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Linéarisation du complément de direction en néerlandais et en français contemporains: principes et paramètres

Pekelder, Jan

Abstract

En linguistique néerlandaise, il existe un Principe, dit d’Inhérence, permettant d’expliquer la position obligatoire d’un certain nombre de constituants immédiatement avant le reste verbal. L’ objectif de la présente contribution vise à apporter une première réponse à la question de savoir si ce principe est généralisable au français. A travers une description contrastive, nécessairement partielle, du complément circonstanciel de direction en néerlandais et en français contemporains, nous montrons que ce principe est inopérable en français. Nous émettons l’hypothèse que la divergence observée est liée aux niveaux suprasegmentaux des deux langues. Le néerlandais se caractérisant par l’accent de phrase non contrastif et mobile possède une structure pragmatique ‘souple’, alors que le français qui possède l’accent de groupe, écrasant l’accent de mot fuyant, recourt à une structure pragmatique ‘stricte’. La conséquence en est que le Principe d’Inhérence, ayant recours à une position fixe, a toute latitude de se déployer en néerlandais, contrairement au français.

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Linéarisation du complément de direction en néerlandais et en français contemporains: principes et paramètres Jan Pekelder (Paris/Praha) RÉSUMÉ En linguistique néerlandaise, il existe un Principe, dit d’Inhérence, permettant d’expliquer la position obligatoire d’un certain nombre de constituants immédiatement avant le reste verbal. L’ objectif de la présente contribution vise à apporter une première réponse à la question de savoir si ce principe est généralisable au français. Atravers une description contrastive, nécessairement partielle, du complément circonstanciel de direction en néerlandais et en français contemporains, nous montrons que ce principe est inopérable en français. Nous émettons l’hypothèse que la divergence observée est liée aux niveaux suprasegmentaux des deux langues. Le néerlandais se caractérisant par l’accent de phrase non contrastif et mobile possède une structure pragmatique ‘souple’, alors que le français qui possède l’accent de groupe, écrasant l’accent de mot fuyant, recourt à une structure pragmatique ‘stricte’. La conséquence en est que le Principe d’Inhérence, ayant recours à une position fixe, atoute latitude de se déployer en néerlandais, contrairement au français. MOTS CLÉS néerlandais, français, Principe d’Inhérence, prédicat verbal, complément de direction ABSTRACT The so-called Principle of Inherency in Dutch linguistics offers an explanation for the obligatory position of acertain number of constituents immediately before the verbal remainder. The goal of this contribution is to provide an answer to the question whether this principle has validity in French as well. Through a– necessarily partial— contrastive description of the complement of direction in contemporary Dutch and French, we show that this principle is inoperable in French. We hypothesize that the observed divergence is related to the supra-segmental level of the two languages. Dutch is characterized by anon-contrastive and mobile sentence accent, and thus has a‘flexible’ pragmatic structure, whereas French, which lacks asentence accent, has aword-group accent which triggers a‘strict’ pragmatic structure. Consequently, the Principle of Inherence, based on afixed position, has full latitude to be realized in Dutch, unlike French. KEYWORDS Dutch, French, Principle of Inherence, verbal predicate, complement of direction 1. INTRODUCTION En linguistique néerlandaise, il existe un Principe, dit d’Inhérence, permettant d’expliquer la position obligatoire d’un certain nombre de constituants en fin de zone médiane (Haeseryn et al. 1997: 1245, Haeseryn 2009: 192, Jansen 2009a: 174–175, Jansen 8 LINGUISTICA PRAGENSIA 1/2018 2009b: 197, Van Belle et al. 2011: 3–4, Pekelder 2015: 155–166).1 L’objectif de la présente contribution vise à apporter une première réponse à la question de savoir si celui-ci est généralisable au français contemporain, à travers une analyse du complément circonstanciel de direction (CCD).2 Premièrement, nous préciserons notre méthodologie quant à la présentation et au recueil des données (§2), puis, dans un deuxième temps, nous présenterons une description, nécessairement partielle, du CCD en néerlandais et en français contemporains, basée sur des paramètres de nature linguistique (syntaxique et sémantique), cognitive (iconique) et situationnelle (pragmatique) (§3). Ensuite, nous tenterons de valider notre description de manière indépendante (§4). Puis, nous discuterons les résultats de cette dernière et émettrons une hypothèse neuve permettant d’expliquer les convergences et les divergences quant au placement du CCD dans les deux langues (§5). Enfin, nous résumerons nos conclusions et esquisserons quelques pistes de recherche future (§6). 