Le devoir de mémoire et le droit à l’oubli : deux représentations littéraires
Abstract
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Full text
Le devoir de mémoire et le droit àl’oubli: deux représentations littéraires Zuzana Malinovská Université de Prešov THE DUTY TO REMEMBER AND THE RIGHT TO FORGET: TWO LITERARY EXPRESSIONS The paper proposes an interpretation of two aesthetically convincing contemporary novels (L.Salvayre: La Compagnie des spectres, and C.Mavrikakis: Fleurs de crachat) dealing with the issues of memory (individual and collective, communicative and cultural). It proves that both texts, focusing on the intergenerational transmission of memories of the tragic events of World War II, come to the same conclusions as well-known memory theorists. On the one hand, they suggest that the duty to remember the victims of the past cannot be negated. On the other, they remind that memory cannot be promoted to the goal and the sole purpose of existence. Indeed, it is always necessary to keep the right measure, the so-called juste mémoire (Ricœur). Phenomena such as saturation of memory by traumatic events (Robin), selective trauma-centred memory, “sacralisation” or “abuse of the memory” (Todorov) threaten the mental health of the individual. KEYWORDS: memory; transmission; trauma; abuse of the memory; narrative and contemporary literature; L.Salvayre; C.Mavrikakis MOTS-CLÉS: mémoire; transmission; traumatisme; abus de la mémoire; littérature narrative contemporaine; L.Salvayre; C.Mavrikakis DOI https://doi.org/10.14712/23366729.2020.3.16 INTRODUCTION Depuis les dernières décennies du XXesiècle, la problématique de la mémoire retentit avec une insistance inouïe: elle anime les débats publics et attire l’attention de nombreux chercheurs venant de domaines différents. Après 1989 notamment, la mémoire devient véritable culte voire obsession. L’historien François Hartog annonce même une nouvelle ère mémorielle1 où les traces du passé conservées dans le pré1 Hartog, F. (2003): Régimes d’historicité. Présentisme et expériences du temps. Paris: Seuil. OPEN ACCESS
188 SVĚT LITERATURY / LE MONDE DE LA LITTÉRATURE sent intéressent davantage que la reconstruction historique du passé. Cette tendance semble être confirmée par les romanciers contemporains qui, en fictionnalisant les traces mémorielles, interrogent la mémoire en inventant parfois de nouvelles pratiques d’écriture2. L’objectif de l’article est de réfléchir sur deux représentations littéraires de la mémoire: La Compagnie des spectres (1997), de l’écrivaine française Lydie Salvayre, et Fleurs de crachat (2005), de l’auteure québécoise Catherine Mavrikakis. Les deux écrivaines, issues de parents immigrés, réfléchissent sur les traces et la transmission, dans les filiations féminines, de la mémoire familiale liée àla Seconde Guerre mondiale. Comme elles mettent en relief la nécessité de ne pas oublier les victimes des actes barbares, on peut, avec une certaine licence, avancer qu’elles fictionnalisent la notion polémique du «devoir de mémoire3». En évoquant des souvenirs imprégnés de douleur, elles donnent également àvoir les conséquences du poids de «ce passé qui ne passe pas4» sur la construction identitaire et l’avenir des héritières. Mon intention est de démontrer que les auteures de ces deux textes, séparées par une génération5 et nées dans deux contextes culturels différents, semblent dialoguer, par le biais de leur fiction, avec certains théoriciens, sociologues, philosophes et historiens qui ont fait de la mémoire l’objet de leurs études6. Parallèlement, je veux plaider pour les belles lettres en rappelant la puissance du romanesque7 qui, àtravers un langage pluriel et imagé plus éloquent que le langage singulier des notions et des concepts, arrive àdévoiler de profondes vérités— notamment pour les phénomènes qui ne se laissent pas entièrement appréhender par les méthodes des sciences exactes. L’un des narrateurs de L.Salvayre ne suggère-t-il pas que «Mundus est fabula (…) le monde est une fable8»? 