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Le problème de la mémoire cinesthésique dans Augustin ou le Maître est là de Joseph Malègue

Litwinowicz-Krutnik, Zofia

Abstract

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Le problème de la mémoire cinesthésique dans Augustin ou le Maître est là de Joseph Malègue Zofia Litwinowicz-Krutnik Sorbonne Université, Université de Varsovie THE PROBLEM OF SYNAESTHETIC MEMORY IN JOSEPH MALÈGUE’S NOVEL AUGUSTIN OU LE MAÎTRE EST LÀ In Joseph Malègue’s novel Augustine or the Master is Here, published in 1933, synaesthesia has acrucial role in the functioning of memory and in the shaping of human being’s situation in time. The synaesthetic memory, built upon synaesthetic experiences, is understood as aglobal memory determined by unified senses of vision, smell, taste, hearing and touch, inextricably connected to involuntary memory. As Malègue’s treatment of memory bears astrong resemblance to that of Marcel Proust in his cycle In Search of Lost Time, the synaesthetic memory in the novel is constituted by three main elements: the eternity of the main protagonist’s childhood memories, unified by the memorable smell of hay; the search of the absolute by the characters; and finally, the mystical experiences called “ecstasies of memory”. The latter determine moments comparable to an illumination, when the involuntary memory turns up out of an unexpected event or astimulation of aparticular sense. The article offers aclose reading of three main experiences constituting the “ecstasies of memory” in the novel Augustine or the Master is Here: the phenomena of roses and Liszt’s rhapsody, linked with the protagonist’s love to his almost-fiancée Anne de Préfailles; the Font-Sainte chapel, which marks his first religious experience; and finally, the pilgrimage to aplace called also Font-Sainte, which reappears in the novel, becoming its leitmotiv and the buckle of the protagonist’s identity. KEYWORDS: synaesthetic memory; Augustine or the Master is Here; Joseph Malègue; ecstasy of memory; involuntary memory MOTS-CLÉS: mémoire cinesthésique; Augustin ou Le Maître est là; Joseph Malègue; extase de mémoire; mémoire involontaire DOI https://doi.org/10.14712/23366729.2020.3.9 POURQUOI MALÈGUE? Les commentaires académiques concernant Joseph Malègue (1876–1940), romancier et essayiste souvent associé au champ intellectuel d’écrivains de la Renaissance littéraire catholique, tournent presque tous autour du fameux «Proust catholique» et de sa réponse àla crise moderniste (Jeanne Ancelet-Hustache, Charles Moeller, OPEN ACCESS 110 SVĚT LITERATURY / LE MONDE DE LA LITTÉRATURE Jean Lebrec, Wanda Rupolo, José Fontaine1). Certes, ses romans traitent de la crise du catholicisme durant la Troisième République, de la laïcisation et déchristianisation liées àla loi de séparation de l’Église et de l’État, ainsi que du déclin des élites catholiques, mais c’est la mémoire qui constitue la trame narrative et l’arrière-plan philosophico-esthétique de la vie de héros de ses romans, en particulier Augustin Méridier (Augustin ou Le Maître est là, 1933) et Jean-Paul Vaton (Pierres noires: Les Classes moyennes du Salut, trilogie posthume inachevée, 1958). Joseph Malègue, ami de Jacques Chevalier (philosophe et disciple de Bergson), fait revivre la mémoire dans son œuvre non seulement pour des raisons stylistiques, mais surtout métaphysiques, faisant allusion àla mémoire involontaire et au concept de la durée bergsonienne. Ces «extases de mémoire», issues des synesthésies en tant que mémoire cinesthésique2, amènent les héros vers la Transcendance: comme dans la tradition baudelairienne et illuministe, l’axe vertical de l’expérience mystique3, qui ouvre et ferme Augustin ou Le Maître est là— conditionnant non seulement l’unité du roman, mais aussi la cohésion des personnages— s’élève des axes horizontaux des sensations. Les synesthésies s’avèrent cruciales dans la révocation des réminiscences constituant l’identité du héros