Mémoire et imagination dans la Jeunesse du Commandeur de l’abbé Prévost
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Mémoire et imagination dans la Jeunesse du Commandeur de l’abbé Prévost Andrea Tureková Université d’Économie de Bratislava MEMORY AND IMAGINATION IN ABBÉ PRÉVOST’S LA JEUNESSE DU COMMANDEUR This paper dedicated to the issue of the memory and the novel in the 18th century aims at questioning the memoir-novels, as aprivileged form of the fiction during the first half of the century. The memoir-novel is indeed based on memories of ahero-narrator reminiscing about his past love life. As memory and imagination are strongly linked in the thought of the 17th and 18th century, the question of their relationship is particularly relevant in the novels by Antoine Prévost, insofar as his heroes claim to produce apathetic effect and seduce their interlocutor/reader. Our reflection takes as an example La Jeunesse du Commandeur (1741)— akind of “reverse story” to that of the Chevalier Des Grieux— where memory and imagination are put at the service of aburlesque treatment of passion. KEYWORDS: 18th-century French novel, memoir-novel, Prévost’s second trilogy, burlesque treatment of passion MOTS-CLÉS: roman français du XVIIIesiècle, roman-mémoires, seconde trilogie prévostienne, traitement burlesque de la passion DOI https://doi.org/10.14712/23366729.2020.3.2 En évoquant la problématique de la mémoire dans le contexte du roman des Lumières, le «roman-mémoires» s’impose d’emblée àla fois comme la forme dominante de la première moitié du siècle et comme le type de récit basé àpriori sur les souvenirs du héros-narrateur se remémorant ses aventures passées, en général amoureuses. Or, l’effort de rassembler ses souvenirs et de les ordonner en un récit chronologique1 suppose une participation active de la mémoire, celle qu’on peut appeler la mémoire 1 C’est-à-dire pas selon l’ordre dans lequel les événements se présentent àla mémoire. Sur les rapports entre la subjectivité et l’objectivité qui caractérisent la technique romanesque prévostienne, voir par exemple Rousset, J. «Prévost romancier: la forme autobiographique». In Fabre, J. (1965): L’Abbé Prévost. Actes du colloque d’Aix-en-Provence (20–21 décembre 1963). Paris: Ophrys, 1965, pp.197–205. OPEN ACCESS
30 SVĚT LITERATURY / LE MONDE DE LA LITTÉRATURE « volontaire», face àcette mémoire «involontaire» ou «affective» rendue célèbre par Marcel Proust2. Dans la pensée des XVIIeet XVIIIesiècles, la différence est bien établie entre ces deux types de mémoire, comme en témoigne l’article MÉMOIRE, SOUVENIR, RESSOUVENIR, RÉMINISCENCE de l’Encyclopédie: La mémoire & le souvenir expriment une attention libre de l’esprit àdes idées qu’il n’apoint oubliées, quoiqu’il ait discontinué de s’en occuper […]; on y jette un coup-d’œil nouveau par choix, c’est une action de l’âme. Le ressouvenir & la réminiscence exprime une attention fortuite àdes idées que l’esprit avait entièrement oubliées & perdues de vue […]; elles se représentent d’elles-mêmes, ou du moins sans aucun concours de notre part; c’est un événement où l’âme est purement passive3. Selon cette distinction, le roman-mémoires relèverait donc de la «mémoire» et du «souvenir» qui sont des actions libres ou volontaires de l’âme: le narrateur choisit délibérément les événements qu’il veut raconter, la manière de les ordonner, etc. Iln’en reste pas moins qu’à l’intérieur du récit, le narrateur peut évoquer des moments où, en tant que héros, il s’est vu assailli par des «ressouvenirs» ou des «réminiscences», souvent en forme d’images de la personne aimée. Des Grieux parle ainsi de l’«image» de Manon, de ses «traits charmants4» qui subsistent en son cœur après la première trahison, au moment où il s’efforce d’oublier sa