Carmen insignis Coronae Bohemiae, un appel à la paix chrétienne dans la tourmente hussite
Abstract
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Carmen insignis Coronae Bohemiae, un appel àla paix chrétienne dans la tourmente hussite1 Marie Bláhová ABSTRACT This study looks at sentiments within Hussite Bohemia in the early 1430s after adecade of war in which, although the Hussites had defeated five crusades, they were failing to secure public discussion of the Hussite programme. These sentiments were expressed by aHussite spokesman, Master of the Arts Faculty of Prague University, Laurentius of Březová, in apoem responding to the Bohemians’ victory over the fifth crusade at Domažlice on 14 August 1431. KEYWORDS Hussite Bohemia; Laurentius of Březová; fifth crusade; Hussite programme; desire for peace La mort en martyrs des maîtres Jean Hus et Jérôme de Prague àConstance,2 survenue respectivement les 6 juillet 1415 et 30 mai 1416, eut un large retentissement àtravers toute la Bohême. La communion au calice, dont les débuts remontaient au temps de l’activité de Jean Hus et dont la pratique se rependit massivement après sa mort, témoignait de la volonté d’un retour àl’institution biblique. Après la mort de Hus, ses adeptes, élèves et amis diffusèrent son enseignement dans les églises, ainsi qu’en dehors d’elles, en organisant, àpartir de Pâques de 1419, des rassemblements massifs sur des collines, qui prirent le nom de «pèlerinages des montagnes». Les participants donnaient àces «montagnes» des noms bibliques. Lors de ces rencontres, les prédicateurs réformés annonçaient aux gens simples qui constituaient leur public la vérité 1 Cet article est une version révisée et élargie d’un exposé présenté lors de la conférence «Guerre sainte et paix chrétienne àla fin du Moyen Âge» àMalaga les 13 et 14 décembre 2010. Il aété élargi et retravaillé àl’Université Charles dans le cadre du programme PROGRES Q09: Histoire— La clé pour comprendre le monde globalisé. 2 Sur les deux personnages des «martyrs de Constance», voir notamment: V.FLAJŠHANS, Mistr Jan Hus, Prague 1915; J.SEDLÁK, M.Jan Hus, Praha 1915; V.NOVOTNÝ, Mistr Jan Hus, 2 vol., Praha 1919, 1921; F.M.BARTOŠ, Čechy vdobě Husově [La Bohème en temps du Hus], Praha 1947; P.HILSCH, Johannes Hus (um 1370–1415). Prediger Gottes und Ketzer, Regensburg 1999; J.KEJŘ, Die Causa Johannes Hus und das Prozessrecht der Kirche, Regensburg 2005; F.ŠMAHEL., Život adílo Jeronýma Pražského [La vie et l’oeuvre de Jérôme de Prague], Praha 2010.
46 PRAGUE PAPERS ON THE HISTORY OF INTERNATIONAL RELATIONS 2/2019 divine, et l’extase religieuse des pèlerins se muait en sentiments d’appartenance et de persévérance dans une meilleure connaissance de ces vérités lors de messes d’une grande sobriété servies sous la voûte céleste.3 Tout cela détacha les habitants de la Bohême de l’Église officielle. Tous les partisans de Hus étaient animés par le désir de bâtir une nouvelle société et de légiférer selon des principes religieux.4 Les differents groupes hussites, des radicaux du Sud de la Bohême aux modérés maîtres de l’université de Prague, avaient cependant des avis divergeants sur la manière de réaliser ce projet. C’est dans cette atmosphère que se constituèrent les revendications de base du hussitisme, débouchant sur les quatre articles de Prague. La liberté de proclamer la parole divine, la communion sous les deux espèces, l’abolition du pouvoir temporel des clerc et la punition des péchés mortels5 constituaient des revendications propres àtous les courants hussites, quand bien même il s’agissait pour certains d’exigences minimales et pour d’autres d’attentes maximalistes. De même, l’interprétation de chaque article variait d’un groupe àl’autre et évolua durant les seize années que dura la révolution.6 Les quatre articles de Prague furent promulgués par les communautés hussites le 27 mai 1420 alors que l’armée des croisés assemblée àWrocław et conduite par Sigismond de Luxembourg, avançait vers la capitale tchèque. En juin 1421, ils furent promulgués comme loi du pays lors de la diète de Čáslav. Les querelles entre les hussites et les catholiques, qui se manifestaient par des pratiques liturgiques différentes, débouchèrent sur une guerre civile qui commença en 1419.7 Celle-ci tirailla la Bohême, au même titre que les croisades ordonnées par le pape. Les deux camps se battaient pour la foi, chacun prétendant mener une «guerre sainte» et juste.8 Le rapport que les hussites entretenaient avec la guerre n’était 3 F.