principal, ce qui sera l’objet d’une comparaison du traitement de la mémoire par Malègue et par Proust. Ainsi, dans cet article nous chercherons àcomprendre le fonctionnement de la mémoire cinesthésique dans Augustin ou Le Maître est là, l’œuvre la plus connue de Joseph Malègue, son grand roman du modernisme. QUESTION DE L’INCIPIT Le problème de la mémoire se trouve évoqué dès l’incipit d’Augustin ou le Maître est là, qui introduit l’univers du héros, Augustin Méridier, par une perspective du passé: Lorsque Augustin Méridier cherchait àdémêler ses plus lointaines impressions religieuses, il les trouvait très au frais, mélangées àses premiers souvenirs, et soigneusement classées dans deux compartiments de sa mémoire. Il gardait l’un pour la préfecture de province au Lycée de laquelle son père 1 Ancelet-Hustache, J. (1933): «Un Proust catholique», Les Nouvelles littéraires. Paris: Larouse; Moeller, Ch. (1953): Littérature du XXesiècle et christianisme. Vol. II: La Foi en Jésus-Christ: Sartre, Henry James, Martin du Gard, Malègue. Tournai-Paris: Casterman; Lebrec, J. (1969): Joseph Malègue: romancier et penseur. Paris: H.Dessain et Tolra; Rupolo, W. (1989): Roman français àla croisée de deux siècles. Paris-Genève: Champion-Slatkine; Fontaine, J. (2016): La Gloire secrète de Joseph Malègue, 1986–1940, Paris: L’Harmattan. 2 L’auteure, au lieu d’utiliser l’adjectif «synesthésique» dans l’acception de «celui qui se réfère aux synesthésies», adécidé de reprendre l’orthographe «cinesthésique» introduite par José Fontaine dans l’étude La Gloire secrète de Joseph Malègue, pour ne pas provoquer une confusion des termes entre études maléguiennes et s’aligner sur les interprétations de Fontaine. 3 Baudelaire, Ch. (1975): Œuvres complètes. Vol. I.Édition établie et annotée par Cl. Pichois. Paris: Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, p.843; Viatte, A. (1969): Les Sources occultes du romantisme, vol. I«Le préromantisme». Paris: Honoré Champion, pp.18–19. OPEN ACCESS ZOFIA LITwINOwIcZ-KRUTNIK 111 professait; il réservait l’autre aux Planèzes. […] Cette division géographique séparait deux formes irréductibles et même antagonistes des émerveillements de l’enfance4. Le passage en question déploie trois points principaux qui méritent un regard analytique approfondi. Premièrement, il démontre l’affinité de Malègue àProust àplusieurs niveaux, ce qui aété àl’origine de l’appellation «Proust catholique» par de nombreux chercheurs5. Alors que Claude Barthe et Francesco Casnati le rapprochent («du côté de la préfecture de province» et du «côté des Planèzes») des «du côté de chez Swann» et «du côté de Guermantes» proustiens6, Francine de Martinoir interprète le «paradis perdu» de l’enfance d’Augustin, Aurillac, àtravers le prisme de Combray7. Ces similitudes annoncent la parenté stylistique des deux écrivains qui se manifeste dans le traitement identique des «extases de mémoire». Deuxièmement, l’incipit met en exergue le fait que le héros trouve «très au frais» ses premières impressions ou souvenirs, comme s’il les gardait toujours àportée de main et les soignait consciemment pour les sortir un jour de sa mémoire. Cette expression implique le caractère volontaire, rationnel et ordonné de sa mémoire, qui, par conséquent, ne ressemble pas àla mémoire involontaire s’insérant «comme un intrus dans la conscience de l’individu au-delà du contrôle de la raison8». Néanmoins, Malègue fait référence aux deux, la mémoire volontaire et involontaire, en les mélangeant et jouant avec leurs notions, ce qui contribue àla richesse et àla complexité des «extases de mémoire» de ses héros. Troisièmement, le passage introduit le caractère religieux des souvenirs du héros, le thème emblématique du roman: «les impressions religieuses» concernant le trouble de l’âme d’Augustin Méridier, jeune homme qui perd la foi lors de la crise moderniste des années 1900. Le roman, raconté au passé par un narrateur àla troisième personne, commence par une analepse (tout comme Pierres noires, qui