maîtresse, cloîtré dans la maison paternelle. Dans la pensée classique, l’imagination est considérée comme une faculté proche, voire dépendante de la mémoire. Prenons encore une fois àl’appui l’Encyclopédie et l’article IMAGINATION où nous trouvons la définition suivante: «[…] c’est le pouvoir que chaque être sensible éprouve en soi de se représenter dans son esprit les choses sensibles; cette faculté dépend de la mémoire5». Comme pour la mémoire, une distinction existe entre l’imagination «passive» qui «consiste àretenir une simple impression des objets» et l’imagination «active», àsavoir «celle qui joint la réflexion, la combinaison àla mémoire6». Dans le cas du roman-mémoires, la mémoire et l’imagination semblent en effet liées de manière quasi intrinsèque dans la mesure où c’est le héros qui se fait auteur 2 Dans son livre récemment paru sur la «poétique romanesque de la mémoire avant Proust», Jean-François Perrin rappelle que la mémoire affective est bien présente dans la tradition romanesque depuis l’Antiquité et il étudie cette question dans les romans de l’âge classique. Cf. Perrin, J.-F. (2017): Poétique romanesque de la mémoire avant Proust, Tome I, Éros réminiscent (XVIIe–XVIIIe siècles). Paris: Classiques Garnier. 3 Encyclopédie, ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers (1765). Tome dixième, MAM— MY. ANeufchastel [i.e. Paris]: Chez Samuel Faulche & Compagnie, p.326. 4 Prévost, A.-F. (1995): Histoire du chevalier Des Grieux et de Manon Lescaut. Édition de Jean Sgard. Paris: GF-Flammarion, p.73. Les références renverront àcette édition, comme ML. 5 Encyclopédie, ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers (1765). Tome huitième, H— IT. ANeufchastel [i.e. Paris]: Chez Samuel Faulche & Compagnie, p.560. 6 Ibid., p.561. OPEN ACCESS
ANDREA TUREKOVá 31 de sa propre histoire: l’imagination vient en aide àla mémoire, pour agencer et présenter les événements de la manière la plus avantageuse possible pour le héros-narrateur7. Mais même en acceptant le «pacte de lecture» qui veut que l’on adhère àla prétention de la véracité de l’histoire racontée, la question sur le rôle de l’imagination se pose; et elle se pose particulièrement chez l’abbé Prévost dont les narrateurs prétendent (de manière implicite ou explicite) àproduire un effet pathétique et àséduire leur interlocuteur voire le lecteur. En commençant son récit, le chevalier Des Grieux avoue ainsi ouvertement àRenoncour le désir de gagner ses sympathies: Je veux vous apprendre, non seulement mes malheurs et mes peines, mais encore mes désordres et mes honteuses faiblesses. Je suis sûr qu’en me condamnant, vous ne pourrez pas vous empêcher de me plaindre. (ML, p.56.) Or si, en général, on ne met pas en doute la parole de Des Grieux8 qui construit au fur et àmesure son mythe de la passion aveugle et fatale, cela n’est plus le cas des narrateurs de la «seconde trilogie» prévostienne des années 1740–1741. Comme on le sait, l’une des originalités de Prévost romancier est l’invention de la figure du narrateur «peu fiable» qu’il explore notamment dans l’Histoire d’une Grecque moderne (1740). Rappelons le célèbre incipit du roman: Ne me rendrais-je point suspect par l’aveu qui va faire mon exorde? Je suis l’amant de la belle Grecque dont j’entreprends l’histoire. Qui me croira sincère dans le récit de mes plaisirs ou de mes peines? Qui ne se défiera point de mes descriptions et de mes éloges? Une passion violente ne fera-t-elle point changer de nature àtout ce qui va passer par mes yeux ou par mes mains? En un mot, quelle fidélité attendra-t-on d’une plume conduite par l’amour? Voilà les raisons qui doivent tenir un lecteur en garde9. Le narrateur met donc en garde contre sa mémoire défaillante, subjective, où l’imagination guidée par la jalousie entre pour une bonne part. Le fait de mettre son aventure par écrit aidera peut-être l’Ambassadeur àmieux comprendre le «mystère» de Théophé. L’effort de remémoration servira àreconstruire l’image de la femme aimée, en appelant— àdéfaut de clarté de son propre jugement— àcelui du lecteur. 