ŠMAHEL, Husitská revoluce [La révolution hussite], 2, Praha, 1993, p.313 sq.; P.ČORNEJ, Velké dějiny zemí Koruny české, V, 1402–1437, [La grande histoire des pays tchèques], Praha— Litomyšl 2000, pp.204–208. 4 Voir également F.SEIBT, Hussitica. Zur Struktur einer Revolution, Köln 1990 (1965), pp.16–18. 5 Laurent de Březová énumère et présente dans le détail les quatre articles de Prague dans sa Chronique hussite. Voir «Vavřince zBřezové Kronika husitská» [La Chronique hussite de Laurent de Březová], éd. J.GOLL, Fontes rerum Bohemicarum, V, Praha 1893, pp.391–395. La trace la plus ancienne est conservéé dans la traduction allemande du manifeste des représentants de Prague destinée àl’étranger (Staatsbibliothek Berlin. Preussisches Kulturbesitz, Ms. lat. 4o 354, fol.141v— 147r) (éd. par F.M.BARTOŠ, Manifesty města Prahy zdoby husitské / Les manifestes de la ville de Prague de l’époque des guerres hussites, in: Sborník příspěvků kdějinám hlavního města Prahy 7, 1932, pp.275–278). 6 Au sujet de l’évolution du contenu des quatre articles de Prague, voir František ŠMAHEL, Husitské Čechy. Struktury, procesy, ideje [La Bohême hussite. Structures, processus, idées], Praha 2001, pp.292–308. Au retentissement étouffé des quatre articles ches rapporteurs étrangers: C.HRUSCHKA, Kriegsführung und Geschichtsschreibung im Spätmittelalter. Eine Untersuchung zur Chronistik der Conzilszeit, Köln-Weimar-Wien 2001, pp.116–117. 7 P.ČORNEJ, Velké dějiny…, p.248. 8 Voir P.SOUKUP, Bible anásilí za válek shusity [Bible et violence pendant les guerres avec les hussites], in: Pavel Soukup et al., Křížové výpravy vpozdním středověku. Kapitoly zdějin náboženských konfliktů [Les croisades àla fin du Moyen Âge. Quelques chapitres de l’histoire des conflits religieux], Praha 2010, pp.78–87.
MARIE BLáHOvá 47 cependant pas homogène. Une grande partie des adeptes du hussitisme prônait le pacifisme, dans la veine du Nouveau Testament, et refusait d’imposer la vérité de l’évangile par les armes. Face àeux, les partisans du hussitisme combattant, que l’on trouvait en particulier dans le district radical de Tábor, argumentaient leur position àl’aide d’exemples tirés de l’Apocalypse et de l’Ancien Testament.9 Il incombait aux idéologues du hussitisme de se positionner dans ce contexte. La guerre constituait un important problème éthique pour la plupart d’entre eux. Les considérations sur la paix et sur le sens de cette notion étaient en outre contenues dans le message hussite dès les tout débuts du mouvement. L’un des sermons que Jean Hus avait préparé pour sa défense lors du concile de Constance traitait justement du contenu et du sens de l’idée de «paix» (Sermon sur la paix).10 Dans son introduction, Hus entendait saluer l’assistance du concile par les mots de l’Évangile selon saint Matthieu: «Paix àcette maison».11 Dans le second texte qu’il avait préparé, il avait développé la notion de la paix double, celle de Dieu d’une part, et celle du monde de l’autre. Il expliquait ainsi que la paix de Dieu correspondait àla paix de l’homme avec soi-même ainsi qu’avec ses proches, tandis que la paix du monde résidait dans l’organisation pacifique des choses du monde nécessaires àla vie humaine et dans leur utilisation parcimonieuse, sans perturbation fâcheuse.12 Dans ses considérations, Jean Hus s’inspirait, comme dans ses autres textes, des écrits de Wyclif. L’ami de Jean Hus Jacobellus de Stříbro s’inscrivait dans le même courant de pensée, se réclament également de l’influence du réformateur anglais (1414).13 Le danger réel qu’incarnait l’agression militaire, et qui menaçait toujours plus fortement les hussites àpartir de 1420, les obligea toutefois àune démarche plus pragmatique et entraîna un déplacement dans la pensée des maîtres de l’université. C’est ce dont témoignent les discussions sur la morale, la guerre et la paix conduites àl’université de Prague, ainsi que les traités des maîtres de l’université Jacobellus de Stříbro et Jean Příbram qui justifient àpartir de 141914 la guerre chrétienne, pour autant qu’elle se limitait àune réaction défensive.15 Dans le contexte d’une situation 9 P.ČORNEJ, Velké dějiny…,., p.248. 10 F.M.DOBIÁŠ, A.MOLNÁR, Nástin Husova zápasu [La lutte hussite: ébauche de présentation], in: Husova výzbroj do Kostnice [L’équipement de Jean Hus àConstance], Praha 1965. pp.42–43. Le texte en question figure aux pages 57–82. 