2 Àpart des fictions de soi, lieux de mémoire individuelle, et des récits de filiation, je renvoie àtitre d’exemple àOlivia Rosenthal et son texte On n’est pas là pour disparaître: la romancière inscrit la thématique de la maladie d’Alzheimer dans une forme discontinue, chaotique. 3 «Le devoir de mémoire est le devoir de rendre justice, par le souvenir, àun autre que soi.» Ricœur, P. (2000): La Mémoire, l’histoire, l’oubli. Paris: Seuil, p.108. La notion, sujet de baccalauréat en philosophie en 1993, désigne l’obligation morale de se souvenir des victimes d’un événement historique tragique en vue de prévention. Je maintiens cette notion, devenue depuis presqu’un lieu commun, même si elle s’applique plutôt aux groupes et non pas aux individus. 4 Rousso, H. (1994): Vichy, un passé qui ne passe pas. Paris: Fayard. 5 Lydie Salvayre est née en 1948, Catherine Mavrikakis est sa cadette de treize ans. 6 Levi, P. (1995): Le Devoir de mémoire. Paris: Mille et une nuits; Todorov, T. (1995): Les Abus de la mémoire. Paris: Arléa-Seuil; Ricœur, P. (2000): La Mémoire, l’histoire, l’oubli. Paris: Seuil; Kattan, E. (2002): Penser le devoir de mémoire. Paris: PUF ; Robin, R. (2003): La Mémoire saturée. Paris: Stock, etc. 7 Malinovská, Z. (2010): Puissances du romanesque. Regard extérieur sur quelques romans contemporains d’expression française. Clermont Ferrand: Presses universitaires Blaise Pascal. 8 Salvayre, L. (2005): La Méthode Mila. Paris: Seuil, p.197. OPEN ACCESS
ZUZANA MALINOVSKá 189 LA COMPAGNIE DES SPECTRES OU LA MÉMOIRE ABUSIVE9 La Compagnie des spectres de Lydie Salvaye peut se lire comme une histoire de transmission de la mémoire sur trois générations de femmes, àsavoir la grand-mère, décédée au moment où le récit-cadre commence, la mère Rose Mélie et sa fille, Louisiane. Le monologue de Rose Mélie, discontinu et tourmenté, racontant àLouisiane son enfance pendant l’Occupation, rend bien compte des remous de la mémoire qui refoule certains événements pour en privilégier d’autres. En effet, ses souvenirs torturants tournent autour d’un événement dramatique, un traumatisme familial jamais guéri: l’assassinat gratuit de son frère par de jeunes sympathisants du régime de Vichy. Le choc de l’événement, suprasignificatif10 pour la mère du garçon, engendre dans la mémoire de celle-ci des traces profondément gravées qu’elle déplace vers sa fille. Rose Mélie devient ainsi héritière de cet événement qui continue àla hanter plus de cinquante ans après les faits et qu’elle lègue àsa propre fille Louisiane. L’échange intergénérationnel direct imprégné de la mémoire sacralisée d’un événement suprasignificatif conduit àla compulsion et la répétition11: la logorrhée de Rose-Mélie le montre bien. Le flux de paroles, qui retentit dans le monologue de Louisiane chargée de la narration de l’histoire familiale, met l’accent sur la dimension parlée du texte qui peut se lire aussi comme une histoire de parole, car— il est ànoter que la parole revêt une grande importance12 chez Lydie Salvayre— cette fille de réfugiés espagnols, qui n’ont jamais appris àparler français, est devenue psychiatre. La parole, vue comme pharmakon, remède et poison, est une thématique omniprésente et obsédante dans ses fictions et elle contamine fortement sa narration qui ne se veut être qu’une voix. Ainsi La Compagnie des spectres s’ouvre ex abrupto sur la voix de Louisiane: Et alors même que je me confondais en politesse, monsieur l’huissier par-ci, monsieur l’huissier par-là, car j’escomptais par ces amabilités qui ne m’étaient