7 Des Grieux se fait ainsi maintes fois «auteur» de son histoire, Renoncour étant en vérité le dernier destinataire du récit de ses malheurs: le père du chevalier, Tiberge, le supérieur de Saint-Lazare, ou encore M. de T… ont entendu ce récit àdifférents moments, toujours présenté de manière àsusciter l’émotion et la compassion chez tel ou tel interlocuteur. Cf.Sgard, J. (1986): L’Abbé Prévost. Labyrinthes de la mémoire. Paris: PUF, p.71 sq. 8 Une hypothèse de lecture très intéressante est cependant proposée par Marc Escola, selon laquelle Des Grieux aurait menti àRenoncour et inventé toute l’aventure américaine pour cacher qu’en réalité il s’était fait duper par M. de T…, son prétendu bienfaiteur. Cf. Escola, M. (2018): «Le Silence de Des Grieux», Poétique, 2, n° 184, pp.167–180. 9 Prévost, A.-F. (1990): Histoire d’une Grecque moderne. Édition d’Alain Singerman. Paris: GF-Flammarion, p.55. OPEN ACCESS
32 SVĚT LITERATURY / LE MONDE DE LA LITTÉRATURE Les Mémoires pour servir àl’histoire de Malte ou Histoire de la Jeunesse du Commandeur de *** (1741)— deuxième roman de la trilogie et celui qui va nous intéresser plus particulièrement ici— explorent une autre modalité, plus troublante peut-être pour le lecteur car située pour ainsi dire entre le récit apologétique de la passion du chevalier Des Grieux et le récit constamment mis en doute de l’Ambassadeur. En effet, le Commandeur, parvenu àl’«âge où la raison et l’expérience rendent les réflexions sérieuses10», pose un regard plutôt assuré sur l’histoire de son grand amour pour Helena. Il n’en reste pas moins que dès le début, il établit implicitement une distance par rapport àson récit: […] je considère que d’un si grand nombre de mémoires et d’aventures qui ont été publiés dans notre siècle, il n’y apoint un seul de ses ouvrages où l’auteur se soit proposé un autre but que d’amuser par des faits agréables […]. Le même tour d’idées qui m’afait faire cette réflexion me porte àme rappeler l’histoire de ma vie dans des vues fort différentes. Je les laisse àdistinguer au lecteur; mais je le prie de se souvenir, en les découvrant, que j’ai commencé par l’en avertir. (JC, p.43.) L’allusion aux Mémoires et Aventures d’un homme de qualité est discrète, mais permet d’emblée d’établir un lien intertextuel car— et ceci n’arien de nouveau— les Mémoires de Malte se présentent comme une réécriture ou un prolongement de l’Histoire du chevalier Des Grieux et de Manon Lescaut. Les similitudes entre ces deux romans ont été étudiées en détails ailleurs11; rappelons-en toutefois quelques-unes, pertinentes pour notre propos: les deux héros sont destinés, presque dès leur naissance, àdevenir chevaliers de Malte; tous les deux rencontrent une jeune fille qui bouleverse le cours tranquille de leur existence; tous les deux vivent alors une passion intense qui dure environ trois ans, ponctuée de séparations et de retrouvailles; au cours de leur histoire, les amants vivent une période de court bonheur, séparés du reste du monde; enfin, tous les deux perdent la femme qu’ils aiment. Le travail du mémorialiste est alors de construire l’image d’une passion unique et tragique, passion plus forte que toutes les considérations extérieures et qui entre en contradiction avec les valeurs aristocratiques de l’honneur et de la gloire12. Les 10 Prévost, A.