2. MÉTHODOLOGIE Avant de pouvoir procéder à l’examen du CCD dans les deux langues, précisons successivement nos méthodes de présentation et de recueil des données. Pour la présentation de nos données, nous nous appuierons sur le Principe des Pôles. Celui-ci permet de définir de manière rigoureuse la linéarisation des compléments en grammaire néerlandaise (Haeseryn et al. 1997: 1221–1400). Ce principe correspond à une approche de type topologique, la Feldertheorie, issue de la syntaxe des langues germaniques continentales (Graffi 2001: 256–259). Il est admis depuis Nieuwborg (1968: 57–289) qu’en néerlandais la phrase principale est construite autour de deux points fixes, le premier et le second pôle, la subdivisant en 3 zones: les zones de tête, médiane et finale. Le premier pôle abrite le verbe fini alors qu’aux temps composés, le second pôle accueille le reste verbal. Celui-ci reste inoccupé aux temps non composés (Haeseryn et al. ibid.).3 Voir (1a) où le sujet Jan se trouve en zone de tête (ZT), le complément circonstanciel de temps (CCT) gisteren et le CCD naar Antwerpen en zone médiane (ZM), alors que le verbe fini is et le participe passé vertrokken occupent respectivement le premier et le second pôle (P1 et P2).4 1 Pour une présentation de la zone médiane, voir le paragraphe 2. 2 D’autres types de compléments soumis au Principe d’Inhérence sont, par exemple, les compléments de mesure et certains compléments de lieu (Haeseryn et al. 1997: 1350–1352). 3 La Feldertheorie s’applique également aux différents types de phrases subordonnées en sachant que celles-ci, étant introduites par des connecteurs, ne possèdent pas de zone de tête. Pour une présentation détaillée du Principe des Pôles, voir Haeseryn et al. (1997: 1221–1400). 4 L’occupation de la zone finale ne nous intéresse pas ici. Pour un aperçu, voir Haeseryn et al. (1997: 1364–1387). JAN PEKELDER 9 (1a) ZT P1 ZM P2 ZF Jan is gisteren naar Antwerpen vertrokken est hier PRE parti «Jean est parti hier pour Anvers»5 Pour le français, nous faisons appel à une variante de la Feldertheorie en nous appuyant sur l’idée de Gerdes et Kahane (2006: 75–77) selon laquelle le français se caractériserait par un système non pas trizonal mais bizonal. Ils admettent en effet que la phrase principale est construite autour d’un seul point fixe, le pôle verbal (P), la subdivisant en deux zones: les zones de tête et finale.6 Voir (1b) où le sujet Jean occupe la zone de tête, le CCT hier et le CCD pour Anvers la zone finale (ZF), alors que le verbe fini est et son participe passé parti se positionnent au niveau du pôle verbal (P). (1b) ZT P ZF Jean est parti hier pour Anvers En conclusion, pour la description contrastive du CCD en néerlandais et en français, nous opposerons la zone médiane néerlandaise à la zone finale française. Voir (2). (2) néerlandais ZT P1 ZM P2 ZF français ZT P ZF Quant au recueil de nos données, nous avons mis en place un appareillage de mesure consistant en plusieurs enquêtes écrites, soumises à un échantillon représentatif tiré d’une population de locuteurs natifs. Il s’agit en effet de 16 adultes par langue examinée, non linguistes, paramétrés selon le sexe, l’âge (au-dessous et au-dessus du médian) et la formation (enseignement supérieur ou non). Les enquêtes contiennent des énoncés de laboratoire (fabriqués) et, dans un premier temps, présentées hors situation d’énonciation explicitée. De ce fait, les informateurs sont amenés à recourir librement aux situations d’énonciation de leur choix. Celles-ci sont nécessairement diverses étant donné le triple paramétrage de l’échantillon. Autrement formulé, nous admettons que la diversité des profils contribue à la diversification des situations d’énonciation imaginées. Il leur est demandé un jugement d’acceptabilité par énoncé isolé. Acet effet, nous avons mis en place une échelle à quatre points: acceptable, plutôt acceptable, plutôt inacceptable, inacceptable.7 Si le total des pourcentages des ju5 Les traductions en français sont approximatives. Elles ne reproduisent pas nécessairement la structure informationnelle des énoncés néerlandais. 6 Selon Gerdes et Kahane, P s’identifie à un ‘amas verbal’. Celui-ci est constitué «(…) d’un ou plusieurs verbes, des éléments grammaticaux nécessaires à la formation de cet amas (…) et d’éléments lexicaux très contraints (…).» (2006: 75). 7 Les enquêtes sont précédées d’une explication du fonctionnement de l’échelle à quatre points et des instructions suivantes: (i) chaque page ne contient qu’une seule phrase, (ii) en jugeant les phrases, vous êtes libre de recourir à la situation de votre choix, (iii) l’accentuation est libre, (iiii) il est interdit de consulter une grammaire ou un dictionnaire, 10 LINGUISTICA PRAGENSIA 1/2018 gements ‘(plutôt) acceptables’ égale ≤25, l’énoncé sera précédé d’un astérisque. En revanche, si le total est égal à ≥75%, l’énoncé ne sera pas marqué. L’ écart entre 25% et 75% est statistiquement significatif au seuil de 5% en sachant que n =16 (Van Wijk 2008: 89–91). Il s’ensuit que les écarts égaux à <50 ne représenteront que des tendances, susceptibles d’être confirmées ou infirmées à partir d’un échantillon plus large. Notons également que les énoncés obtenant entre 26% et 74% seront accompagnés d’un point d’interrogation. Ensuite, lorsque les membres d’une paire minimale d’énoncés atteignent tous les deux ≥75%, ‘(plutôt) acceptables’, celui ayant le score le plus élevé sera précédé de p (= préférentiel). Enfin, dans un second temps, une sélection des mêmes énoncés sont présentés, par paire minimale, dans une situation d’énonciation explicitée, en l’occurrence, interrogative. Il est demandé aux informateurs un jugement de préférentiabilité. Si le total des pourcentages des jugements ‘préférentiels’ égale ≥75%, l’énoncé sera précédé de p. 3. LE CCD FACE AUX PARAMÈTRES LINGUISTIQUE, ICONIQUE ET PRAGMATIQUE L’observation selon laquelle un énoncé s’insère nécessairement dans une situation d’énonciation ne signifie nullement que sa linéarisation résulte intégralement du paramètre pragmatique. Il existe quantité de phénomènes positionnels qui sont apriori situationnellement insensibles. Aussi, nous partons de l’hypothèse de travail qu’au moins trois autres paramètres s’imposent: les paramètres syntaxique et sémantique, s’identifiant aux connaissances proprement linguistiques, et le paramètre iconique relevant des habitudes cognitives générales (Van der Horst 1995: 142–148, Pekelder 2002: 10–25, Hengeveld et Mackenzie 2008: 283–285).8 Examinons maintenant la linéarisation du CCD en français et en néerlandais à travers ces quatre paramètres. 