commence aussi par un retour en arrière effectué par son narrateur et héros principal, Paul Vaton), suggérant au lecteur la perspective d’un Augustin adulte, qui a«déjà perdu» sa foi. Pourtant, cette foi n’est jamais perdue pour de bon, mais devient latente, entrant en état de «sommeil» et se trouvant présente dans l’existence du héros lors de ses extases de mémoire. Par conséquent, la question de la religion, la croyance et l’incrédulité, thèmes principaux du Bildungsroman, appartiennent au royaume de la mémoire, de quelque chose qui est passé et àjamais perdu, àl’image des «émerveillements de l’enfance» dont Augustin-adulte et «déjà» agnostique se souvient. 4 Malègue, J. (1947): Augustin ou Le Maître est là. Vol.1. Paris: Éditions Spes, p.11. 5 Entre autres, Fontaine, J. op.cit., et Rupolo, W., op.cit. 6 Casnati, F. (1962): Agostino Méridier. Vol. I.Turin: Società editrice internazionale, p. XVII. 7 de Martinoir, F. (2014): «L’Histoire de notre âme», La Croix https://www.la-croix.com/ Culture/Livres-Idees/Livres/L-Histoire-de-notre-ame-2014-02-26-1112330 [consulté le 1ermai 2019]. 8 Loba, M. «Oublier selon Roland Barthes». In Kroker, W.— Sobczyk, A. (2016): L’Écriture entre mémoire et oubli: hommage àKrystyna Kasprzyk. Varsovie: Institut d’Études Romanes de l’Université de Varsovie, p.159. OPEN ACCESS 112 SVĚT LITERATURY / LE MONDE DE LA LITTÉRATURE MÉMOIRE «À LA PROUST»? Chez Proust, comme le suggère Nabokov dans son recueil de conférences sur la littérature européenne Littératures (Lectures on Literature), c’est la combinaison du visible et de l’audible qui constitue le premier niveau de sa mémoire cinesthésique9. Pourtant, un lecteur attentif se rend vite compte que tous les sens sont sur un pied d’égalité dans la hiérarchie synesthésique proustienne, puisque dans la Recherche non seulement la vue et l’ouïe, mais aussi l’odorat, le goût et le toucher s’avèrent cruciaux. Prenons, par exemple, la scène d’aubépines, où Marcel associe simultanément le parfum délicat et onctueux des aubépines (l’odorat) àl’image des chapelles ou reposoirs (la vue), aux phrases musicales d’«allégresse juvénile» et aux intervalles inattendus (l’ouïe), ainsi qu’à la «blanche chair de fleur de fraisier», ce qui évoque l’association àla chair d’un fruit10 (le toucher et le goût). De même, chez Malègue, l’odorat, la vue, l’ouïe, le toucher et le goût créent tous ensemble une matrice poétique des synesthésies qui, constituant la matière première du souvenir, font naître la mémoire. Afin de faire vivre ces souvenirs, le romancier lie les personnages, événements, émotions et pensées aux données sensorielles. Un exemple de ce procédé est fourni par le passage décrivant les souvenirs des prières quotidiennes qu’Augustin récitait avec sa mère, dont le catholicisme profond amarqué son enfance, ainsi que celle de sa sœur Christine: les messes dominicales, le rosaire, les prières du soir et les visites des chapelles revenaient dans leur mémoire adulte, toujours liées aux perceptions sensorielles. Bien que ce souvenir, n’appartenant pas aux «extases de mémoire», ne soit pas forcément involontaire— comme, en revanche, l’est celui de la Font-Sainte, une petite chapelle dans la forêt de la Borie des Saules où la famille Méridier s’arrête lors de leur voyage chez les cousins du Cantal— il est issu des synesthésies. Les prières qui ordonnaient la journée d’Augustin-enfant restent liées aux repas et àleurs parfums dans la mémoire d’Augustin-adulte. Chaque prière est animée par une personnalisation, possédant son goût àsoi et son propre parfum: Une inexplicable solidarité de temps et de lieux associait les prières aux repas. Un régime d’union personnelle unissait les deux royaumes sous la même souveraineté. La prière du matin, récitée, ainsi que jadis, entre la cuisine et la chambre àcoucher, était hâtive, légère, aérée et comme mousseuse, àgoût de chocolat et de départ. […] Le Bénédicité de midi se mêlait dans les arrière-gorges aux premières émissions des choux et du bouillon gras. […] La prière du soir, grave et recueillie, se disait dans la salle àmanger, devant une table débarrassée, parmi des heures confuses qui tenaient du plein jour par le travail qu’on y brassait encore et de la nuit par l’apaisement qu’elles conseillaient. Elle admettait deux ennoblissements: d’abord le silence de l’examen de 9 Voir ses réflexions sur le mélange des sens de la vision et de l’audition chez Proust, Nabokov, V. (2009): Littératures. Paris: Robert Laffont, pp.298–301. 