-F. (2005): La Jeunesse du Commandeur. Édition de René Démoris et Erik Leborgne. Paris: GF-Flammarion, p.43. Les références renverront àcette édition, comme JC. Ce serait tout de même seulement 23 ou 24 ans, selon la chronologie interne du roman établie par Jean-Paul Schneider et la supposition que Prévost situe le moment de la narration au moment de la parution du roman. Cf. Schneider, J.-P. (1985): «Batailles, saisons, amours: le sentiment du temps perdu dans les Mémoires de Malte», Cahiers Prévost d’Exiles, 2, pp.91–130. 11 Voir notamment Sgard, J. (1985): «Mémoires pour servir àl’Histoire du chevalier Des Grieux», Cahiers Prévost d’Exiles, 2, pp.91–28; Schneider, J.-P. «Les Mémoires de Malte, une invitation àrelire Manon Lescaut? In Leborgne, E.— Sermain, J.-P. (2003): Les Expériences romanesques de Prévost après 1740. Louvain: Peeters, pp.133–147. 12 Sur cette question, voir Klein, C. (1985): «Le Sentiment de l’honneur et la parole donnée dans les Mémoires pour servir àl’histoire de Malte», Cahiers Prévost d’Exiles, 2, pp.131–144. OPEN ACCESS
ANDREA TUREKOVá 33 débuts de son amour pour Helena sont décrits par le Commandeur avec toutes les caractéristiques du coup de foudre fatal, rappelant d’ailleurs la célèbre rencontre de Des Grieux et de Manon Lescaut: […] je lui trouvai plus de charmes qu’une femme n’en ajamais réunis. Ce fut l’impression d’un seul moment, et l’effet en devint tout d’un coup si terrible, que ne pensant pas même àm’en défendre, je m’approchai d’elle avec une avide impatience, comme si tout mon bonheur eût déjà consisté àla voir de près, àla contempler, et àne plus m’éloigner d’elle un moment. (JC, p.77.) Le narrateur se positionne d’emblée en héros tragique, conférant àsa passion une valeur exceptionnelle. Éclairé soudainement par la flamme de l’amour, il s’aperçoit toutefois que son ami Perés est également ébloui par les charmes de la jeune fille. Il précise alors, en digne héros prévostien: «J’évite également de retracer ici l’excès de mon plaisir et de ma peine. Peut-être suis-je le seul exemple d’un amour né au milieu de tant de douleur.» (JC, p.77.) Remarque quelque peu ironique? On serait tenté de le croire car l’image de cette «violente passion» se voit constamment sapée par la mauvaise foi plus ou moins décelable du narrateur. En effet, si l’imagination accompagne la mémoire, elle est considérée dans la tradition romanesque également comme indissociable de la passion amoureuse. Car l’imagination présente et renouvelle àl’âme l’image de la personne aimée; et cette image persistante qui occupe l’âme est signe d’une passion hors du commun13. Dans les Mémoires de Malte, cependant, l’imagination du héros se voit dès le début teintée de couleurs discrètement donquichottesques: «j’avais pris ce goût dans la lecture» (JC, p.44), précise-t-il en expliquant les sources de sa vocation. La belle image qu’il veut (se) donner est celle d’un chevalier de Malte couvert de gloire et épris d’amour. Après la rencontre d’Helena, le jeune homme s’adonne àl’idée d’une passion violente et insurmontable: il déclare devant Perés ne pas pouvoir vivre sans Helena et lui demande de trouver un moyen de concilier l’amour et l’honneur; il se dit prêt àsacrifier sa fortune et tous ses devoirs pour vivre «heureux et tranquille» (JC, p.120) avec elle. Pourtant, lorsqu’il al’occasion d’épouser Helena que le marquis de Leniati areconnue pour sa fille, le héros cherche tous les moyens pour persuader sa maîtresse à«préférer les douceurs d’un commerce libre àdes chaînes dont [il] ne [se] sentai[t] aucune envie de [se] charger» (JC, p.108). C’est que, enflammé par l’amour, ce n’est pas tellement par l’image d’Helena qu’il se trouve obsédé, mais plutôt par sa propre image de héros de guerre et d’amour, bravant les obstacles, contournant les interdits, sacrifiant tout aux «espérances de plaisir avec lesquelles [il] ne [met] rien en balance» (JC, p.80). Ce qui ressort ainsi du récit du Commandeur, c’est un décalage entre la représentation d’une passion romanesque soutenue par la force d’une imagination ardente et la réalité des situations souvent incongrues qui confèrent àcette même passion un 13 Sur la liaison entre l’imagination et la passion dans les romans de Prévost, voir en particulier Bournonville, C. «Imagination et passion romanesque dans le roman-mémoires prévostien». In Bournonville, C.— Duflo, C.— Faulot, A.— Pelvilain, S. (2015): Prévost et les débats d’idées de son temps. Louvain: Peeters, pp.47–56. OPEN ACCESS