11 Mat. 10,12. 12 Mistr Jan Hus, Sermo de pace, éd. F.M.BARTOŠ, A.MOLNÁR, Praha 1961. Voir «Řeč omíru» [Le sermon sur la paix], dans F.M.DOBIÁŠ, A.MOLNÁR, Nástin…, p.42 sq. 13 F.SEIBT, Hussitica…, p.29 et s. 14 Quellen und Untersuchungen zur Geschichte der Böhmischen Brüder, éd. Jaroslav GOLL, II. Petr Chelčický und seine Lehre, Prag 1882, pp.55–56; F.M.BARTOŠ, Literární činnost mistra Jakoubka ze Stříbra [L’activité littéraire de maître Jacobellus de Stříbro], Praha 1925, p.56, Nr.81. Au sujet de la datation, voir F.SEIBT, Hussitica…, p.24. 15 F.SEIBT, Hussitica…, pp.17–28; voir également F.M.BARTOŠ, Do čtyř pražských artikulů. Zmyšlenkových aústavních zápasů let 1415–1420 [Les quatre articles de Prague, conflits de pensées et luttes institutionnelles— 1415–1420], in: Sborník příspěvků vdějinám hlavního města Prahy, V, 1932, pp.571–572. Ce changement de point de vue était en relation avec la radicalisation totale de la société, y compris des prédications théologiques des années 1419–1420. Voir J.MAREK, Jakoubek ze Stříbra apočátky utrakvistického kazatelství včeských
48 PRAGUE PAPERS ON THE HISTORY OF INTERNATIONAL RELATIONS 2/2019 de plus en plus exacerbée, l’université de Prague publia le 17 février 1420 un avis sur cette question. Cet avis reconnaissait le droit au combat physique pour la défense des vérités de l’évangile16 et justifiait l’intervention des couches les plus basses dans le cas où la noblesse négligeait son devoir.17 Les maîtres de Prague résolvaient le problème moral procédant de la violence utilisée pour imposer les vérités de l’évangile en demandant aux combattants— de manière certes illusoire— de faire usage adéquat de la violence et d’épargner les innocents.18 La bulle de croisade Omnium plasmatoris domini fulminée par Martin Vcontenait la première justification officielle de la guerre dans le camp catholique. Elle était dirigé contre les adhérents de Wycliff ainsi que contre les hussites et autres «hérétiques». Elle fut publiée àFlorence le 1er mars 1420, et publiquement proclamée àWrocław le 17 mars.19 Quand le pape Martin Vprononça la croisade anti-hussite, les croisés se rassemblèrent àWrocław. Sous la conduite de Sigismond roi de Rome, roi de Hongrie, roi de Bohême couronné, mais non accepté, l’armée qui se dirigeait vers la Bohême, et le danger qu’elle représentait, eurent pour effet d’unifier les différents courants du camp hussite. Les idéologues hussites comprirent que le glaive spirituel ne suffirait pas àdéfendre les vérités de l’évangile et se plièrent aux exigences de la «guerre sainte». La défense armée devint donc une nécessité pour eux.20 S’ils tenaient àdéfendre leur programme, ils devaient conduire une «guerre juste». La «guerre sainte» pour la vérité divine domine la pensée des idéologues hussites. Les pacifistes comme Pierre Chelčický, qui désirait vivre selon le modèle des communautés chrétiennes primitives et refusait toute organisation politique, toute société corporative ou encore toute forme d’administration progressive,21 se retrouvèrent en marge du zemích [Jacobellus de Stříbro et les commencements de la prédication utraquiste dans les pays Tchèques], Praha 2011, pp.72–77. 16 F.SEIBT, Hussitica…, p.50; F.ŠMAHEL, Husitské Čechy…, p.50. 17 K.KROFTA, Duchovní odkaz husitství [L’héritage spirituel du hussitisme], Praha 1946, p.155. 18 P.ČORNEJ, Velké dějiny, IV, p.249. 19 Die Urkunden Kaiser Sigmunds (1410–1437), éd. Wilhelm ALTMANN, Regesta imperii, XI, Innsbruck, 1896–1900, numéro 4233a. Voir aussi C.HRUSCHKA, Kriegsführung…, p.121. 20 Archiv český čili staré písemné památky české imoravské [Les archives de la Bohême, textes anciens de Bohême et de Moravie], éd. F.PALACKÝ, III, Praha 1844, pp.212–213. 21 On trouvera une riche bibliographie sur Petr Chelčický dans: E.PETRŮ, Soupis díla Petra Chelčického aliteratury oněm [L’œuvre de Petr Chelčický et la littérature le concernant], Praha 1957, pp.84–194; J.BOUBÍN, Petr Chelčický ajeho dílo včeské izahraniční historiografii let 1978–1994 [Petr Chelčický et son œuvre dans l’historiographie tchèque et étrangère des années 1978 à1994], in: Husitský Tábor, 12, 1999, pp.49–54; IDEM, Dílo Petra Chelčického asoučasný stav jeho zpřístupnění [L’œuvre de Petr Chelčický et l’état actuel de son accessibilité], in: Český časopis historický, 102, 2004, pp.273–296; F.ŠMAHEL, Peter von Cheltschitz und seine Kritik der geistlichen und weltlichen Gewalten, in: Historica, 2, 1995, pp.61–73; IDEM, Husitské Čechy [La Bohême hussite], pp.308–330; J.BOUBÍN, Petr Chelčický. Myslitel areformátor [Petr Chelčický, le penseur et le réformateur], Praha 2005; IDEM, Obraz převráceného světa. Kúvahám Petra Chelčického ospolečnosti [L’image d’un monde sens dessus dessous: les réflexions de Petr Chelčický sur la société], Český časopis historický, 108, 2010, pp.593–614; T.WÜNSCH, Ein “Dritter Weg“? Postkonziliarismus in den Traktaten des