3.1 LES PARAMÈTRES LINGUISTIQUES Les paramètres linguistiques concernent les connaissances grammaticales des locuteurs natifs. Ils sont propres à des langues particulières et structurent les fonctions linguistiques, soit des relations syntaxiques et sémantiques entre un syntagme x et un syntagme y au sein d’un même énoncé.9 Nous partons de l’idée que les paramètres linguistiques sont soumis au Principe de Valence. Voir (3). de consulter d’autres personnes et de revenir en arrière (sauf pour consulter les instructions), (iiiii) répondez de manière spontanée. 8 Ace propos, Martinet fait remarquer que: «(…) rien n’est proprement linguistique qui ne puisse différer d’une langue à une autre (…). (1980: 21). 9 La distinction opérée ici est importante dans la mesure où il n’existe pas d’isomorphie entre les plans syntaxique et sémantique (Builles 1998: 341–342, Pekelder 2015: 163). Nous y reviendrons au paragraphe 3.1.1. JAN PEKELDER 11 (3) Le Principe de Valence Un prédicat verbal p est susceptible de projeter les compléments x, y, n, si le sens lexical propre de p impose x, y, n (Tesnière 1959; De Jong et al. 1988; Pollock 1998; Dik 1997; Oppentocht 1999; Hengeveld et Mackenzie 2008). Soulignons que le sens lexical propre d’un prédicat verbal permet non seulement de calculer le nombre de compléments lexicalisables, mais également de prédire leurs fonctions syntaxique et sémantique (Radimský 2012: 108–110). Atitre d’illustration, considérons les CCD projetés par les prédicats de mouvement parti/allé dans (4)–(5) et vertrokken/gegaan (parti/allé) dans (6)–(7), où SYN = fonction syntaxique et SEM fonction sémantique.10 (4) ZT P ZF Jean est parti pour Anvers SYN sujet complément SEM agent circonstanciel direction (5) ZT P ZF Jean est allé à Anvers SYN sujet complément SEM agent circonstanciel direction (6) ZT P1 ZM P2 ZF Jan is naar Antwerpen vertrokken SYN sujet complément SEM agent circonstanciel direction (7) ZT P1 ZM P2 ZF Jan is naar Antwerpen gegaan SYN sujet complément SEM agent circonstanciel direction Dans (4)–(7), parti, allé, vertrokken et gegaan projettent syntaxiquement un complément sujet et un complément autre.11 Sur le plan sémantique, ils projettent un agent et un circonstanciel de direction. Il convient cependant de distinguer la capacité d’un prédicat à projeter un complément de la lexicalisation matérielle de celui-ci (Oppentocht 1999: 67). Ainsi, dans le cas présent, parti/allé et vertrokken/gegaan projettent-ils deux compléments, mais la lexicalisation de ceux-ci n’est obligatoire qu’en présence 10 Les énoncés (6)–(7) correspondent aux traductions approximatives des énoncés (4)–(5). 11 Nous estimons que d’un point de vue structural le sujet est un complément comme les autres. Cette vision remonte à Tesnière (1959: 108–109). Nous rejetons dès lors l’idée selon laquelle le sujet serait un argument externe (Haegeman 1994: 81–146). Pour les tests d’indissociabilité, voir Levelt (1973: 27–59) et Pekelder (2002: 35–42). 12 LINGUISTICA PRAGENSIA 1/2018 d’allé.12 Ce prédicat est en effet le seul à exiger la présence d’un CCD. Comparer les acceptables (8), (10)–(11) avec l’inacceptable (9). (8) ZT P ZF Jean est parti (9) ZT P ZF * Jean est allé (10) ZT P1 ZM P2 ZF Jan is vertrokken (11) ZT P1 ZM P2 ZF Jan is gegaan Montrons maintenant que nous sommes confrontés ici à une contrainte non pas sémantique mais syntaxique, ayant trait à la stabilité des relations syntaxiques. 3.1.1 LE PARAMÈTRE SYNTAXIQUE Conformément à nos remarques précédentes, le prédicat verbal p projette des fonctions syntaxiques, soit des relations entre un syntagme x et un syntagme y au sein d’un même énoncé. Il est généralement admis que ces relations ne sont pas toutes équivalentes quant à leur stabilité (Levelt 1973: 27–59, Pekelder 2002: 35–42, Jansen 2009a: 174–175). Par exemple, en néerlandais et en français, le sujet est nécessairement lexicalisé, alors qu’en fonction de la valence verbale, le COD et/ou le COI le sont obligatoirement ou optionnellement (Oppentocht 1999: 91–95). Ces observations montrent qu’il existe un lien entre le type de relation syntaxique et sa stabilité. Or, il est probable qu’il existe également un lien entre cette dernière et le positionnement du syntagme entretenant cette relation avec le prédicat verbal. En conséquence, la remarque de Gardes Tamine selon laquelle les compléments projetés «(…) peuvent occuper des places différentes.» (2013: 22), ne signifie aucunement que la valence ne serait pas une variable explicative au niveau de ces dernières. Il est en effet bien connu que l’adjacence préférentielle, voire obligatoire au prédicat verbal d’un complément ineffaçable marque la stabilité de la relation syntaxique qu’il entretient avec ce dernier (Jansen 2009a: 174–175, Pekelder 2015: 157). Stallings et al. présentent en outre un argument soutenant l’idée qu’il existe aussi un lien entre l’absence d’adjacence et la mobilité: “Verbs that do not require their complements (e.g., sentential complements) to appear in an adjacent position yielded more shifting during production than verbs that more frequently appear adjacent to their complements.” (1998: 2). Atitre d’illustration, voir (12a)–(13b). 