10 Proust, M. (1954): Àla recherche du temps perdu, tome I.Paris: Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, pp.138–139. OPEN ACCESS ZOFIA LITwINOwIcZ-KRUTNIK 113 conscience, pendant lequel on réentendait la pendule, puis l’odeur de crypte du De Profundis11. Selon Varin, cette capacité de «ressusciter la mémoire vive dans un objet, une saveur, une odeur12» fait de Malègue un égal de Proust: les deux écrivains ravivent les souvenirs grâce àune sensation présente qui constitue un support àla mémoire13. Malègue partage avec Proust les soi-disant «extases de mémoire» qui constituent le deuxième niveau d’impressions ou de réminiscences: ce sont des souvenirs anciens provoqués par une expérience présente qui répète une expérience du passé. Ils désignent la mémoire involontaire, passive, qui se distingue des actes conscients de «se souvenir» (mémoire volontaire, active, qui «enregistre chronologiquement les événements et les visages14»). Ainsi, comment garder les souvenirs pour qu’ils ne se dispersent pas sous la pression du présent? Comme l’indique Nabokov: grâce àla conscience de la continuité du passé et du présent15. Ce «pont» entre le présent et le passé est constitué par le lien entre les impressions présentes et les souvenirs du passé16; autrement dit, par une combinaison de l’expérience actuelle et de l’évocation des sensations passées. Comment cette approche est-elle présente chez Malègue? Quelle est la nature de la mémoire cinesthésique dans Augustin? Pour répondre àces questions, nous proposons d’analyser, conformément àméthode des micro-lectures, trois expériences principales liées àla mémoire cinesthésique dans Augustin ou Le Maître est là: la rhapsodie de Liszt, dont la réminiscence hante Augustin près de sa mort dans le sanatorium de Leysin en Suisse, ainsi que l’image et le parfum des roses, qui, tout comme la phrase de musique, émergent ànouveau dans la mémoire du héros àla fin du roman; la chapelle de la Font-Sainte, où Augustin-enfant éprouve sa première expérience mystique et dont l’image lui revient au seuil de la mort; le pèlerinage vers un lieu appelé également Font-Sainte, les souvenirs duquel apparaissent grâce àdes extases de mémoire au cours du roman et contribuent àson unité symbolique. RHAPSODIE DE LISZT ET ROSES Nabokov porte une attention particulière au rôle de la musique dans Un Amour de Swann de Proust: la Sonate de Vinteuil poursuit Swann, devenant un symbole musical de son amour défunt. Dans Augustin ou Le Maître est là un rôle similaire est joué par une rhapsodie hongroise de Franz Liszt, au moment où, au sanatorium de Leysin, Au11 Malègue, J. (1947): Augustin ou Le Maître est là. Vol. I.Paris: Éditions Spes, pp.63–64. 12 Varin, G. (1953): Foi perdue et retrouvée. La Psychologie de la perte de la foi et du retour de Dieu dans Augustin ou Le Maître est là de Joseph Malègue. Fribourg: Éditions Saint Paul, pp.36–37. 13 Maurois, A. (1949): Àla recherche de Marcel Proust, Paris: Hachette, p.172. 14 Loba, M. «Oublier selon Roland Barthes». In Kroker, W.— Sobczyk, A. (2016): L’Écriture entre mémoire et oubli: hommage àKrystyna Kasprzyk. Varsovie: Institut d’Études Romanes de l’Université de Varsovie, p.159. 15 Nabokov, V. (2009): Littératures. Paris: Robert Laffont, p.322. 