le pays où ils se sont passés15.» Deux thèmes essentiels de la légende vendéenne s’y trouvent liés: «Ce pays fidèle est la Terre-Sainte de l’Europe, et le sang des martyrs y aaussi coulé sous l’étendard de la croix16!» L’œuvre de Walsh est donc exemplaire pour la création de la mémoire vendéenne et nous pouvons être d’accord avec Jean-Clément Martin qui affirme àson 10 Anonyme (1824): L’Orpheline de la Vendée. Tome I.Paris: Ch. Gosselin, p. X. 11 Ibid., pp.103–104. 12 Ainsi, l’auteur ouvre le livre par la citation du premier livre des Maccabées: «Morieumur omnes in simplicitate nostra: et testes erunt super nos coeulum et terra, quod injuste perditis nos.» (Machab. lib. I, cap. II, vers. XXXVII.) («Mourons tous, disaient-ils, dans la simplicité de notre cœur! Le ciel et la terre sont témoins pour nous que vous nous faites mourir injustement.») Capot de Feuillide, J.-G. (1826): Quiberon. Cinq vendéennes. Paris: C.J.Trouvé, p.1. 13 Ibid., p.8. 14 Walsh, J.-A. (1825): Lettres vendéennes ou la correspondance de trois amis en 1823. Tome I, première édition. Paris: A.Egron, pp. IX-X. 15 Ibidem. 16 Walsh, J.-A. (1858): Lettres vendéennes ou correspondance de trois amis en 1823. Tome I, huitième édition. Paris: J.Vermot, p.183. OPEN ACCESS JAROSLAV STANOVSKý 85 propos: «cet ouvrage inaugure une des voies essentielles de la constitution de la mémoire vendéenne, puisque ce n’est pas la guerre qui est son sujet, mais le souvenir en action, la mémoire en marche17.» Autrement dit, la littérature de la Restauration ne nous donne aucune preuve de «meurtre de mémoire» mais, bien au contraire, elle participe àla mise en place d’un mythe historique. De plus, la veine de la littérature vendéenne blanche ne s’arrête pas avec la Révolution de Juillet, bien au contraire, elle ne cesse d’être diffusée tout au long du siècle. En témoignent les nouvelles éditions des Lettres vendéennes: le livre aété publié, jusqu’en 1869, onze fois: quatre éditions pendant la Restauration, une cinquième en 1837, une sixième en 1843 et les autres sous le Second Empire (1854, 1858, 1860, 1864, 1869). Il est rapidement devenu un support du discours légitimiste, un certain «lieu de mémoire» mélancolique pour les partisans des Bourbons. Àpartir des années 1850, Les Lettres sont publiées avec une lettre d’approbation du pape Léon XII qui apprécie les «beaux exemples de vertu chrétienne et d’inébranlable fidélité au pouvoir légitime18». Or Walsh ne reste pas isolé dans son effort de rappeler, par un récit captivant, la mémoire glorieuse et douloureuse de la Vendée: la littérature royaliste traverse tout le reste du siècle. Sous la Monarchie de Juillet, Édouard Ourliac publie ses Contes du Bocage où il prend nettement parti pour les insurgés. Dans l’introduction historique, il retrace d’abord l’insurrection elle-même, y compris la description terrifiante des Colonnes infernales, pour défendre ensuite les valeurs traditionnelles contre la modernité décadente: Maintenant, on le sait, pour bien des gens encore, quand toutefois on ne dit rien de pire, les Vendéens furent des fanatiques. Dans ce siècle lâchement sceptique et superficiel, on atrouvé des mots pour dégrader toute grande chose: la religion n’est qu’hypocrisie, les plus antiques vérités sont des paradoxes, l’honnêteté, sottise; la fidélité, folie, entêtement, fanatisme19. Le récit du passé devient donc de nouveau un outil de mémoire, opérant cette fois-ci comme un support de la cause légitimiste. Les Contes du Bocage sont republiés sous le Second Empire et d’autres romans «blancs» paraissent àcette période. Les événements de la Vendée se transforment en une histoire exemplaire de la moralité chrétienne, en une matière apologétique. Ce phénomène se manifeste dans les œuvres de deux auteures: le recueil des nouvelles de la comtesse de La Rochère, publié en 1856 sous le titre éloquent Héros et martyrs, épisodes des Guerres de l’Ouest sous la Terreur, et le roman sentimental La Fiancée vendéenne de Caroline Falaize. Dans la préface de son recueil, la comtesse de La Rochère affirme que les histoires racontées devraient montrer «à quel degré d’héroïsme le sentiment chrétien peut élever l’être le plus simple et le plus faible20». Et La Fiancée combine le genre du roman sentimental avec une sensibilité catholique: 17 Martin, J.-C. (1989): La Vendée de la mémoire (1800–1980). Paris: Seuil, p.79. 18 Ibid., p.10. 19 Ourliac, E. (1856): Contes du Bocage, précédés d’un tableau historique des premières guerres de la Vendée. Paris: J.Lecoffre et Cie, p.57. 