12 Notons que le prédicat parti est susceptible de projeter simultanément deux compléments de direction: Jean est parti de Bruxelles pour Anvers. Voir également Le Robert, tome 5, page 16: PARTIR, 1° Se mettre en mouvement pour s’éloigner (d’un lieu). JAN PEKELDER 13 (12a) ZT P ZF il est parti [pour [Anvers]SN]SP [hier [après-midi]SN]SAdv (12b) ZT P ZF il est parti [hier [après-midi]SN]SAdv [pour [Anvers]SN]SP (13a) ZT P ZF p Jean est allé [à [Anvers]SN]SP [hier [après-midi]SN]SAdv (13b) ZT P ZF Jean est allé [hier [après-midi]SN]SAdv [à [Anvers]SN]SP Nous constatons que le positionnement du CCD semble libre dans le cas du prédicat parti, comparer (12a)–(12b), alors qu’il est préférentiellement adjacent au pôle verbal (P) en présence d’allé, voir (13a)–(13b). Montrons qu’en l’occurrence il s’agit effectivement d’une différence au niveau des relations syntaxiques reliant le CCD aux prédicats parti et allé et non pas d’une différence relative aux relations sémantiques. Quant à ces dernières, Oppentocht (1999: 76–80) fait remarquer que, sémantiquement, des verbes de mouvement sont des actes. Cette classe de verbes possède les traits sémantiques [+control] et [+dynamique]. Le premier trait renvoie à un sujet désignant une entité animée, susceptible d’influer sur l’acte désigné par le verbe. L’auteur formule deux autres exigences: le verbe est susceptible d’accéder au mode impératif et est sémantiquement compatible avec des adverbes tels que délibérément ou volontairement. Le second trait lexical [+dynamique] est présent à condition qu’un des arguments désigne une entité affectée par l’action exprimée par le verbe. Cette affection est susceptible d’être de trois natures. Soit l’entité fait l’objet d’un changement spatial, soit au moins une de ses propriétés est modifiée, soit il s’agit d’un changement au niveau de l’activité ou du degré d’activité de l’entité. Or, les verbes partir et aller satisfont l’ensemble des critères. En conséquence, il est peu probable que les différences entre (12a)–(12b) et (13a)–(13b) s’expliquent par un quelconque paramètre sémantique. En revanche, en partant du paramètre syntaxique que nous venons d’évoquer, nous constatons qu’il semble effectivement exister un lien entre la stabilité de la relation syntaxique qu’un complément x entretient avec le prédicat p et l’adjacence de x à p. En d’autres termes, allé entretiendrait une relation syntaxique plus stable avec le CCD que le prédicat verbal parti (Jansen 2009a: 174–175). Il s’ensuit que le CCD d’allé est nécessairement lexicalisé, comparer (8) avec (9), préférentiellement adjacent au prédicat et, en conséquence, précède préférentiellement le CCT, comparer (12a)–(12b) avec (13a)–(13b).13 En conclusion, le positionnement en zone finale du CCD projeté par allé est régi non pas par un paramètre sémantique mais syntaxique. Quant à parti, aucun des deux 13 Nous contrôlons ici la variable de la complexité des syntagmes. Les SP et SAdv dans (12a)– (13b) sont en effet d’égale complexité, i.c.1 seul enchâssement syntaxique. Nous y reviendrons au paragraphe 3.2. 14 LINGUISTICA PRAGENSIA 1/2018 paramètres syntaxique et sémantique ne semblent intervenir au niveau du positionnement en zone finale de son CCD qui est optionnel.14 Voir le schéma 1. ordre parti allé valence syntaxique p CCD-CCT Schéma 1.Valence syntaxique et ordre CCD-CCT Montrons ensuite que ces observations de nature syntaxique sont propres au français à travers une analyse des pendants néerlandais vertrokken (parti) et gegaan (allé) 3.1.2 LE PARAMÈTRE SÉMANTIQUE Conformément à nos remarques précédentes, le prédicat verbal p projette également des fonctions sémantiques, soit des relations entre un syntagme x et un syntagme y au sein d’un même énoncé. Parmi les phénomènes sémantiques ainsi déclenchés, nous distinguons un principe bien connu en linguistique du néerlandais, celui d’Inhérence (Haeseryn et al. 1997: 1245, Haeseryn 2009: 192, Jansen 2009a: 174–175, Jansen 2009b: 197, Van Belle et al. 2011: 3–4, Pekelder 2015: 155–166). Pour une formulation, voir (14).15 (14) Le Principe d’Inhérence Un complément x est inhérent à un prédicat p si l’ensemble des traits sémantiques de x et l’ensemble des traits sémantiques de p ont une intersection non vide (Pekelder 2015: 160).16 Comparons (15a)–(15b) contenant le prédicat vertrokken (parti) avec (16a)–(16b) comportant le prédicat gegaan (allé). (15a) ZT P1 ZM P2 ZF * Jan is [naar [Antwerpen]SN]SP [om [15.00 uur]SN]SP vertrokken (15b) ZT P1 ZM P2 ZF Jan is [om [15.00 uur]SN]SP [naar [Antwerpen]SN]SP vertrokken est PRE heure PRE parti «Jan est parti pour Anvers à 15h.00» 14 Nous reviendrons sur parti au paragraphe 3.2.1. 15 Il s’agit en fait d’une reformulation de la définition de Haeseryn et al. (1997: 1245). Les raisons présidant à cette reformulation sont exposés dans Pekelder (2015: 157–160). 16 La formulation ‘intersection non vide’ est délibérément vague. En effet, nous n’aborderons pas ici la question de savoir si cette intersection contiendra nécessairement 1 élément ou éventuellement ≥1 éléments. JAN PEKELDER 15 (16a) ZT P1 ZM P2 ZF * Jan is [naar [Antwerpen]SN]SP [om [15.00 uur]SN]SP gegaan (16b) ZT P1 ZM P2 ZF Jan is [om [15.00 uur]SN]SP [naar [Antwerpen]SN]SP gegaan est PRE heure PRE allé «Jan est allé à Anvers à 15h.00» Ces énoncés montrent que le CCD naar Antwerpen (pour Anvers) est obligatoirement adjacent au second pôle, contrairement aux données françaises du paragraphe précédent: les SP pour Anvers et à Anvers ne sont pas nécessairement adjacents au pôle verbal. Notons qu’au vu de (10)–(11) montrant l’effaçabilité du CCD, les raisons de cette adjacence ne sauraient être de nature syntaxique. Au contraire, il est démontrable que les ordres (in)acceptables de (15a)–(16b) sont régis par le Principe d’Inhérence. L’intersection de l’ensemble des traits sémantiques de naar Antwerpen (pour