16 Ibid., p.323. OPEN ACCESS 114 SVĚT LITERATURY / LE MONDE DE LA LITTÉRATURE gustin l’entend d’un gramophone de la chambre voisine. Il l’avait écoutée avec Anne de Préfailles, sa presque-fiancée, et c’est la raison pour laquelle la musique lui rappelle le dernier soir passé avec elle, où il avait appris son consentement. La rhapsodie de Liszt le ravage de désespoir, revivant en lui le souvenir de son amour défunt17: les sons du gramophone constituent une matrice de synesthésies qui suscitent sa mémoire involontaire, mais aussi, selon Fontaine, ils créent un espace poétique d’une rencontre de l’art àl’image de Proust18. «L’expérience des roses» au sanatorium de Leysin constitue un phénomène semblable: mourant, Augustin demande àsa sœur Christine de lui acheter des roses alors que c’est le jour de Noël19. Il est hanté par le souvenir des roses reçues le jour où il avait appris que ses démarches pour obtenir la main d’Anne de Préfailles sont bien accueillies non seulement par Anne, mais aussi par sa famille aristocratique. Pourtant, il se désintéresse des fleurs apportées par Christine àcause de leur manque de parfum, ce que sa sœur n’arrive pas àcomprendre. Augustin les réclame parce qu’elles sont, tout comme la musique de Liszt, emblématiques d’Anne: elles l’attirent et le repoussent simultanément. Cependant, les roses reçues au sanatorium de Leysin ne ravivent pas le «miracle d’exister20», qui alieu au moment où Augustin reçoit les roses dans la partie VI «Canticum Canticorum» (le titre de la partie faisant allusion au Cantique des Cantiques, ce qui permet d’interpréter l’amour naissant entre Augustin et Anne de Préfailles àtravers le prisme du Bien-Aimé et de la Bien-Aimée du livre vétérotestamentaire de Chant de Salomon). Le moment de l’abolition du temps et de la confusion du présent et du passé se révèle àAugustin uniquement au moment heureux dans «Canticum Canticorum»: Ces heures-là n’auraient pas eu de date, sans le cadran de la pendule. Leur intimité rappelait les journées d’autrefois, si réelles et si tendrement reconstruites aussi, que n’étant exactement ni actuelles ni abolies, elles pouvaient se suspendre indifféremment àtous les barreaux du passé. Elles n’avaient pas de place fixe sur l’échelle du temps21. Néanmoins, les roses d’Augustin-moribond ne produisent pas cet effet de la durée bergsonienne, d’heures «au-dessous de la scène illuminée par la conscience22». Elles rappellent plutôt une autre réminiscence: le moment où le héros coupe du buis et du houx pour la couche mortuaire du Bébé de Christine, enfant mort de sa sœur qu’il avait inconsciemment contaminé de la tuberculose pulmonaire. Àce moment précis, Augustin remonte l’escalier, sentant qu’«un souvenir violent le déchire d’une dou17 Lebrec, J. (1969), Joseph Malègue: romancier et penseur. Paris: H.Dessain et Tolra, p.209. 18 Fontaine, J. (2016): La Gloire secrète de Joseph Malègue (1876–1940). Paris: L’Harmattan, p.64, 65, 67. 19 Malègue, J. (1947): Augustin ou Le Maître est là. Vol. I.Paris: Éditions Spes, p.515. 20 Rupolo, W. (1989): Le Roman français àla croisée de deux siècles. Paris-Genève: Champion-Slatkine, pp.115–133. 21 Malègue, J. (1947): Augustin ou Le Maître est là. Vol. I.Paris: Éditions Spes, p.124. 22 Bergson, H. (1920): L’Énergie spirituelle. Paris: F.Alcan, pp.101–102. OPEN ACCESS ZOFIA LITwINOwIcZ-KRUTNIK 115 leur passionnée, brutale […] même fraîcheur d’odeurs végétales, et, sur son bras le poids des roses23». Ainsi, les roses offertes par Anne remontent doublement dans le souvenir du sanatorium de Leysin, ce qui construit une double extase de mémoire. CHAPELLE DE LA FONT-SAINTE Dans le deuxième chapitre de la partie «Matines», intitulé «Les Hautes terres», lors du voyage chez les cousins de Mme Méridier du Cantal pendant les vacances d’été, la famille Méridier s’arrête pour prier au sein d’une petite chapelle dans la forêt de la Borie des Saules24— l’événement que Jean Lebrec perçoit comme un écho des voyages réels de la famille Malègue près de la chapelle du pèlerinage de Notre-Dame de Vassivière située non loin du puy Paillaret en Auvergne25. La maman d’Augustin entame la prière du rosaire26, ce qui calme Augustin. L’enfant, tout comme le suggère Charles Moeller, «s’ouvre au mystère de