en rien naturelles impressionner favorablement cet huissier et l’amener àannuler ses arrêts (…) je vis la porte de la chambre s’ouvrir brusquement et ma mère apparaître dans sa chemise de nuit sale, ceinturée par cette affreuse banane dont elle ne se séparait jamais, pour le cas, disait-elle, où elle serait conduite manu militari en camp d’internement, je vis, disais-je, ma mère apparaître et lancer àl’homme de loi d’une voix effrayante: «C’est Darnard qui t’envoie?13» Lydie Salvayre recourt àune narration intercalée des événements de l’année 1943 et du 15 avril 1997: la jeune Louisiane qui vit avec sa mère Rose Mélie s’adresse àun in9 Je renvoie àla notion de Todorov. Voir Todorov, T. (1995): Les Abus de la mémoire. Paris: Arléa-Seuil. 10 Ricœur, P. (1991): «Événements et sens», Raisons pratiques, 2, pp.51–52. 11 Ibid., p.96. 12 Malinovská, Z. (2010): Puissances du romanesque. Regard extérieur sur quelques romans contemporains d’expression française. Clermont Ferrand: Presses Universitaires Blaise Pascal, pp.133–146. 13 Salvayre, L. (1997): La Compagnie des spectres. Paris: Seuil, p.11. OPEN ACCESS
190 SVĚT LITERATURY / LE MONDE DE LA LITTÉRATURE terlocuteur invisible et muet, un huissier en l’occurrence, venu faire l’inventaire des biens avant la saisie du domicile des deux femmes. En négociant avec l’autorité judiciaire, Louisiane essaie de calmer sa mère qui prend l’huissier pour un émissaire du régime de Vichy. Dans le tourbillon impétueux de sa voix, aux tons très divers allant du très grave au hilarant, retentissent de nombreuses voix— en premier lieu celle de sa mère qui ressasse le passé, prépondérante et imprégnée de la voix spectrale de la grand-mère, mais, dans une moindre mesure, également d’autres voix, celles des tortionnaires, des miliciens, y compris quelques rares voix venues du présent parmi lesquelles celle de la télévision. Toutes les voix contaminent et entrecoupent le soliloque décousu de Louisiane qui passe brusquement d’un sujet àun autre14, d’un registre àun autre, d’un style àun autre, se déplaçant avec une rapidité fulgurante dans l’espace et le temps. La stratégie narrative de Lydie Salvayre s’adapte bien àla représentation de la mémoire communicative individuelle riche en bribes de mémoire collective et culturelle15. Âgée de sept ans àl’époque de l’événement sursignifiant, Rose Mélie agrandi avec les traces mémorielles bien incrustées de la mise àmort abjecte de son frère, rabâchée par sa mère. Elle-même maltraitée et humiliée par la Milice et jamais réconciliée avec le passé, elle atransmis àsa fille une blessure jamais guérie avec l’injonction de ne jamais oublier ni le proche assassiné ni les atrocités de l’Occupation. Héritière du malheur16 familial, vivant dans un état permanent de souffrance, de remords et d’angoisse17, Rose Mélie, àson tour, cède cette crypte18 àsa propre fille qui garde vivant, elle aussi, le souvenir de son ancêtre sans oublier les autres «morts assassinés par Putain19 et les siens qui ressuscitent et viennent nous regarder vivre20». Tout se passe comme si La Compagnie des spectres donnait àvoir que le prix àpayer de l’obligation morale de ne jamais oublier les victimes d’un événement historique tragique est cher: àforce de vivre avec cette mémoire que «nul soporifique ne [peut] assommer21», Rose Mélie sombre dans la folie. Véritable personnage «cryp14 Àtitre d’exemple, je renvoie au chapitre 12 dudit roman: le passage qui évoque sur un ton sarcastique le Maréchal Pétain alterne avec le récit, raconté sur un ton grave, de l’histoire de la grand-mère interrogée par la Milice. 