34 SVĚT LITERATURY / LE MONDE DE LA LITTÉRATURE effet burlesque. La dévaluation de la passion est flagrante àtous les grands moments qui ponctuent l’histoire d’amour entre le Commandeur et Helena. On assiste àdes scènes qui relèvent àproprement parler de la farce. Mentionnons d’abord la scène de la rencontre avec Helena et sa mère— précisons qu’il ne s’agit pas de la première mais de la seconde rencontre14, le héros ayant fait leur connaissance quelques six mois auparavant chez le vieux Commandeur d’Orbitello qui les lui aprésentées comme sa concubine et sa fille. Lorsque Helena, âgée alors de quatorze ans, est sauvée avec sa mère d’un bateau enlevé par des corsaires, le «coup de foudre» que nous avons évoqué plus haut est suivi par une méprise, car c’est la mère qui s’imagine être l’objet des désirs du jeune chevalier. Celui-ci, obligé de ménager la mère pour avoir accès àla fille, joue le double jeu, jusqu’au moment où il ose s’introduire la nuit dans la cabine d’Helena (ils sont sur un navire) pour lui déclarer l’amour. S’ensuit alors une scène qui vaut la peine d’être citée: […] je me laissai tomber àcôté d’Helena, et rencontrant sa tête et ses mains, je m’enivrai un moment de mille plaisirs inexprimables […]; mais lorsque ma hardiesse augmentait, […] je fus saisi par des bras plus puissants, qui m’arrachèrent du lit avec la dernière violence […] je me gardai bien de laisser échapper un seul mot qui pût faire connaître àHelena que j’étais aux mains avec sa mère. Quelque jugement qu’elle portât du bruit qu’elle entendait près d’elle, et de mon départ précipité, la crainte étouffa sa voix. La Rovini s’étant obstinée àgarder le même silence, cette scène bizarre ne causa aucun trouble dans le vaisseau. (JC, pp.92–93.) Àd’autres moments, Prévost réécrit visiblement des épisodes de Manon Lescaut. Ainsi par exemple, le Commandeur réussit àréaliser l’ancien rêve de Des Grieux: lui et Helena s’installent, pendant une période, dans une maison écartée, avec un jardin, un bosquet et un petit ruisseau. Or, l’idylle amoureuse est interrompue par un épisode provoquant la jalousie d’Helena; pour sa tranquillité, le héros accepte de porter des habits féminins. Survient alors une autre scène burlesque, lorsque le jeune homme est surpris, sous cet accoutrement, par son ami Perés et le père d’Helena. Mais l’épisode qui couronne ce traitement burlesque de la passion, est sans aucun doute celui des retrouvailles du Commandeur et d’Helena après une longue absence: en effet, pour revenir dans la grâce auprès du grand-maître et se disculper des accusations qui avaient suivi son séjour àla cour du roi du Maroc, le héros accepte de se séparer de sa maîtresse pendant quelques semaines qu’elle doit passer dans un couvent. Le moment des retrouvailles est attendu avec une impatience extrême par le jeune homme dont l’imagination est remplie des charmes de sa bien-aimée: […] je passais souvent la nuit entière àpenser au seul objet dont j’étais possédé, àme figurer, au moindre bruit, que c’était elle que j’entendais; […] je faisais mes délices de m’imaginer seulement que je respirais le même air. Cette vie, que je menai pendant quinze jours, avait augmenté l’ardeur de mes sentiments 14 Ce qui contrevient au topos du coup de foudre àla première vue. Cf. Bournonville, C.: Art. cit. OPEN ACCESS