MARIE BLáHOvá 49 mouvement hussite qui était dominé par la ferme résolution de se mobiliser contre les croisés.22 Le principe de Chelčický selon lequel le vrai chrétien devait se borner àun conflit spirituel n’était plus recevable dans cette nouvelle configuration. De surcroît, la victoire hussite de Vitkov, près de Prague, le 14 juillet 1420, conforta le mouvement dans l’idée que la «guerre sainte» était légitime. Dans l’autre camp, l’appellation de «guerre sainte» désignait une réalité toute autre: cinq croisades furent conduites vers la Bohême contre les hussites au nom de l’Église.23 Toutes se soldèrent par le fiasco des croisés.24 Les succès hussites ne parvinrent cependant jamais tout àfait àréfuter les doutes sur la légitimité de la guerre. En outre, les violences militaires, le relâchement des barrières morales et la soif du butin qui étaient le lot de toutes les guerres approfondirent davantage ces doutes. Ainsi Pierre Chelčický, que nous avons mentionné plus haut, n’en démordait-il pas: lui, qui était, semble-t-il, un paysan originaire d’un petit village du Sud de la Bohême, était aussi un théologien sans formation universitaire qui, néanmoins, jouissait d’une intelligence naturelle et d’une connaissance admirable de la Bible et des autorités de l’Église. Or il insistait toujours sur l’idée que seul le combat spirituel était permis aux chrétiens et maudissait la société chrétienne bâtie sur le pouvoir et la violence.25 Lors d’uns discussion avec Pierre Chelčický, l’évêque de Tábor Nicolas de Pelhřimov reconnut la nécessité de la démarche militaire; il essaya toutefois de déterminer un seuil maximum de la violence.26 Dans la pratique quotidienne des communautés hussites, la morale combattante et la discipline militaire propre au «Règlement militaire de Žižka»27 étaient cependant les aspects les plus importants. Dans la Bohême hussite, il n’y avait plus de place pour la «paix». Les doutes des hussites modérés sur la légitimité de la guerre, liés àla lassitude face aux luttes perpétuelles, entraînèrent àpartir de 1425, malgré les succès Petr Chelčický und des Bartholomäus von Maastricht um 1440, in: Nach dem Basler Konzil. Die Neuordnung der Kirche zwischen Konziliarismus und monastischen Papat (ca. 1415–1475), éd. J.DENDORFER— C.MÄRTL, Münster 2008, pp.19–43. 22 Cet esprit transparaît nettement dans le manifeste des Praguois appelant les habitants des campagnes tchèques àse défendre contre les croisés. Voir Archiv český… III, pp.212–213. 23 Voir Marie BLÁHOVÁ, L’image des croisades anti-hussites dans l’historiographie de l’époque, in: La noblesse et la croisade ala fin du Moyen Age (France, Bourgogne, Bohême), éd. M.NEJEDLÝ et J.SVÁTEK, Toulouse 2009, pp.131–134. 24 Des descriptions détaillées des croisades conduites contre les hussites figurent dans tous les ouvrages consacrés àla révolution hussite. Voir en particulier: F.ŠMAHEL, Husitská revoluce [La révolution hussite], 3, Praha 1996; P.ČORNEJ, Velké dějiny…, V, passim. 25 K.KROFTA, Duchovní odkaz…, pp.154–174. 26 P.ČORNEJ, Velké dějiny…, p.322; F.ŠMAHEL, Husitské Čechy, pp.308 et s. 27 Staročeské vojenské řády. Hájek. Vlček. Žižka [Règlements militaires en vieux tchèque. Hájek. Vlček. Žižka], éd. F.SVEJKOVSKÝ, Praha 1952, pp.23–27. Voir: L.LANCINGER, Čtyři artikuly pražské apodíl universitních mistrů na jejich vývoji [Les Quatre articles de Prague et le rôle des maîtres universitaires dans leur développement]. In: Acta Universitatis Carolinae: Historia Universitatis Carolinae Pragensis: Příspěvky kdějinám Univerzity Karlovy 3, č.2, Praha 1962, pp.3–61; F.ŠMAHEL, Husitská revoluce III, p.141; P.ČORNEJ, Velké dějiny, pp.329–331; IDEM, Jan Žižka. Život adoba husitského válečníka, [Jan Žižka. La vie et l’époque d’un guerrier hussite], Praha 2019, pp.324–534.