la nature27» et, àtravers elle, découvre Dieu dans son âme, comme si le silence des bois était pour lui une fenêtre vers l’invisible: Mme Méridier récitait, l’air concentré, les yeux baissés sur ses aiguilles. Àpeine prononcés, au lieu de s’évaporer àtravers les voûtes d’arbres, ces mots étaient recueillis par une haute puissance solitaire. Il n’y avait personne cependant. Il n’y avait que l’amplitude silencieuse et disproportionnée des bois, mêlée àdes sons de prière et de sommeil28. Ce premier souvenir de la Font-Sainte est fortement influencé par la perception cinesthésique: la voûte garnie d’étoiles jaunies de la chapelle, son air bleu et salpêtre, l’odeur de la moisissure et de la vieillesse, les lettres d’or d’ex-votos et les fleurs artificielles. Les sons des mots du chapelet sortent de la chapelle et «se mélange[nt] sous les arbres àl’écho sec29». Mais c’est surtout la solitude et le silence de la chapelle, «un morceau de silence épaissi et plus foncé, ménagé dans la grande taciturnité des bois», qui domine ce souvenir30. C’est la réminiscence du silence et de la solitude, une impression qu’Augustin mourant de la tuberculose pulmonaire subit dans le sanatorium de Leysin, qui fera resurgir le souvenir de la Font-Sainte dans la dernière partie du roman— «Sacrificium verspertinum». Cette description est poursuivie par le narrateur àla troisième personne d’une perspective du passé. Aussi la mémoire d’Augustin conditionne-t-elle implicitement 23 D’après Varin, Dom G. (1953): Foi perdue et retrouvée. La psychologie de la perte de la foi et du retour de Dieu dans Augustin ou Le Maître est là de Joseph Malègue. Fribourg: Éditions Saint Paul, p.38. 24 Malègue, J. (1947): Augustin ou Le Maître est là. Vol. I.Paris: Éditions Spes, p.41. 25 Lebrec, J. (1969): Joseph Malègue: romancier et penseur. Paris: H.Dessain et Tolra, p.19. 26 Ibid, p.42. 27 Moeller, Ch. (1953) Littérature du XXesiècle et le christianisme. Vol. II: La Foi en Jésus-Christ: Sartre, Henry James, Martin du Gard, Malègue. Tournai-Paris: Casterman, p.320. 28 Malègue, J. (1947): Augustin ou Le Maître est là. Vol. I.Paris: Éditions Spes, p.43. 29 Ibid., p.42. 30 Ibid., p.42. OPEN ACCESS 116 SVĚT LITERATURY / LE MONDE DE LA LITTÉRATURE le récit de ses «enfances mystiques et pieuses» qui, d’après Charles Moeller, ouvrent son histoire: «Telle est du moins la manière dont il se dépeindra plus tard àluimême ce cher paysage de son enfance31». Dans la partie VII du roman, «L’Office des morts», la première Font-Sainte revient lorsqu’Augustin traverse les gorges du Cantal en voiture avec l’abbé Bouret, un prêtre déchu qui déclare, qu’ayant perdu la foi, il va quitter l’Église. Les gorges qu’ils traversent, un «gros morceau de sa jeunesse […] dans ce décor théâtral et tragique», réapparaissent dans la mémoire d’Augustin «du fond de son enfance […] décharnées, sans substance, pleines de puériles joies disparues32». Le souvenir qui resurgit est toujours accompagné d’un paysage rural, l’odeur de foin et d’avoine, les bêlements des troupeaux de moutons et l’air mouillé de la prairie et du soir: On déboucha enfin sur les hauts plateaux solitaires. Chargés d’un riche passé d’enfance et de jeunesse, antérieurs àtous les épisodes de sa souffrance, ils se firent complices des moments inertes que celle-ci traversait, miséricordieusement33. Ce passage, bien qu’il se déroule dans les gorges, en pleine nature, abonde en lexique ecclésiastique, ce qui n’est pas sans influence sur l’extase de mémoire vécue par Augustin. Les noisetiers lui rappellent des chapelles au bout du monde ou des reposoirs, souligant en même temps le «fugitif des choses34». Cette allusion au Livre de l’Ecclésiaste correspond au passage suivant, où l’abbé Bouret déploie ses souvenirs du début de sa crise de foi35. Encore une fois, les souvenirs d’Augustin de son enfance pieuse mais perdue àjamais se trouvent superposés aux souvenirs de l’abbé Bouret et àses réflexions sur le conventionnalisme de l’enseignement de l’Église, comparé