Anvers) et de l’ensemble des traits sémantiques de vertrokken (parti) ou de gegaan contient en effet le trait ‘direction’.17 Le CCD est dès lors inhérent au prédicat verbal. Le CCT om 15.00 uur (à 15h.00) ne partageant aucun trait lexical avec ce dernier est extrinsèque.18 Conclusion: concernant les données néerlandaises de (15a)–(16b), le paramètre sémantique paraît être décisif.19 Voir en résumé le schéma 2. ordre parti allé vertrokken/gegaan valence syntaxique p CCD-CCT sémantique CCT-CCD Schéma 2.Valence syntaxico-sémantique et ordre CCD-CCT Comme (12a)–(16b) l’indiquent, les données présentées sont volontairement neutres par rapport à la complexité des compléments en présence. Or, il est géné17 En l’occurrence, c’est la préposition naar dans naar Antwerpen qui marque la direction. Quant à vertrokken (infinitif: vertrekken) et gegaan (infinitif gaan), le Groot Woordenboek der Nederlandse Taal (Grand Dictionnaire de la Langue Néerlandaise) de Geerts et Heestermans (1992: 3372) propose des définitions présupposant nécessairement une direction, respectivement: “naar een andere plaats trekken” (aller vers un autre lieu) et “zich (te voet) voortbewegen en zo van plaats veranderen” (se déplacer, avancer (à pied) et ainsi changer de lieu). 18 L’ observation selon laquelle le trait lexical ‘temps’ est extrinsèque au prédicat verbal vertrokken signifie qu’il ne ressort pas de sa valence propre. En effet, il est partagé par des prédicats de types sémantiques divers et variés. 19 Nous admettons qu’en néerlandais le premier pôle de la principale, contenant entre autres la flexion du temps, de la personne et du nombre, n’influe pas sur l’ordre CCT-CCD. La raison en est simple. Nous retrouvons en effet les mêmes contraintes d’ordre dans la subordonnée, dont le premier pôle s’identifie à un connecteur. 22 LINGUISTICA PRAGENSIA 1/2018 Notons d’emblée que (30a)B1–B2 et (30b)B1–B2 sont équivalents sur les plans syntaxique et sémantique. Il en est de même pour (31a)B1–B2 et (31b)B1–B2. Le prédicat verbal parti entretient les trois mêmes relations syntaxiques: une relation ‘sujet’ avec il, et des relations ‘complément’ avec pour Antwerpen et hier (après-midi).25 Les relations sémantiques ensuite sont identiques: parti entretient une relation d’agent avec il et des relations de direction et de temps avec les deux autres compléments.26 Il s’ensuit que le choix pour l’un ou l’autre des ordres est nécessairement déclenché par la situation d’énonciation, en l’occurrence par un contexte interrogatif.27 Nos données indiquent en effet que (30a)B2 et (31a)B2 représentent la réponse préférentielle à la question Où est-il parti hier (après-midi)?, déclenchant la rhématisation de pour Anvers. Quant à (30b)B1 et (31b)B1, elles correspondent à la réponse préférentielle à la question Quand est-il parti pour Anvers?, rhématisant hier (après-midi).28 Remarquons qu’ici le Principe de Visée Communicative l’emporte sur le Principe de Complexité. Voir (30b) où hier (0 enchâssement) succède préférentiellement à pour Anvers (1 enchâssement). Examinons ensuite le prédicat allé. Voir (32a)–(33b) (32a) A. Où est-il allé hier? ZT P ZF B1 il est allé à Anvers hier RHEME THEME B2 il est allé hier à Anvers THEME RHEME (32b) A. Quand est-il allé à Anvers? ZT P ZF B1 il est allé à Anvers hier THEME RHEME B2 il est allé hier à Anvers RHEME THEME 25 Dans la lignée de l’école de Martinet, nous partons en effet de l’observation que le sujet est le seul complément obligatoire de l’énoncé, indépendamment de la valence sémantique du verbe et de la situation d’énonciation (Builles 1998: 223). 26 Cette analyse est corroborée par l’observation selon laquelle (30a)B1–B2 et (30b)B1–B2 sont soumis aux mêmes conditions de vérité (De Jong 1988: 11–15). Il en est de même pour (31a)B1–B2 et (31b)B1–B2. 27 Les jugements d’acceptabilité par rapport à (31a)B1–B2 et (31b)B1–B2, hors situation d’énonciation explicitée, étant quasi identiques, nous écartons d’emblée le paramètre iconique. Autrement dit, rien ne nous permet d’établir ici une relation entre un syntagme x et une habitude cognitive y. 28 En (30a)B1–B2, (30b)B1–B2, (31a)B1–B2 et (31b)B1–B2, il s’agit bien d’énoncés de laboratoire puisqu’il semble plus ‘naturel’ de ne pas reprendre le thème dans la réponse. Quoi qu’il en soit, la nature quelque peu artificielle de ceux-ci n’enlève rien aux jugements de préférentiabilité de nos 16 locuteurs natifs. JAN PEKELDER 23 (33a) A. Où est-il allé hier-après-midi? ZT P ZF B1 il est allé à Anvers hier après-midi RHEME THEME B2 il est allé hier après-midi à Anvers THEME RHEME (33b) A. Quand est-il allé à Anvers? ZT P ZF B1 il est allé à Anvers hier après-midi THEME RHEME B2 il est allé hier après-midi à Anvers RHEME THEME Notons à nouveau que (32a)B1–B2 et (32b)B1–B2 sont équivalents sur les plans syntaxique et sémantique, comme le sont (33a)B1–B2 et (33b)B1–B2. Contrairement à(30a)–(31b), contenant le prédicat parti, les informateurs expriment systématiquement une (légère) préférence pour les réponses B1 où le CCD est adjacent au prédicat allé. Toutefois, celle-ci n’étant pas statistiquement significative, elle ne marque qu’une tendance qui, au mieux, restera à confirmer à travers un échantillon d’informateurs plus large. La conséquence en est que, pour l’instant, le Principe de Visée Communicative ne semble pas influer de manière décisive sur la linéarisation du CCD et du CCT d’allé, contrairement aux CCD et CTT de parti. Conformément à ce qui précède, l’hypothèse de travail serait dès lors qu’en l’occurrence ce principe entre en conflit avec le Principe de Valence, i.c. le paramètre syntaxique. Notons également, que le Principe de Complexité ne semble