50 PRAGUE PAPERS ON THE HISTORY OF INTERNATIONAL RELATIONS 2/2019 militaires, une aspiration àla pacification des rapports entre la Bohême hussite et le monde environnant.28 Paradoxalement, les expéditions militaires en dehors des frontières de la Bohême, appelées incursions, devaient aller dans ce sens. Les acteurs de ces expéditions répandaient l’enseignement hussite àtravers l’Europe catholique àl’aide des traités hussites ainsi que de leurs armes; ils revendiquaient une audience publique et une discussion sur le programme hussite. En même temps, les hussites s’assuraient par ces expéditions des butins et des ressources pour l’entretien de leurs armées, chose que le pays ravagé ne pouvait leur octroyer.29 La requête des hussites, qui entendaient que l’on évoque leur programme, ne rencontra cependant que répugnance et opposition de la part des prélats catholiques. Le pape Eugène IV reconduisit en effet l’anathème qui s’abattait sur eux et engagea des sommes d’argent destinées àsoutenir la lutte anti-hussite.30 C’est seulement la cinquième croisade qui amena les dignitaires de l’Église ànuancer leur avis. Giuliano Cesarini s’était chargé de préparer l’expédition. Il était alors cardinal, légat pontifical pour la Bohême et les pays voisins, et président du concile de Bâle qui venait d’être convoqué.31 Il était le plus zélé des adversaires du hussitisme et refusait toute discussion avec eux. Son but unique était l’anéantissement total des hussites par la croisade, ce qui n’avait jusqu’àprésent pas encore était possible en raison des échecs des expédition successives.32 Il collaborait avec son adjoint, le dominicain Jean Stojkovic de Raguse, ainsi qu’avec l’archidiacre de Barcelone Jean Palomar.33 Giuliano Cesarini arriva àNuremberg le 4 mars pour participer àla diète d’Empire qui parlementait depuis le début du mois de février sur la préparation de la prochaine croisade anti-hussite. Giuliano Cesarini y présenta le 11 mars son projet d’une intervention fixé àl’été suivant. En dix jours, il parvint àrallier àsa cause la noblesse d’empire et le roi et promit de participer en personne àl’expédition. Pourtant, la croisade n’eut pas l’écho que le cardinal escomptait dans l’Empire.34 Giuliano Cesarini réfléchissait àune solution militaire radicale au cas où les hussites n’abandonneraient pas leur programme et ne reviendraient pas dans le giron de l’Église. Il désirait tellement écraser par les armes 28 F.ŠMAHEL, Husitské Čechy, p.50. 29 F.ŠMAHEL, Husitská revoluce III, pp.210–230; P.ČORNEJ, Velké dějiny…, pp.498–545. 30 25000 ducats. Voir Monumenta conciliorum generalium seculi decimi quinti, éd. F.PALACKÝ, Concilium Basilience, II, Vindobonae 1873, p.27. Voir également J.KEJŘ, Česká otázka na basilejském koncilu [La question tchèque au concile de Bâle], in: Husitský Tábor, 8, 1985, p.111 sq. 31 A.MOLNÁR, Na rozhraní věků. Cesty reformace [Àla limite des pages, les chemins de la réforme], Praha 2007, pp.124–129; J.KEJŘ, Česká otázka…, p.111–113. Àpropos du personnage de Julian Cesarini voir Poggius Florentinus, Oratio in funere reverendissimi cardinalis Juliani de Caesarinis Romani, dans A.MAI, Spicilegium romanum X, Romae 1844, pp.374–384; H.FECHNER, Giuliano Cesarini (1398–1444) bis zu seiner Ankunft in Basel am 9.September 1431, Berlin 1907; P.BECKER, Giuliano Cesarini, Diss. Münster, Kalmünz 1935; R.MOLS, Cesarini (Julien) senior, in: Dictionnaire d’histoire ecclésiastique, sous la dir. de A.BAUDRILLART, cont. par A. de MEYER et Ét. VAN CAUWENBERCH, XII, Paris 1953, col. 220–249; G.CHRISTIANSON, Cesarini: The Conciliar Cardinal. The Basel Years, 1431–1438, St.Ottilien 1979 (= Kirchengeschichtliche Quellen und Studien, 10). 32 A.MOLNAR, Na rozhraní věků…, p.124. 33 J.KEJR, Česká otázka…, p.113. 34 Ibid., p.112.