ANDREA TUREKOVá 35 jusqu’à me persuader qu’Helena était l’unique bien pour moi. J’aurais sacrifié pour elle ma vie et ma fortune. En un mot, je me croyais àla perfection de l’amour. (JC, p.231.) Aucun autre endroit de l’intrigue n’insiste de cette manière explicite sur la liaison privilégiée de l’imagination et de la passion amoureuse. Or, ce n’est que pour mieux accentuer la rupture entre le souvenir— l’ancienne image— et la nouvelle image de la nouvelle réalité. Car le héros retrouve la femme qu’il aime défigurée par la petite vérole15: Je voyais une fille de la taille et de l’âge d’Helena; mais j’avais vu peu de visages qui m’eussent paru aussi désagréables. Une peau difforme; les yeux louches, une blancheur fade et dégoûtante. En fixant néanmoins mes regards sur ce fantôme, je ne laissais pas d’y démêler quelque chose qui ne m’était point étranger. (JC, p.232.) Comme il le précise quelques lignes plus loin, «[il] n’aurai[t] pas été plus abattu d’un coup de foudre» (MM, p.232). Le «vrai» coup de foudre dans les Mémoires de Malte, en effet, se trouve àla fin du roman: ce coup de foudre du désamour, qui n’empêche certes pas le Commandeur de passer la nuit avec Helena, mais qui ne lui laisse, au petit matin, que le sentiment du «dégoût» (JC, p.233). Attendri cependant par les efforts d’Helena de retrouver son amour, le Commandeur envisage pendant un moment de revenir vers elle. C’est là qu’un souvenir involontaire surgit: Mais l’affreuse image qui s’était gravée dans ma mémoire s’y renouvela si vivement au premier pas que je fis pour suivre cette nouvelle idée, que sentant tous mes désirs éteints au même moment, je revins àl’indifférence qui avait été depuis quelques semaines la disposition habituelle de mon cœur. (JC, p.245–246.) Contrairement àson rôle traditionnel, l’imagination prend ici la fonction du repoussoir de l’amour. La nouvelle image insistante du visage d’Helena efface tous les souvenirs de l’amour et le héros peut se justifier, sans aucun remords, de cette «inconstance si peu volontaire» (JC, p.234). Mais cette image de la laideur ne vient finalement que parachever celle que le narrateur laisse transpercer àtravers tout son récit.Puisque les Mémoires de Malte se présentent de toute évidence comme une réécriture de l’Histoire du chevalier Des Grieux, une comparaison s’impose entre Manon et Helena: car celles qui restent infailliblement prisonnières de la mémoire des narrateurs, celles qui n’ont pas droit àleur propre mémoire16, ce sont bien les héroïnes. Or, 15 Les derniers romans de Prévost présentent ainsi des scènes «ignobles» àtravers lesquelles l’auteur semblerait explorer les limites de la noblesse et du pathétique chez ses personnages. Cf. Salaün, Y. «Fonctions de l’ignoble dans les derniers romans de Prévost: l’éventration de Montcal, l’enlaidissement d’Helena, l’encanaillement de l’Honnête homme». In Leborgne, E.— Sermain, J.-P. (2003): Les Expériences romanesques de Prévost après 1740. Louvain: Peeters, pp.71–89. 16 Il existe cependant une version de l’histoire imaginée et racontée du point de vue d’Helena. Cf. Rustin, J. (1985): «Histoire d’Helena L***. Manuscrit trouvé au couvent de ***, OPEN ACCESS