par lui au conventionnalisme des sculptures de bronze au Jardin du Luxembourg. PÈLERINAGE ET ODEUR DE FOIN La partie IV, «Le Grand domaine», décrit une autre visite de la famille Méridier chez les cousins du Cantal et le pèlerinage pour Notre-Dame, vers un lieu appelé également Font-Sainte. Ici, le jeune Augustin, platoniquement amoureux de sa cousine Mariede-chez-nous, adéjà passé les épreuves de la Normale. Le souvenir du pèlerinage combine la douceur du visage de Marie-de-chez-nous, les odeurs de l’église et l’odeur du foin coupé des «nappes herbeuses» qui ensuite, dans les parties suivantes, ravivent la mémoire d’Augustin: «C’étaient les Alpes. Partout ailleurs, l’ondulante immensité des nappes herbeuses heurtait directement le bas du ciel36». 31 Moeller, Ch. (1953): Littérature du XXesiècle et christianisme. Vol. II. La Foi en Jésus-Christ: Sartre, Henry James, Martin du Gard, Malègue. Tournai-Paris: Casterman, p.315. 32 Malègue, J. (1947): Augustin ou Le Maître est là. Vol. I.Paris: Éditions Spes, p.275. 33 Ibid., p.250. 34 Ibid., p.249. 35 Ibid., p.256. 36 Ibid., vol. I, p.223. OPEN ACCESS ZOFIA LITwINOwIcZ-KRUTNIK 117 Le souvenir de la Font-Saint revient également dans la partie V, «Paradise lost», quand Augustin perd sa foi après ses lectures des auteurs modernistes. Le héros, buvant un thé très fort et refroidi, est soudainement saisi par «le souvenir vif et parfumé de coups de vent sur les hautes prairies37» de ses vacances au Cantal. Il sent l’odeur du foin coupé, un parfum symbolique de son enfance, qui lui apporte les souvenirs de la Font-Sainte: Augustin pressentit un thé très fort et refroidi. Tel quel, il le but, perçut une saveur métallique àadjonction de sucre, un parfum mélangé de thé et de foin. Peut-être était-ce lui, venu jusqu’à ses narines, déguisé, jouant l’odeur de prairie et les souvenirs de la Font-Sainte38. Toute l’abondance de sensations et de souvenirs olfactifs vient au héros lorsqu’il sent l’odeur du foin coupé: l’air froid de la prairie, un parfum de tabac, une odeur sèche de fleur morte, une bonne odeur de fumier de bêtes39. Cette réminiscence du «Grand domaine», écho de la vraie ferme de la famille de Mme Malègue dans le Bois Noir40, naît grâce àune saveur métallique du thé refroidi, comparé par Varin41 àla madeleine dans la tasse de thé de Proust. L’odeur du foin coupé apporte des souvenirs de la France rurale, pauvre et catholique du Massif Central, un pays évoluant lentement vers l’âge industriel et considéré comme un «paradise lost» dont la perte est superposée àla perte de la foi par le héros. Bien que la grande partie du roman soit racontée au passé, s’identifiant ainsi aux archives de la mémoire volontaire d’Augustin, l’exemple du thé refroidi montre le rôle incontestable des «extases de mémoire». Ces moments instantanés de la mémoire involontaire liée aux sensations peuvent invalider l’argument selon lequel les «chères enfances» du héros se trouvent filtrées par sa mémoire volontaire, ordonnée et rationnelle42. DERNIER SOUVENIR Le souvenir le plus vif et le plus important de la Font-Sainte revient dans la partie VIII, «Sacrificium vespertinum» (dont le titre, signifiant «l’offrande du soir», fait allusion au psaume 141, récité aux vêpres, et symbolisant la fin de la vie du protagoniste), lorsqu’Augustin est en train de mourir dans le sanatorium de Leysin. C’est une extase de mémoire dans la nuit du désespoir: le pèlerinage àla Font-Sainte et le souvenir du personnage de Marie-de-chez-nous, entrée au couvent, lui reviennent 37 Ibid, p.348. 38 Ibid., p.348. 39 Lebrec, J. (1969): Joseph Malègue: romancier et penseur. Paris: H.Dessain et Tolra, p.305. 40 Ibid., p.19. 41 Varin, Dom G. (1953): Foi perdue et retrouvée. La psychologie de la perte de la foi et du retour de Dieu dans Augustin ou Le Maître est là de Joseph Malègue. Fribourg: Éditions Saint Paul, p.37. 42 Dąmbska-Prokop, U. (2019): Joseph Malègue (1876–1940) pisarz nieznany w Polsce? Kraków: Biblioteka Jagiellońska, p.23. OPEN ACCESS