pas influer sur les jugements de nos informateurs. En effet, en (32a)B1–B2 et en (32b)B1–B2 le CCD et le CCT sont de complexité différente, alors qu’en (33a)B1–B2 et en (33b)B1–B2, ils sont d’égale complexité. Voir en résumé le schéma 5 où ‘CCD/CCD’ désigne ‘la complexité supérieure ou égale du CCD’. ordre parti allé valence syntaxique p CCD-CCT sémantique complexité CCD ↔ CCT p CCT-CCD CCD ↔ CCT visée com. thème-rhème CCD/CCD ↔ CCT CCD/CCD ↔ CCT rhème-thème CCT ↔ CCD/CCD Schéma 5.Type de principe et ordre CCD-CCT (version 3) Passons maintenant aux prédicats vertrokken et gegaan. Contrairement au français, en néerlandais, la rhématisation du CCD est marquée par l’accent de phrase non contras- 24 LINGUISTICA PRAGENSIA 1/2018 tif.29 Ce dernier se situe en fin de zone médiane, i.e. la position canonique du CCD, hors situation d’énonciation explicitée.30 Voir le SN Antwerpen en (34a) dont la première syllabe est accentuée (= gras). (34a) ZT P1 ZM P2 ZF hij is gistermiddag naar Antwerpen vertrokken/gegaan THEME RHEME La conséquence en est qu’un complément rhématisé autre que le CCD ne saurait se déplacer en fin de zone médiane sous l’accent de phrase non contrastif en présence du CCD. Voir le SAdv gistermiddag (hier après-midi) en (34b) dont la première syllabe est à nouveau accentuée. (34b) ZT P1 ZM P2 ZF * hij is naar Antwerpen gistermiddag vertrokken/gegaan THEME RHEME Dans ce cas, la rhématisation passe par un déplacement de l’accent de phrase non contrastif vers l’avant. Voir (34c). (34c) ZT P1 ZM P2 ZF hij is gistermiddag naar Antwerpen vertrokken/gegaan RHEME THEME En résumé, dans les énoncés français (30a)–(31b), la fonction pragmatique de ‘rhème’ est préférentiellement marquée par sa position en fin de zone finale, parfois en dépit même du Principe de Complexité. Voir (30b)B1. La condition est que le prédicat lexicalise optionnellement son CCD. Voir (30a)–(31b). Dans le cas contraire, aucune préférence statistiquement significative n’est décelable. Voir (32a)–(33b). En revanche, les énoncés néerlandais (34a)–(34c) montrent qu’en présence d’un CCD, le marquage positionnel en fin de zone médiane d’un rhème autre que le CCD, est défaillant. Aussi, cette langue a-t-elle recours au déplacement vers l’avant de l’accent de phrase non contrastif. Voir en résumé le schéma 6. 29 L’accent de phrase non contrastif— ou accent neutre— s’oppose aux accents de phrase contrastifs. Ces derniers présupposent un contraste avec un élément dans la situation d’énonciation, contrairement au premier. Dans ik heb Ján gezien (c’est Jean que j’ai vu), le SN Jan porte un accent contrastif (gras + accent aigu), l’élément présupposé dans la situation d’énonciation étant en niet x (et non pas x). 30 Nous y reviendrons au paragraphe 5. JAN PEKELDER 25 ordre parti allé vertrokken/gegaan valence syntaxique p CCD-CCT sémantique CCT-CCD complexité CCD ↔ CCT p CCT-CCD CCD ↔ CCT visée com. thème-rhème CCD/CCD ↔ CCT CCD/CCD ↔ CCT CCT-CCD rhème-thème CCT ↔ CCD/CCD CCT-CCD Schéma 6.Type de principe et ordre CCD-CCT (version 4) 4. TENTATIVE DE VALIDATION Présentons ensuite un argument indépendant soutenant notre analyse au niveau des paramètres syntaxique et sémantique. Il est basé sur les prédicats verbaux conduit en français et gebracht (conduit) en néerlandais. Les deux projettent un sujet, un COD et un CCD. Voir (35)–(36). (35) ZT P ZF Jean aconduit [Charles]SN [à [Anvers]SN]SP (36) ZT P1 ZM P2 ZF Jan heeft [Karel]SN [naar [Antwerpen]SN]SP gebracht Al’inverse, seuls le sujet et le COD sont obligatoirement lexicalisés. Voir (37a)–(38c).31 (37a) ZT P ZF * Jean aconduit (37b) ZT P ZF Jean aconduit Charles (37c) ZT P ZF ? Jean aconduit à Anvers (38a) ZT P1 ZM P2 ZF * Jan heeft gebracht 31 L’ énoncé (37a) est bien évidemment parfaitement acceptable si conduire prend le sens de «assurer la direction, le mouvement de certaines choses qui peuvent se déplacer.» (Le Robert, tome 1, page 883). Comparer Oppentocht (1999: 92–95). Par ailleurs, il est probable que cette interprétation interfère au niveau de la nature discutable de (37c) qui en effet devrait être inacceptable à l’instar de (37a). Quant au néerlandais, l’infinitif de gebracht (brengen) n’apas ce double emploi. 26 LINGUISTICA PRAGENSIA 1/2018 (38b) ZT P1 ZM P2 ZF Jan heeft Karel gebracht (38c) ZT P1 ZM P2 ZF * Jan heeft naar Antwerpen gebracht Le COD étant obligatoirement lexicalisé, la relation syntaxique que les prédicats conduit et gebracht entretiennent avec celui-ci est stable. Al’inverse, le CCD étant optionnel, sa relation syntaxique avec le prédicat est instable. Sur la base de ces données l’ordre préférentiel devrait être COD-CCD en français, car l’hypothèse est que le Principe de Valence, i.c. le paramètre syntaxique, l’emporte sur le Principe d’Inhérence. Voir (39a)–(39b). (39a) ZT P ZF * Jan aconduit [à [Anvers]SN]SP [Charles]SN (39b) ZT P ZF Jan aconduit [Charles]SN [à [Anvers]SN]SP Nous faisons remarquer qu’il s’agit non pas d’un ordre préférentiel mais obligatoire. Afin de contrôler la variable de la complexité qui pourrait éventuellement intervenir dans (39a)–(39b), voir (40a)–(40b). (40a) ZT P ZF ? Jean aconduit [à [Anvers]SN]SP [la fille [de [sa belle-sœur]SN]SP]SN (40b) ZT P ZF Jean aconduit [la fille [de [sa belle-sœur]SN]SP]SN [à [Anvers]SN]SP Il s’avère que le COD précède le CCD, même s’il est plus complexe que ce dernier (2 enchâssements et 1 enchâssement respectivement). Seul l’ordre COD-CCD reste acceptable. Par conséquent, nous émettons l’hypothèse qu’en cas de rhématisation de la fille de sa belle-sœur ou de à Anvers le seul ordre possible est COD-CCD. Quant au néerlandais, l’ordre préférentiel devrait être COD-CCD, puisque l’hypothèse