36 SVĚT LITERATURY / LE MONDE DE LA LITTÉRATURE si Des Grieux construit un véritable «mythe de Manon», le Commandeur se montre dès le début dépréciateur envers Helena qu’il ne considère àaucun moment comme son égale17. Les études prévostiennes ont suffisamment démontré le tournant pessimiste de la «seconde trilogie» des années 1740–1741, avec la mise en doute notamment des ressorts même de la passion amoureuse. Àcette vision pessimiste, les Mémoires de Malte ajoutent la dérision et l’ironie qui frappent l’imaginaire traditionnel de la grande passion romanesque. Plus encore, ce miroir défigurant que le récit du Commandeur tend àcelui de Des Grieux montre un Prévost romancier prenant une distance auto-ironique par rapport àson propre imaginaire romanesque et déjouant allègrement les attentes du lecteur, constamment déstabilisé par ce narrateur-mémorialiste àla mémoire duquel on ne peut pas faire confiance. BIBLIOGRAPHIE dans l’Ile de Malte, recueilli et publié par Jacques Rustin», Cahiers Prévost d’Exiles, 2, pp.163–227. 17 Le narrateur ne cesse en effet de rappeler le manque d’éducation convenable chez la jeune fille, il pointe du doigt sa douceur (manque de vivacité de l’esprit) et son infantilité, il dévalue enfin ses capacités intellectuelles. Bournonville, C. «Imagination et passion romanesque dans le roman-mémoires prévostien». In Bournonville, C.— Duflo,C.— Faulot, A.— Pelvilain, S. (2015): Prévost et les débats d’idées de son temps. Louvain: Peeters, pp.47–56. Encyclopédie, ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers (1765). Tome huitième, H— IT. ANeufchastel [i.e. Paris]: Chez Samuel Faulche & Compagnie. Disponible en ligne: https://mazarinum. bibliotheque-mazarine.fr/records/ item/2102-l-encyclopedie-volume-08-texteh-it?offset=4#page [Consulté le 15/10/2019]. Encyclopédie, ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers (1765). Tome dixième, MAM— MY. ANeufchastel [i.e. Paris]: Chez Samuel Faulche & Compagnie. Disponible en ligne: https://mazarinum.bibliothequemazarine.fr/records/item/2103-lencyclopedie-volume-10-texte-mammy?offset=10 [Consulté le 15/10/2019]. Escola, M. (2018): «Le silence de Des Grieux», Poétique, 2, n° 184, pp.167–180. Klein, C. (1985): «Le Sentiment de l’honneur et la parole donnée dans les Mémoires pour servir àl’histoire de Malte», Cahiers Prévost d’Exiles, 2, pp.131–144. Perrin, J.-F. (2017): Poétique romanesque de la mémoire avant Proust, Tome I, Éros réminiscent (XVII e –XVIII e siècles). Paris: Classiques Garnier. Prévost, A.-F. (1990 [1740]): Histoire d’une Grecque moderne. Édition d’Alain Singerman. Paris: GF-Flammarion. Prévost, A.-F. (1995 [1731]): Histoire du chevalier Des Grieux et de Manon Lescaut. Édition de Jean Sgard. Paris: GF-Flammarion. Prévost, A.-F. (2005 [1741]): La Jeunesse du Commandeur. Édition de René Démoris et Erik Leborgne. Paris: GF-Flammarion. Rousset, J. «Prévost romancier: la forme autobiographique». In Fabre, J. (1965): L’Abbé Prévost. Actes du colloque d’Aix-en-Provence (20–21 décembre 1963). Paris: Ophrys, 1965, pp.197–205. Rustin, J. (1985): «Histoire d’Helena L***. Manuscrit trouvé au couvent de ***, dans l’Ile de Malte, recueilli et publié par Jacques Rustin», Cahiers Prévost d’Exiles, 2, pp.163–227. Salaün, Y. «Fonctions de l’ignoble dans les derniers romans de Prévost: l’éventration OPEN ACCESS
ANDREA TUREKOVá 37 de Montcal, l’enlaidissement d’Helena, l’encanaillement de l’Honnête homme». In Leborgne, E.— Sermain, J.-P. (2003): Les Expériences romanesques de Prévost après 1740. Louvain: Peeters, pp.71–89. Schneider, J.-P. (1985): «Batailles, saisons, amours: le sentiment du temps perdu dans les Mémoires de Malte», Cahiers Prévost d’Exiles, 2, pp.91–130. Schneider, J.-P. «Les Mémoires de Malte, une invitation àrelire Manon Lescaut? InLeborgne, E.— Sermain, J.-P. (2003): LesExpériences romanesques de Prévost après 1740. Louvain: Peeters, pp.133–147. Sgard, J. (1985): «Mémoires pour servir àl’Histoire du chevalier Des Grieux», Cahiers Prévost d’Exiles, 2, pp.91–28. Sgard, J. (1986): L’Abbé Prévost. Labyrinthes de la mémoire. Paris: PUF. Andrea Tureková Maître de conférences Département de langues romanes et slaves Faculté des langues appliquées Université d’Économie de Bratislava Dolnozemská cesta 1, 852 35 Bratislava andrea.tureko[email protected] OPEN ACCESS