20 La Rochere, E. (1856): Héros et martyrs. Épisodes des Guerres de l’Ouest sous la Terreur. Paris: Julien, Lannier et Cie, p. VI. OPEN ACCESS 86 SVĚT LITERATURY / LE MONDE DE LA LITTÉRATURE la romancière dénonce les cruautés républicaines (selon l’auteure «les décrets incendiaires de la Convention n’ont été que trop fidèlement exécutés21») et l’héroïne du roman périt, symboliquement, en martyre pendant les noyades de Nantes. Remarquons également que le roman aété publié àLimoges chez Barbou frères, donc dans une maison d’édition spécialisée dans la littérature catholique. L’éditeur du roman affirme d’ailleurs que l’ouvrage «se recommande plus spécialement àl’intérêt de tous ceux qui ont gardé pour les martyrs de la Vendée de pieux souvenirs22». Sous la Troisième république, le souvenir de la Vendée mobilise ceux qui s’opposent au jeune régime républicain. En témoigne Il y acent ans, le roman historique sur la Révolution écrit en 1887, en plein développement de la Troisième République, par le marquis de Cugnac. Cugnac célèbre, lui aussi, l’héroïsme des insurgés: «ce serait donc une noble tâche d’écrire l’histoire de cette grande épopée guerrière dont les héros ont montré au monde la vertu et la gloire réunies sous l’égide de la religion23». Et il ajoute que ces événements «ont laissé dans l’ouest de la France des souvenirs ineffaçables24», ce qui contraste avec l’idée d’une mémoire effacée. Le rappel de la mémoire vendéenne s’appuie également, comme dans bien d’autres cas, sur la critique du parti opposé: Trop d’écrivains de notre siècle ont excusé ou même glorifié les actions barbares des terroristes. L’ouvrage de M.Taine vient aujourd’hui de juger chacun selon ses œuvres. Mais, ànotre avis, les plus humbles plumes mériteront de la patrie en rappelant ces époques épouvantables dont on peut dire: malheur àceux qui ont vécu dans ces temps de terreur25! Dans le contexte de la problématique mémorielle, les réflexions de l’auteur àla fin du livre sont remarquables: la République, fille de la Terreur révolutionnaire aux yeux de l’auteur, est le sujet d’une critique violente: La France est retombée sous le régime ruineux de la république. Le clergé et l’Église sont attaqués et menacés par d’ardents et nouveaux sectateurs. […] La famille, la propriété, la religion sont attaquées et menacées. Les deux premières échapperont-elles aux entreprises révolutionnaires? Le contraire est fort àredouter. […] Que nous ont amené toutes nos révolutions? Trois invasions allemandes, la perte de la Lorraine et de l’Alsace26. Le roman et la prise de position de son auteur manifestent le fait que même sous la République, la mémoire de la Vendée héroïque et martyre n’est pas étouffée dans la littérature et qu’elle sert toujours àfournir des arguments dans un combat idéologique. 21 Falaize, C. (1868): La Fiancée vendéenne. Limoges: Barbou frères, p.231. 22 Ibid., p.7. 23 Cugnac, L.-J. (1887): Il y acent ans. Roman historique sur la Révolution. Poitiers: Typographie P.Oudin, p.124. 24 Ibidem. 25 Ibid., p.133. 26 Ibid., pp.234–235. OPEN ACCESS JAROSLAV STANOVSKý 87 En résumant les faits, constatons que la littérature blanche participe activement àla création de la mémoire vendéenne tout au long du XIXesiècle, d’abord comme un support du régime de la Restauration (et plus particulièrement du parti des ultras), ensuite comme une voix de l’opposition légitimiste. Le lien ininterrompu de la mémoire historique traverse donc, dans les œuvres examinées, la majeure partie du XIXesiècle. Les auteurs royalistes soulignent unisono deux éléments de cette mémoire: l’héroïsme et le martyre. La Guerre de Vendée devient un point de référence capital pour «l’internationale blanche», formée par tous les mouvements légitimistes àtravers l’Europe (les carlistes en Espagne, les légitimistes au Portugal). Pour autant, la littérature n’oublie pas la souffrance du pays et les répressions barbares des Révolutionnaires. Les auteurs blancs sont donc bien conscients des cruautés et atrocités commises par les Républicains, mais ils les associent àla dimension chrétienne en créant un «martyrologe vendéen». Nous avons donc affaire àun certain mythe historique, voire àune hagiographie moderne et l’on ne saurait parler, àl’instar de Secher, de «l’impossible victimisation». De même, son affirmation que «pour effacer le génocide, les bourreaux et leurs partisans font disparaitre les victimes qui n’existent plus en tant que telles27» n’est pas tenable. La littérature blanche de l’époque est riche en récits de massacres, de violences, de surenchères révolutionnaires comme nous avons essayé de le démontrer par les exemples évoqués. LES AUTEURS BLEUS: «CONTRE-MÉMOIRE» DES VAINQUEURS? La mémoire de la Vendée ne se limite pas aux œuvres des légitimistes et des ultramontains. Les partisans de la Révolution