15 En échangeant directement avec les héritiers, c’est-à-dire lors de la transmission de la mémoire individuelle, on transmet également des éléments de la mémoire culturelle, collective. Voir Assmann, J. (1992): Das kulturelle Gedächtnis. Schrift, Erinnerung und politische Identität in früher Hochkulturen. München: C.H.Beck. 16 «Pensez-vous, monsieur l’huissier, que le malheur s’hérite?» Voir Salvayre, L. (1997): La Compagnie des spectres. Paris: Seuil, p.59. 17 «Les images d’effroi au fond de [sa] mémoire», images qui «perdurent […] et se dressent la nuit pour [la] poursuivre», ibidem, p.33. 18 Métaphore souvent utilisée du tombeau vide: «Dans la crypte repose, vivant, àpartir des souvenir de mots, d’images et des affects, le corrélat objectal de la perte.» Voir Abraham,N.— Törok, M. (1978): L’Écorce et le noyau. Paris: Aubier-Flammarion, p.266. 19 «Pétain» selon la narratrice. 20 «Les spectres sont des morts assassinés par Putain et les siens qui ressuscitent et viennent nous regarder vivre.» Voir Salvayre, L. (1997): La Compagnie des spectres. Paris: Seuil, p.150. 21 Ibid., p.24. OPEN ACCESS
ZUZANA MALINOVSKá 191 tophore22», elle est incapable de distinguer ici et ailleurs, jadis et aujourd’hui. Le passé pèse lourdement aussi sur Louisiane23 qui ne remet pas en question la mémoire pathologique de sa mère: elle n’arrive pas àse débarrasser de l’héritage toxique pour se réconcilier avec le passé et s’affirmer en tant qu’individu. Condamnée àvivre avec sa mère folle et ses craintes, «barricadée dans cet appartement minable où personne ne pénètre jamais24», elle est ainsi l’innocente victime du devoir de mémoire, plus exactement des dérives de l’injonction de ne pas oublier. Car si le devoir de mémoire est légitime voire nécessaire pour le présent et l’avenir, l’abus de la mémoire25 est néfaste, dévastateur. Le huis-clos bouleversant de La Compagnie des spectres suggère que l’exercice démesuré et abusif de la mémoire personnelle, se traduisant par une logorrhée compulsive, est une entrave àl’auto-affirmation voire déclencheur de folie26. Ainsi, par le truchement de sa fiction, Lydie Salvayre rejoindrait les chercheurs qui, chacun àsa manière et avec ses propres mots, mettent en garde contre «l’éloge inconditionnel de la mémoire27» en optant pour une «juste mémoire28» et en rappelant l’importance pour la résilience «du travail de mémoire29». FLEURS DE CRACHAT OU «LA JUSTE MÉMOIRE» Fleurs de crachat de Catherine Mavrikakis interroge également le devoir de mémoire liée àla Seconde Guerre mondiale, surtout l’impact socio-psychologique de ce legs sur l’existence des héritiers. Dès l’incipit, une importante isotopie guerrière30 et florale31, 22 Abraham, N.— Törok, M. (1978): L’Écorce et le noyau. Paris: Aubier-Flammarion, p.266. On pense aussi àBaudelaire dont «le triste cerveau» est «un cimetière», «un immense caveau» […] «qui contient plus de morts que la fosse commune». Voir Baudelaire, Ch. (1964): «Spleen» In Les Fleurs du mal et autres poèmes. Paris: Garnier-Flammarion, pp.94–95. 23 «Un avenir qui n’est pas devant moi mais derrière et qu’en même temps le passé se jette sur moi comme pour me happer.» Voir Salvayre, L. (1997): La Compagnie des spectres. Paris: Seuil, p.31. 24 Ibid., p.42. 25 Todorov met en garde contre la sacralisation de la mémoire en rappelant que le devoir de mémoire doit toujours avoir une finalité: «Une fois le passé établi, on doit s’interroger de quelle manière s’en servira-t-on et dans quel but.» Voir Todorov, T. (1995) : Les Abus de la mémoire. Paris: Arléa-Seuil, p.33. 26 Une folie qui «résiste àtout» […] qui est «plus forte que ses médicaments […] plus forte que la mort.» Voir Salvayre, L. (1997): La Compagnie des spectres. Paris: Seuil, p.24. 27 Todorov, T. (1995): Les Abus de la mémoire. Paris: Arléa-Seuil, p.13. 28 Ricœur, P. (2000): La Mémoire, l’histoire, l’oubli. Paris: Seuil, p.1. 29 Voir p. ex. Ricœur, P. (2000): La Mémoire, l’histoire, l’oubli. Paris: Seuil, p.574; Cyrulnik,B. (2003): Le Murmure des fantômes. Paris: Odile Jacob, p.54. 30 «Comme Malborough, la Flore part en guerre […] elle est de tous les combats […] elle mitraille, elle bombarde, assiège […] je combats, je guerroie…» Voir Mavrikakis, C. (2005): Fleurs de crachats. Montréal: Leméac, p.11. 31 Fleurs, premier mot du titre-oxymore, est mis en relation avec les prénoms floraux des personnages constituant une famille. La métaphore de la fleur est soulignée par l’abonOPEN ACCESS