MARIE BLáHOvá 51 les hussites qu’il avait interdit aux différents princes de signer une paix séparée avec eux. Le roi Sigismond et quelques autres dignitaires de l’Empire avaient néanmoins accepté de négocier et rencontrèrent les hussites àCheb en mai 1431. Au bout de deux jours, Jean Stojkovic se rendit au lieu de la réunion et demanda de manière catégorique de «mettre fin àtoute négociation avec les Tchèques tant qu’ils ne voudr[aient] pas se plier aux décisions de l’Église et n’abandonner[aient] pas la communion sous les deux espèces.35» Cette condition était irrecevable pour les hussites. Il était manifeste que ni le pape ni le concile n’étaient prêts àun accord. La demande des hussites de pouvoir défendre publiquement leur enseignement était donc rejetée. Les hussites refusèrent dès lors catégoriquement de se soumettre àl’Église et au concile. Sigismond fit donc savoir au roi de Pologne Władysław que necessarium est, ut ad arma veniamus.36 Après l’échec de la négociation, plus rien ne pouvait arrêter Giuliano Cesarini dans sa préparation de la cinquième croisade, dont l’appel fut confirmé par le pape le 22 avril. Le légat parcourut l’Empire et prêcha la croisade àtravers des sermons enflammés. Il rassembla de l’argent et appela les habitants des contrées parcourues às’engager dans la guerre contre les hussites. Parallèlement il négocia avec les princes laïques. Le 29 juin, il proclama de manière solennelle le début de la cinquième croisade en l’église Saint-Sebaldus de Nuremberg: elle était censée conduire àl’extermination des hussites. Une armée de quarante mille hommes,37 menée par le prince électeur et burgrave de Nuremberg et margrave de Brandebourg Friedrich de Hohenzollern, traversa la forêt qui séparait la Bavière et la Bohême au début du mois d’août 1431, accompagnée du légat pontifical et de son corps armé en réponse àla promesse qu’il avait faite. L’armée pilla pendant un certain temps la Bohême occidentale. Puis l’armée hussite conduite par Prokop le Chauve arriva le 14 août près de la ville de Domažlice. La mauvaise communication entre les différents corps armés de la croisade, la proximité de l’ennemi, le fracas des chariots et le chant entonné par le chœur des combattants hussites entraînèrent la débâcle immédiate des croisés, qui abandonnèrent un riche butin aux hussites.38 Giuliano Cesarini abandonna son chariot: outre ses provisions, il contenait son chapeau de cardinal, sa chasuble liturgique et sa bulle de nomination. Son rêve d’écraser de manière définitive les hussites était totalement anéanti. 35 A.MOLNAR, Na rozhraní věků…, p.125. 36 Urkundliche Beiträge zur Geschichte des Hussitenkrieges in den Jahren 1419–1436, éd. F.PALACKÝ, II, Prag, 1873, Nr.737, p.212. 37 Certaines sources mentionnent les chiffres exagérés de 90 000 piétons, 4 000 cavaliers et 4 000 chariots. Bartošek de Drahonice parle même de 130 000 hommes. Les historiens estiment cependant que l’armée des croisés devaient compter entre 30 000 et 40 000 hommes. Voir P.ČORNEJ, Velké dějiny… V, p.552. 38 Joannis de Segovia Historia gestorum generalis synodi Basiliensis, éd. E.BIRK, Caput XVIII, De turpi fuga exercitus fidelium ex regno Bohemie, et confugio ad concilii celebracionem, dans Monumenta conciliorum generalium seculi decimi quinti, ediderunt Caesareae Academiae scientiarum socii delegati, Concilium Basiliense, Scriptorum tomus secudus, Vindobonae 1873, pp.27–29. Voir aussi A.MOLNÁR, Chebský soudce [Le Jugement de Cheb], in: Soudce smluvený vChebu, Cheb, 1982, pp.14–15; J.MACEK, Prokop Veliký [Prokop le Grand], Praha 1953, pp.113–122; J.DURDÍK, Husitské vojenství [L’art militaire hussite], Praha 1953, pp.162–166; F.ŠMAHEL, Husitská revoluce III, pp.240–243; P.ČORNEJ, Velké dějiny… V, pp.552–557.