est qu’en l’occurrence le paramètre sémantique prime sur le paramètre syntaxique. Voir (41a)–(41b). (41a) ZT P1 ZM P2 ZF * Jan heeft [naar [Antwerpen]SN]SP [Karel]SN gebracht (41b) ZT P1 ZM P2 ZF Jan heeft [Karel]SN [naar [Antwerpen]SN]SP gebracht Nous notons de nouveau qu’il s’agit non pas d’un ordre préférentiel mais obligatoire. Contrôlons une nouvelle fois la variable de la complexité. Voir (42a)–(42b). JAN PEKELDER 27 (42a) ZT P1 ZM * Jan heeft [naar [Antwerpen]SN]SP [de dochter [van [zijn schoonzus]SN]SP]SN P2 ZF gebracht (42b) ZT P1 ZM Jan heeft [de dochter [van [zijn schoonzus]SN]SP]SN [naar [Antwerpen]SN]SP P2 ZF gebracht Nous observons que l’acceptable (42b) contient un COD complexe précédant un CCD moins complexe (2 et 1 enchâssements respectivement). Nous en concluons que conformément à ce qui précède, le Principe de Complexité ne semble pas influer sur les ordres sous examen.32 5. DISCUSSION La question est enfin de savoir comment expliquer les divergences observées entre le néerlandais et le français à l’égard de la linéarisation du CCD. Ou encore, pourquoi, en l’occurrence, le paramètre sémantique semble l’emporter en néerlandais, alors qu’en français, le paramètre pragmatique paraît prépondérant en cas d’un prédicat comme parti, et le paramètre syntaxique en présence de prédicats tels que allé et conduit. De plus, le Principe de Complexité est à même d’influer sur la linéarisation du CCD. Notre hypothèse est que ces divergences sont liées au niveau suprasegmental de l’énoncé. Le néerlandais est une langue à accent de mot fixe: toute unité lexicale polysyllabique porte un accent non déplaçable sur une de ses syllabes. L’ accent de phrase non contrastif, évoqué brièvement ci-dessus, parasite un des accents de mot présents. Il en résulte que l’accent de phrase est potentiellement mobile, même s’il se trouve en fin de zone médiane, immédiatement avant le second pôle, hors situation d’énonciation explicitée (Haeseryn et al. 1997: 1238–1239; Hiligsmann et Rasier 2006: 155–164). Voir (28a), repris ici sous (43), où la première syllabe de Antwerpen porte l’accent de phrase.33 (43) ZT P1 ZM P2 ZF Ik ben gisteren naar Antwerpen gegaan 32 Ceci étant observé, il serait probablement imprudent de l’exclure totalement. En effet, nous notons la différence entre l’inacceptable (39a) contenant un COD simple et un CCD complexe (0 enchâssement et 1 enchâssement respectivement) et le discutable (40a), abritant un COD complexe et un CCD simple (2 enchâssements et 1 enchâssement respectivement). 33 Lorsque la zone médiane ne contient qu’un syntagme, celui-ci porte l’accent de phrase: Ik ben gisteren gegaan (j’y suis allé hier). En cas d’une zone médiane vide, l’accent de phrase est porté sur le reste verbal: Ik ben gegaan (j’y suis allé) (Hiligsmann et Rasier 2006: 159). 28 LINGUISTICA PRAGENSIA 1/2018 Ainsi, ce dernier permet-il de marquer le rhème, i.e. la partie hautement informative de l’énoncé. Grâce à la mobilité de l’accent de phrase, la rhématisation d’un complément, en présence d’un CCD thématique, passe comme nous l’avons montré ci-dessus par un déplacement de l’accent de phrase non contrastif vers l’avant. Voir (44)B-(44) C où l’accent de phrase se situe respectivement au début de la zone médiane, voire en zone de tête. (44) A. Wanneer is hij naar Antwerpen vertrokken?34 Quand est il PRE parti “Il est parti quand pour Anvers?” ZT P1 ZM P2 ZF B1 Hij is gistermiddag naar Antwerpen vertrokken RHEME THEME il est hier après-midi PRE parti “Il est parti hier après-midi pour Anvers» ZT P1 ZM P2 ZF B2 Gistermiddag is hij naar Antwerpen vertrokken RHEME THEME hier après-midi est il PRE parti “Il est parti hier après-midi pour Anvers» Or, Magnus (2004: 34–35) montre, entre autres, à travers le test de la négation que le français possède une structure pragmatique bien moins flexible. Il s’avère que la négation ne peut porter que sur le prédicat verbal ou sur les syntagmes occupant la zone finale. Voir également Muller (2008: 110). Comparer (45)–(48). (45) ZT P ZF Marie n’ est pas allée chez le médecin [Elle est restée à la maison] (46) ZT P ZF Marie n’ est pas allée chez le médecin [Elle est allée chez le dentiste] (47) ZT P ZF * Marie n’ est pas allée au marché [c’est Pierre qui y est allé] (48) ZT P ZF * Ce matin, Marie n’ est pas allée au marché [Elle y est allée hier] Dans (45)–(46), la négation porte respectivement sur le prédicat verbal allée et le SP chez le médecin. En (47)–(48), par contre, la négation ne saurait porter sur Marie ou ce 34 Dans les questions introduites par un pronom interrogatif, le dernier remplit la fonction de rhème, hors situation d’énonciation explicitée. (Hiligsmann et Rasier 2006: 162). JAN PEKELDER 29 matin. Acet égard, Van Valin et LaPolla (1997: 212) notent qu’en français la rhématisation ne concerne ni le sujet préverbal, ni les syntagmes précédant ce dernier. Afin de rhématiser par exemple le sujet, une construction périphrastique s’impose. Voir (49) où Pierre se trouve en zone finale de la principale. (49) ZT P ZF C’ est Pierre qui est allé au marché [Personne d’autre n’y est allé] En outre, il est généralement admis que le français possède un accent de mot fuyant (Matte 1982: 40–41, Stridfeldt 2005: 54–55). Contrairement au néerlandais, la place de celui-ci n’est en effet pas distinctive dans la mesure où une accentuation différente ne saurait modifier la sémantique de l’unité lexicale, ni la rendre inintelligible. Au niveau de la linéarisation, l’accent du mot est écrasé par l’accent du groupe, dit rythmique.35 Seule la dernière syllabe de celui-ci est accentuée (Stridveldt 2005: 55). Chaque groupe composant l’énoncé portant cet accent, l’accent