192 SVĚT LITERATURY / LE MONDE DE LA LITTÉRATURE pathétique et flagrante, met en relief la thématique. La narratrice se présente d’emblée comme «Flore Forget, indigne fille de feu Violette Hubert» […]: «justicière de la vie désespérée», Flore «part en guerre» […] «mitraille, bombarde, assiège, rate ses cibles […] combat, guerroie32». Dans la famille dont les membres portent depuis des générations des «prénoms floraux33», signalant ainsi la mémoire communicative, le devoir de mémoire fait loi. Les enfants de Violette subissent ainsi, dès le bas âge, le récit de leur mère qui, soucieuse de transmettre l’Histoire, ressasse ses souvenirs associés àun autre temps et espace. Née dans le «haut lieu de mémoire» qu’est la Normandie, et immigrée au Québec mais incapable de couper avec son passé et ses racines françaises, Violette lègue àses trois enfants la post-mémoire34, c’est-à-dire les images conservées du passé, marquées par des récits entendus, souvent modifiés par l’imagination. L’héritage maternel sous forme d’images et de souvenirs des guerres «14–18, 39–45 et j’en passe35», déstabilise Flore et ses frères, déchirés entre la revendication et le refus de ce legs. Si l’un des enfants réussit àéchapper au «délire familial36» et quitte Montréal pour Paris pour mettre de la distance àl’espace chargé du poids mémoriel, les deux autres en sont profondément marqués37. Florent, avec sa mémoire littérale, préserve tous les événements traumatisants du passé— tels que les camps, le Débarquement, Hitler, Berlin, Vichy, la Shoah, etc.— et pense les revivre au présent. Autrement dit, il ajoute aux événements du passé les associations actuelles qui l’amènent àcommettre des actes désespérés: le dernier en série est la prise d’otages au Consulat d’Allemagne au Canada qui aboutit àson immolation. Florent, le déphasé, souffrant de maladie de la mémoire— surnommé le Fêlé, «complètement dément et extatique […] immonde barjo […] brindezingue38»— rejoint ainsi Mélie Rose de la Compagnie des spectres qui, immergée dans le passé, est elle aussi victime de la mémoire littérale. Ce n’est pas le cas de Flore, pourtant dotée d’une «mémoire d’éléphant, mémoire d’ordinateur, de psychotique, de machine contaminée par le virus de l’hypermnésie39». Même si sa mémoire est saturée40, c’est une «juste mémoire» qui serait proche de la mémoire exemplaire41, c’est-à-dire de la mémoire qui tire des leçons du dance de mots relevant du champ lexical de la fleur (racine, enraciner, pousser, repousser, planter, replanter, pourrir, faner, parfum, etc.) 32 Mavrikakis, C. (2005): Fleurs de crachats. Montréal: Leméac, p.11. 33 Ibid., p.88. La grand-mère maternelle s’appelle Flora, ses enfants Violette, Marguerite, Muguette et Narcisse, les trois enfants de Violette se nomment Flore, Florent et Genet, la fille de la narratrice est Rose. 34 Hirsch, M. «Surviving images: Holocaust Photographs and the work of Postmemory». In Zelizer, B. (2001): Visual Culture and the Holocaust. New Jersey: Rutgers, p.221. 35 Mavrikakis, C. (2005): Fleurs de crachats. Montréal: Leméac, p.89. 36 Ibid., p.103. 37 «Ils ont tout chapardé, les ancolies, les mélancolies, la tristesse pois de senteur, le suicide en grappes, la folie en bouqueteaux». Ibid., p.158. 38 Ibid., p.18, 19. 39 Ibid., p.108. 40 Robin, R. (2003): La Mémoire saturée. Paris: Stock. 41 Voir la catégorisation de la mémoire des événements historiques par T.Todorov en fonction de la finalité. Todorov, T. (1995): Les Abus de la mémoire. Paris: Arléa-Seuil, p.33. OPEN ACCESS