52 PRAGUE PAPERS ON THE HISTORY OF INTERNATIONAL RELATIONS 2/2019 La fuite des croisés et la victoire des hussites sans même avoir àcombattre amenèrent les dignitaires de l’Église ànégocier comme le souhaitaient depuis des années déjà les hussites. «L’une des batailles les plus honteuse de l’histoire militaire»,39 dans laquelle certains crurent pouvoir lire le châtiment divin pour les péchés et la dégradation de l’Église,40 de même que la prise de conscience que l’on ne pourrait pas combattre les hussites par les armes, amenèrent les pères du concile àréapprécier leur attitude. Les voix pour une négociation modérée avec les hussites dominaient, bien que les pères du concile se réservassent la possibilité d’organiser une nouvelle guerre.41 Même le cardinal Cesarini obtempéra. Après son fiasco militaire, il renonça totalement àl’idée d’anéantir militairement les hussites et, comme certains participants du concile, choisit de convaincre les hussites par le biais d’une «voie amicale».42 Le roi Sigismond cessa également de croire en la force de l’épée, d’autant plus que la sympathie envers les hussites croissait dans certaines régions de l’empire.43 Les conditions de négociation àtravers un concile avec les hussites furent convenues àCheb le 18 mai 1432 (Jugement de Cheb).44 La délégation tchèque arriva donc àBâle le 4 janvier 1433.45 En Bohême, la victoire hussite provoqua l’enthousiasme. Elle inspira même àl’un des porte-parole du mouvement hussite, Laurent de Březová, un poème en latin intitulé: Carmen insignis corone Bohemie pro tropheo sibi divinitus concesso circa Ryzmberg et Domazlice in anno Domini millesimo quadringentesimo tricesimo primo in vigilia Assumpcionis gloriose semperque virginis et dei genitricis Marie feria tercia, quarta decima die mensis Augusti.46 39 J.KEJŘ, Česká otázka…, p.113. 40 Johannis de Ragusio, Initium et prosecutio Basiliensis concilii, dans Monumenta conciliorum generalium seculi decimi quinti, Concilium Basiliense, I, éd. F.PALACKÝ, Vindobonae 1857, pp.101, 109. Voir J.KEJŘ, Česká otázka…, p.113. 41 Plusieurs dignitaires de l’Empire soutenaient la possibilité d’organiser une nouvelle guerre, en particulier les chevaliers teutoniques, mais encore les ducs de Savoie et de Bourgogne. Voir J.KEJŘ, Česká otázka…, p.115 sq. 42 J.KEJŘ, Česká otázka…, p.114. 43 J.KEJŘ, Česká otázka…, p.113 sq. 44 Johannis de Ragusio, Tractatus, quomodo Bohemi reducti sunt ad unitatem ecclesiae, éd. F.PALACKÝ, dans Monumenta Conciliorum…. I, pp.219–220; Urkundliche Beiträge zur Geschichte des Hussitenkrieges in den Jahren 1419–1436, éd. F.PALACKÝ, II. Band, von den Jahren 1429–1436, Prag 1873, Nr.802, pp.281–283; C.HÖFLER, Geschichtsschreiber der hussitischen Bewegung II, Wien 1865, pp.702–703; A.MOLNÁR, Chebský soudce, pp.9–37. 45 A.KRCHŇÁK, Čechové na basilejském sněmu [Les Tchèques au concile de Bâle], Řím 1967, pp.15–21. Àpropos de l’histoire de concile de Bâle: E.MEUTHEN, Das Basler Konzil als Forschungsproblem der europäischen Geschichte, Opladen 1985; J.HELMRATH, Das Basler Concil 1431–1449. Forschungsstand und Probleme, Köln 1987; S.SUDMANN, Das Basler Konzil. Synodale praxis zwischen Routine und Revolution, Münster 2004; Die Konzilien von Pisa (1409), Konstanz (1414–1418) und Basel (1431–1449). Institution und Personen, éd. H.MÜLLER, Ostfildern 2007. Sur la participation tchèque au Concile de Bâle, voir Deník Petra Žateckého (Liber diurnus) [Journal intime de Pierre de Žatec], éd. F.HEŘMANSKÝ, J.MACEK, Praha 1953. 46 Píseň ovítězství uDomažlic [La chanson sur la victoire de Domažlice], éd. J.GOLL, FRB, V, pp.543–563; Píseň ovítězství uDomažlic, éd. K.HRDINA et B.RYBA, transl. J.B.ČAPEK, Praha 1951.