de phrase n’apparaît que de manière marginale. Aussi, en règle générale, le français recourt-il à la structure pragmatique stricte susmentionnée afin de marquer la fonction ‘rhème’ positionnellement, i.c. en zone finale. En résumé, voir le schéma 7, où les caractères en gras désignent l’accent de phrase. ZT P1 ZM P2 P ZF néerlandais thème thème thème rhème Øthème thème thème rhème rhème thème thème thème rhème thème thème thème Ø français thème thème thème rhème thème rhème rhème thème thème thème Schéma 7.Type de langue et type de marquage du thème et du rhème 6. CONCLUSIONS L’objectif de ce travail était d’apporter une réponse, nécessairement provisoire, à la question de savoir si le Principe d’Inhérence, intervenant en fin de zone médiane néerlandaise, interviendrait en début de zone finale française. Atravers une analyse de trois prédicats de mouvement néerlandais et de leurs pendants français, projetant chacun un CCD, nous avons émis plusieurs hypothèses de linéarisation, hors et en situation d’énonciation explicitée. Procédons enfin à une formulation globale de celles-ci sous la forme de deux hypothèses de base. Voir le schéma 8, où les cases occupées sont numérotées. 35 Léon définit le groupe rythmique comme: «(…) un groupe de mots qui représente une idée. Il forme une unité de sens» (1992:130). 30 LINGUISTICA PRAGENSIA 1/2018 ordre parti allé conduit vertrokken gegaan gebracht valence syntaxique p CCD-CCT 3 COD-CCD 7 sémantique CCT-CCD 10 COD-CCD 13 complexité CCD ↔ CCT 1a p CCT-CCD 1b CCD ↔ CCT 4 visée com. thème-rhème CCD/CCD ↔ CCT 2 CCD/CCD ↔ CCT 5 COD-CCD/ CCD 8 CCT-CCD/ CCD 11 COD-CCD/ CCD 14 rhème-thème CCT ↔ CCD/CCD 6 COD-CCD/ CCD 9 CCT-CCD/ CCD 12 COD-CCD/ CCD 15 Schéma 8.Hypothèses sur la linéarisation du CCD en néerlandais et en français Premièrement, le néerlandais se caractérisant par l’accent de phrase non contrastif et mobile possède une structure pragmatique souple. Le marquage de la fonction ‘rhème’ passe par le positionnement du syntagme rhématisé immédiatement avant le second pôle, sous l’accent de phrase non contrastif ou, le cas échéant, par un déplacement de ce dernier vers l’avant de l’énoncé, si la place précédant le second pôle est occupée par un CCD en fonction de thème (cases 11, 12, 14, 15). Il en résulte que le Principe d’Inhérence, ayant recours à une position fixe, atoute latitude de se déployer en fin de zone médiane. Ainsi le CCD, s’identifiant à un complément inhérent, est-il nécessairement adjacent au second pôle (cases 10, 13). Deuxièmement, le français qui possède l’accent de groupe, écrasant l’accent de mot fuyant, recourt à une structure pragmatique stricte afin de marquer positionnellement la fonction ‘rhème’. Ainsi, un complément rhématisé se place-t-il en zone finale. Dans le cas d’un prédicat tel que parti, ne lexicalisant pas obligatoirement son CCD, ce dernier est essentiellement soumis au Principe de Visée Communicative. Celui-ci semble en effet écraser le Principe de Complexité. Le rhème est placé en fin de zone finale après le thème qui, lui, est adjacent au pôle verbal (case 2). La conséquence en est que le Principe d’Inhérence étant basé sur une position fixe au sein de cette zone, i.e. l’adjacence au pôle verbal, est inopérable. Notons, toutefois, qu’hors situation d’énonciation explicitée, l’ordre CCT-CCD semble préférentiel en cas d’un CCD plus complexe (cases 1a, 1b). Quant à un prédicat comme allé, lexicalisant nécessairement son CCD, il est soumis au Principe de Valence, i.c. le paramètre syntaxique. Le CCD précède préférentiellement le CCT en zone finale, puisqu’il entretient une relation syntaxique stable avec le prédicat, contrairement au CCT (case 3). En outre, le Principe de Complexité est susceptible d’intervenir, les ordres CCDCCT et CCT-CCD étant tous deux acceptables en cas d’inégale complexité (case 4). Les JAN PEKELDER 31 effets de ce Principe semblent néanmoins indécelables lors d’une mise en situation d’énonciation de nature interrogative, comme le semblent être ceux du Principe de Visée Communicative. L’hypothèse est que ce dernier entre en conflit avec le Principe de Valence, i.c. le paramètre syntaxique. Il en résulte qu’en zone finale le rhème est à même de précéder le thème (cases 5, 6). Enfin, le CCD d’un prédicat tel que conduit projetant, entre autres, un COD est encore soumis au même paramètre. Le CCD entretenant une relation syntaxique instable avec conduit succède obligatoirement au COD qui, lui, est relié au prédicat de manière stable (case 7). La conséquence en est que les Principes de Complexité en de Visée Communicative n’entrent pas en ligne de compte (cases 8, 9). Quant aux pistes de recherche future, elles sont multiples. Ici, nous en retiendrons trois. Il est à notre avis indispensable d’élargir le corpus de verbes de mouvement afin d’infirmer ou, dans le meilleur des cas, d’affiner les deux hypothèses. Ensuite, il est nécessaire d’approfondir l’examen du comportement positionnel du CCD en présence d’autres compléments que ceux de temps, notamment le COD. Enfin, une étude phonologique contrastive néerlandais-français s’impose car, comme nous avons essayé de le montrer, les niveaux suprasegmentaux divergents nous permettront sans aucun doute de mieux comprendre la linéarisation dans les deux langues des constituants de l’énoncé. BIBLIOGRAPHIE Aussant, E. (2008) La grammaire de Pānini: quand la conscience linguistique d’un grammairien devient celle de toute une communauté. Revue roumaine de linguistique LIII/4, 377–387. Behaghel, O. (1909) Beziehungen zwischen Umfang und Reihenfolge von Satzgliedern. Indogerm. Forschungen 25, 110–142. 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