ZUZANA MALINOVSKá 193 passé pour agir sur le présent et l’avenir. En effet, après un parcours très compliqué, parsemé d’expériences douloureuses et de diverses tentatives visant àanesthésier sa mémoire, Flore— dont le patronyme Forget, oublier en anglais, est éloquent ainsi que sa profession de chirurgienne— coupe avec le passé. Un long travail de mémoire l’aide àse débarrasser de la crypte et du murmure des fantômes42 pour envisager un avenir avec sa petite Rose et son compagnon «au nom heureux43». En transformant sa mémoire malheureuse en mémoire heureuse, Flore ne ressemble point àLouisiane de La Compagnie des spectres qui, stigmatisée àvie car enfermée dans le passé, subit son destin. Il n’y adonc que la fonction de narratrice qui rapproche les deux protagonistes. Si la venue de l’huissier fait démarrer le récit de Louisiane, celui de Flore est déclenché brusquement lorsque Florent, resurgi après trente ans d’absence, annonce la mort imminente de sa mère. Àpartir de ce moment particulier du présent commence l’évocation, par bribes44 désordonnées, du passé familial. L’étalage de la mémoire excessive est mis en relief par le récit excessif, ahurissant, marqué par une forte dose d’affectivité et une imagination débordante. Toutefois, ce cri revendiqué45, long soliloque enragé et pathétique, insoutenable par la violence et la démesure, véritable crachat, est aussi un appel au secours. Il cache une nostalgie àpeine perceptible d’un passé, formateur de l’avenir ainsi qu’une espérance. En fictionnalisant le devoir de mémoire, les deux textes renvoient également àla mémoire littéraire, plus exactement la mémoire d’une forme et la mémoire des ancêtres littéraires. Le caractère parlé de La Compagnie des spectres renforce la théâtralité46 du récit qui, par sa composition et le respect de la règle des trois unités47, se souvient de la tragédie classique. Ce rappel, au seuil du troisième millénaire, d’un genre du passé dans lequel les héros luttent contre le destin et tentent de se débarrasser de l’héritage souvent fatal, rehausse la thématique représentée. L’incertitude générique des Fleurs de crachat, àcheval sur un récit, un roman, un récit de filiation voire un poème, correspond au caractère complexe du processus de remémoration, notamment le flottement de la mémoire qui tangue entre hypermnésie et amnésie. Dans les deux textes, la mémoire des ancêtres littéraires s’exprime par l’intertextualité. Si Lydie Salvayre aime convoquer Blaise Pascal, Catherine Mavrikakis tisse un vaste réseau intertextuel pour se souvenir des écrivains français et québécois, 42 Voir le titre éponyme de Cyrulnik, B. (2003): Le Murmure des fantômes. Paris: Odile Jacob. L’expression «fantôme» vient de la narratrice qui décrit ainsi la vie avec sa mère, véritable «ballet de fantômes». Voir Mavrikakis, C. (2005): Fleurs de crachats. Montréal: Leméac, p 157. 43 Mavrikakis, C. (2005): Fleurs de crachats. Montréal: Leméac, p.115. 44 «Des morceaux du passé qui se baladent, se transmettent de génération en génération […] jamais rien de complet, d’intégral, d’achevé, mais plutôt toujours du morcelé, du découpé, du dépecé…». Voir Mavrikakis, C. (2005): Fleurs de crachats. Montréal: Leméac, p.42. 45 «Rien ne se dit tout bas […] je veux ma voix grandiloquente […] j’aime la langue qui gueule». Ibid., p.95. 46 Le roman afait l’objet de plusieurs adaptations théâtrales en France. 47 Le tête-à-tête entre la mère et la fille se déroule en peu de temps dans leur appartement. L’action principale est réduite àla présence dans l’appartement de l’huissier qui déclenche la remémoration des actions du passé. OPEN ACCESS