MARIE BLáHOvá 53 Laurent de Březová était le fils du petit noble Wenceslas de Březová. Il était un représentant typique du hussitisme modéré lié àl’université de Prague.47 Né vers 1370, il obtint le titre de bachelier en arts libéraux en 1390 àl’université de Prague. Par l’intercession de la reine Sophie, il obtint l’année suivante son premier bénéfice religieux alors qu’il n’avait pas encore atteint l’âge requis (20 ans). Comme cela était alors courant, il n’exerça pas en personne son bénéfice et se fit suppléer par un représentant. Les revenus de son bénéfice lui permettaient de se consacrer àses études. À23 ans, le 22 mars 1394, il obtint le titre de maîtres es arts. Il ne se fit cependant pas ordonner prêtre et refusa de reprendre tout de suite son bénéfice religieux; il demanda àl’archevêque de Prague, Jean de Jenštejn, une dispense afin de parfaire sa formation. Il obtint le droit d’être absent àses deux bénéfices religieux et s’inscrivit àla faculté de droit. Aucune information sur ces études de droit ne nous est parvenue. Alors qu’il n’était pas ordonné prêtre, il administra ses bénéfices, il s’appliqua àen augmenter les biens puis il les échangea contre d’autres bénéfices avec l’accord du pape. Alors que ses bénéfices se trouvaient loin de Prague, il ne quitta pas la ville pendant une longue période et s’acheta même progressivement plusieurs maisons dans la Vieille Ville de Prague. Au début du quinzième siècle, il tourna son intérêt vers la cour royale. Il exerça vraisemblablement àla chancellerie royale. En même temps, il écrivait et traduisait des manuels et des œuvres de divertissement pour les courtisans. En tant que maître de la faculté des arts, il appartenait également àla communauté universitaire. Du fait de son titre, il participa en janvier 1411 au quod libet organisé par Jean Hus, qui était alors professeur de la faculté des arts. Parmi les quarante-quatre participants au quod libet, il y avait encore d’autres maîtres, connus par la suite comme des partisans du hussitisme, comme Chrétien de Prachatice, Jacobellus de Stříbro ou Jérôme de Prague. Au sein du milieu universitaire, Laurent de Březová s’imprégna des nouveaux courants de pensée, en particulier de l’enseignement de Wyclif. Après l’éclatement de la révolution hussite, il demeura àPrague et participa àla politique des hussites modérés. Il s’engagea entre autres dans le bannissement du prince lituanien Sigismond Korybut (1427). Il fut critiqué pour cela et ses détracteurs prétendirent qu’il était un traducteur adroit et àla fois un falsificateur de la vérité: «Il sait aussi bien traduire l’écriture, que tordre la vérité.» 48 Avant 1420 il déménagea vers la Nouvelle Ville àPrague beaucoup plus radicale. Il y exerça la fonction de chancelier municipal et traduisit entre autres les privilèges de la Ville Nouvelle vers le tchèque. Malgré cela, il ne perdit pas le contact avec l’université et s’engagea même sur la scène publique. Il suivit les négociations du concile de 47 Ozajetí Zikmunda Korybuta vPraze dne 17.dubna 1437 [De la captivité de Sigismond Korybut àPrague en 17.avril 1437], dans K.J.ERBEN, Výbor zliteratury české II, Praha 1868, col. 311–317. Voir aussi M.BLÁHOVÁ., M.Vavřinec zBřezové ajeho dílo [Maître Laurent de Březová et son œuvre], in: Vavřinec zBřezové, Husitská kronika, Píseň ovítězství uDomažlic, Praha 1979, pp.304–316; EADEM, Laurentius of Březová, in: Encyclopedia of the Medieval Chronicle, ed. G.Dunphy, Leiden and Boston 2010, pp.1000–1001. 48 «Umieť písmo přeložiti, / zpravdy křivdu učiniti.» Ozajetí Zikmunda Korybuta vPraze dne 17.dubna 1427 [Àpropos de la capture de Sigismund Korybut àPrague le 17 avril 1427], in: K.J.ERBEN, Výbor zliteratury české II, Praha 1868, coll. 311–314. Voir aussi M.BLAHOVA, M.Vavřinec zBřezové, p.307.