traitent, eux aussi, cette période et son souvenir. Il n’est pas étonnant que les auteurs et les historiens libéraux décrivent la guerre de Vendée d’une manière assez différente. L’historiographie libérale ad’abord du mal àconcevoir «l’inexplicable Vendée», du moins dans le cas des grandes synthèses révolutionnaires. «La Vendée n’occupe que fort peu de pages au regard de l’ensemble des histoires de la Révolution française: ces insurrections de l’Ouest sont considérées comme des “annexes” marginales du grand récit révolutionnaire28». Nous avons donc affaire àune situation curieuse: alors que c’est le parti bleu qui est sorti victorieux de la guerre de Vendée, c’est plutôt l’image blanche qui s’impose tout au long du XIXesiècle jusqu’à la stabilisation de la Troisième République. Les ouvrages républicains restent minoritaires et sont confrontés àun imaginaire historique solidement établi, comme si «la mémoire bleue» de la Vendée était, au XIXesiècle, en défensive permanente. La version républicaine de l’histoire vendéenne entre également dans la littérature: certains auteurs de romans-feuilletons des années 1840 se montrent partisans de la Révolution (Emmanuel Gonzalès dans Les Mémoires d’un ange, Frédéric Soulié 27 Secher, R. (2011): Vendée du génocide au mémoricide. Mécanique d’un crime légal contre l’humanité. Paris: Les Éditions du Cerf, p.203. 28 Deruelle, A.— Roulin, J.-M. (dir.) (2014): Les Romans de la Révolution, 1790–1912. Paris: Armand Colin recherches, p.242. OPEN ACCESS 88 SVĚT LITERATURY / LE MONDE DE LA LITTÉRATURE dans Les Aventures de Saturnin Fichet)29. Une vision de la guerre plutôt favorable àla Révolution est représentée également par Quatre-vingt-treize de Victor Hugo qui regrette néanmoins la barbarie et la sauvagerie des deux partis. Or, quant àla mémoire républicaine de la Vendée, rappelons surtout deux œuvres qui se distinguent par un point de vue radicalement prorévolutionnaire: Les Bleus et les Blancs d’Étienne Arago (publié en 1846–1847 en feuilleton dans La Réforme et en 1862 dans la version définitive) et La Colonne infernale de Louis Noir (1883). Républicains convaincus et engagés, les deux auteurs recourent àun mélange de l’histoire réelle et de la fiction, des faits historiques et des intrigues romancées pour transmettre l’image de l’histoire mais également pour soutenir leur programme politique, patriotique et laïc. Il est ànoter que leur vision de la Vendée se fonde sur l’opposition au point de vue royaliste, et donc àla tradition établie. Pour Arago, l’image de la Vendée héroïque est fausse dès le début, car la vraie cause de la guerre était le complot des prêtres: «Oui, quoi qu’on en ait dit jusqu’à ce jour, la guerre de Vendée fut la conséquence, non du dévouement chevaleresque des nobles, mais des menées ténébreuses des prêtres30.» L’auteur déclare l’exactitude des faits rapportés et il voit donc sa mission dans la «correction de l’histoire»: Si je me suis souvent trouvé en contradiction avec cent écrivains royalistes, si je m’inscris continuellement en faux contre M. de Barante, le véritable auteur des «Mémoires de madame de la Rochejaquelein»; si même je contrarie plus d’une fois des écrivains moins partiaux et d’un esprit plus libéral, la raison en est simple: j’ai marché toujours entouré de documents authentiques, je ne m’en suis pas tenu àla tradition, je ne me suis pas laissé aveugler par une fantasmagorie trop longtemps accréditée; enfin, contrairement àceux qui avaient imaginé des épisodes de romans en écrivant l’histoire, j’ai voulu faire un tableau d’histoire en lui donnant la forme du roman31. Nous trouvons la même attitude chez Louis Noir. Comme Arago, il se réclame de l’exactitude et de la mission pédagogique de son roman: Pour moi, appuyé sur le solide terrain de l’histoire et restant fidèle àla vérité jusqu’au scrupule, j’essaye de combler par le roman une immense lacune dans l’éducation du peuple; dans le récit de drames réels qui ont été vécus, je cherche àencadrer les récits de nos écrivains illustres32. Noir s’oppose également àla version établie de l’histoire vendéenne qui est pour lui réactionnaire et cléricale: «L’éducation cléricale a[…] bien faussé et obscurci l’es29 Voir àce propos Queffelec, L. (1985): «Contre-Révolution, Guerre civile ou Résurgence du passé: La Vendée dans le roman-feuilleton de 1836 à1848», dans Vendée, Chouannerie, Littérature. Actes de colloque d’Angers, 12–15 décembre 1985. Angers: Presses de l’Université d’Angers, pp.377–400. 30 Arago, É. (1862): Les Bleus et les Blancs. Premier volume. Paris: E.Dentu, p.6. 31 Ibid., p.12. 32 Noir, L. (1883): La Colonne infernale. Paris: C.Marpon et E.Flammarion, p.148. OPEN ACCESS