194 SVĚT LITERATURY / LE MONDE DE LA LITTÉRATURE Charles Baudelaire en premier lieu, annoncé par le titre et cité directement48, Hervé Guibert ou Hubert Aquin, auteur, entre autres, de Trous de mémoire. CONCLUSION En thématisant la mémoire et les questions y inhérentes, La Compagnie des spectres et Fleurs de crachat renvoient àla pratique psychanalytique: Flore, àla mémoire saturée par une multitude d’images-souvenirs liés aux guerres, et Louisiane, avec la perpétuelle présence àl’esprit de l’événement traumatique, tentent, par la parole, de résoudre le conflit entre le devoir de mémoire et le droit àl’oubli. Par leurs récits déconstruits et fragmentaires, les deux narratrices visent àune histoire personnelle construite et constitutive de leur identité. Si l’une réussit sans trahir ses ancêtres àtrouver la «juste mémoire», conditio sine qua non d’une interrogation sur le présent et d’une projection vers l’avenir, l’autre, victime de la mémoire obligée, car sacralisée, échoue sous le poids du passé. De même que tous les personnages dotés d’une mémoire porteuse de risque. La Compagnie des spectres et Fleurs de crachat fixent les mémoires personnelles et intimes mises en rapport avec la mémoire collective. En donnant àvoir de différents types de mémoire et les attitudes des individus vis-à-vis de ceux-ci, ils s’inscrivent dans le débat contemporain autour du devoir de mémoire et du droit àl’oubli. Ils le font chacun àsa manière et par l’intermédiaire de la fiction qui, àen croire Boris Cyrulnik, spécialiste du travail de mémoire, «possède un pouvoir de conviction bien supérieur àcelui de l’explication49». BIBLIOGRAPHIE 48 «J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans». In Mavrikakis, C. (2005): Fleurs de crachats. Montréal: Leméac, p.127. «Il est des parfums frais comme des chairs d’enfant». In Mavrikakis, C. (2005): Fleurs de crachats. Montréal: Leméac, p.128. Voir Baudelaire, Ch. (1964): «Spleen». In Les Fleurs du mal et autres poèmes. Paris: Garnier-Flammarion, pp.94–95; «Correspondances» In Les Fleurs du mal et autres poèmes. Paris: Garnier-Flammarion, pp.39–40. 49 Cyrulnik, B. (2003): Le Murmure des fantômes. Paris: Odile Jacob, p.161. Abraham, N.— Törok, M. (1978): L’Écorce et le noyau. Paris: Aubier-Flammarion. Assmann, J. (1992): Das kulturelle Gedächtnis. Schrift, Erinnerung und politische Identität in früher Hochkulturen. München: C.H.Beck. Baudelaire, Ch. (1964): Les Fleurs du mal et autres poèmes. Paris: Garnier-Flammarion. Cyrulnik, B. (2003): Le Murmure des fantômes. Paris: Odile Jacob. Hartog, F. (2003): Régimes d’historicité. Présentisme et expériences du temps. Paris: Seuil. Hirsch, M. “Surviving images: Holocaust Photographs and the work of Postmemory”. In Zelizer, B. (2001): Visual Culture and the Holocaust. New Jersey: Rutgers. Levi, P. (1995): Le Devoir de mémoire. Paris: Mille et une nuits. Malinovská, Z. (2010): Puissances du romanesque. Regard extérieur sur quelques OPEN ACCESS
ZUZANA MALINOVSKá 195 romans contemporains d’expression française. Clermont Ferrand: Presses Universitaires Blaise Pascal. Mavrikakis, C. (2005): Fleurs de crachats. Montréal: Leméac. Ricœur, P. (1991): «Événements et sens», Raisons pratiques, 2. Ricœur, P. (2000): La Mémoire, l’histoire, l’oubli. Paris: Seuil, «Points». Robin, R. (2003): La Mémoire saturée. Paris: Stock. Rousso, H. (1994): Vichy, un passé qui ne passe pas. Paris: Fayard. Salvayre, L. (1997): La Compagnie des spectres. Paris: Seuil. Salvayre, L. (2005): La Méthode Mila. Paris: Seuil. Todorov, T. (1995): Les Abus de la mémoire. Paris: Arléa-Seuil. Zuzana Malinovská Professeur Institut d’Études Romanes Faculté des Lettres, Université de Prešov Ul. 17. novembra 1, 080 01 Prešov, Slovaquie [email protected] OPEN ACCESS