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Mélancolie et nostalgie dans La Québécoite de Régine Robin et La Célébration de Naïm Kattan

Mojžíšová, Natalie

Abstract

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Mélancolie et nostalgie dans La Québécoite de Régine Robin et La Célébration de Naïm Kattan Natalie Mojžíšová Université Masaryk MELANCHOLY AND NOSTALGIA IN RÉGINE ROBIN’S LA QUÉBÉCOITE AND NAÏM KATTAN’S LA CÉLÉBRATION Thanks to numerous immigrants moving to Montreal, the city has become very favorable to ameeting of cultures and individuals among which many artists of Jewish origin. Those who seek to integrate into the new society go through an often painful journey complicated by the feeling of loneliness, the effort to belong to the community, the desire for love and fulfillment, as well as the dark past common to the entire Jewish world of Eastern Europe. All these features are present in two Montreal novels: Régine Robin’s La Québécoite and Naïm Kattan’s La Célébration. Two facets of sadness will be analysed: melancholy and nostalgia. KEYWORDS: Montreal, Judaism, melancholy, nostalgia, loneliness, sadness, shtetl. MOTS-CLÉS: Montréal, judaïsme, mélancolie, nostalgie, solitude, tristesse, shtetl. DOI https://doi.org/10.14712/23366729.2020.3.12 LES DÉFIS DU JUDAÏSME MONTRÉALAIS La nostalgie et la mélancolie, ces deux types de tristesse, sont présentes dans deux romans montréalais, La Québécoite de Régine Robin et La Célébration de Naïm Kattan. Le sentiment de solitude, de non-appartenance et de déracinement, telles sont les facettes de la tristesse qui singularise les personnages des œuvres citées. Le héros de La Célébration cherche, non sans difficultés, àrenouer avec la foi de ces ancêtres, àquoi il parvient au bout de ses périples, tandis que les personnages principaux dans La Québécoite témoignent d’un univers juif d’antan, àjamais disparu, notamment celui de l’Europe de l’Est. Les sentiments relatés dans les deux romans convergent avec les notions de nostalgie et de mélancolie dont les traits invitent àune observation plus détaillée. Le roman La Québécoite raconte l’errance intellectuelle et sociale d’une immigrante d’origine juive française, installée àMontréal. La narration est composée de trois niveaux cardinaux correspondant respectivement au récit de la narratrice, ensuite OPEN ACCESS 138 SVĚT LITERATURY / LE MONDE DE LA LITTÉRATURE àcelui du personnage de la Québécoite, àforts traits autobiographiques, enfin àcelui d’un personnage imaginaire, le professeur Mortre Himmelfarbe, protagoniste du roman que la Québécoite est en train d’écrire. L’auteure ne facilite nullement la lecture, car les couches narratives sont enchâssées l’une dans l’autre et alternent sans aucun signe préalable. En dehors de cet aspect, parfois énigmatique, du texte, le confort de la lecture est perturbé par de nombreuses allusions qui sont évoquées sans aucune explication ni justification apparente. Le lecteur se trouve soudainement dans de nouvelles situations parfois déconcertantes, la narration étant parsemée de remarques, souvenirs, citations de textes de plusieurs auteurs (Isaak Babel, Marc Chagall, Gustav Meyrink). Lorsqu’apparaît, en l’absence d’un contexte quelconque, le nom de «Babel», par exemple, le lecteur ne comprendra peut-être pas immédiatement, si, au moment précis de la narration, il s’agit de la ville mythique ou du nom de l’écrivain russe… Ces incommodités stimulent l’attention du lecteur, motivé àcomprendre et àdécouvrir de nouvelles pistes1. La trame narrative est construite sur une mise en abyme. Le lecteur est donc invité àobserver la création d’un texte littéraire, se trouvant ainsi dans une proximité intime avec l’auteure, la narratrice et avec le personnage principal de la Québécoite. Le récit àpropos de cette dernière est réalisé au conditionnel alors que les passages concernant les réflexions diverses et les souvenirs de la narratrice, que l’on peut croire autobiographiques, sont relatés àl’indicatif: Pourtant, j’avais essayé. Une autre vie, un autre quartier, d’autres réseaux sociaux, une nouvelle aventure, au sein de la bourgeoisie québécoise dans les hauts d’Outremont, dans une belle maison cette fois. Pourquoi cet amour des maisons? Faut-il que je lui donne tous mes traits et toutes mes passions? A-telle connu la guerre, a-t-elle passé cinq ans de sa vie àdéménager presque tous les soirs, àdormir àmême le sol, enroulée dans une couverture, la respiration haletante dans l’attente de la mort aux mots allemands, aux cris allemands. Aufmachen! Rauss! Schnell2! Le personnage principal du récit sur l’immigrante française d’origine juive polonaise installée au Québec succombe àun regret mélancolique dont la source pourrait relever de l’autobiographie. La perte définitive de l’environnement géographique et so1 Voici un des nombreux exemples qui invitent àla recherche des renseignements: «Elle n’aurait laissé qu’un espace près de la fenêtre pour y mettre un portrait de Kafka et un autre de Peretz Markish, aimant contempler les yeux sombres de l’un, la tignasse ébouriffée de l’autre.» Il est possible que certains lecteurs n’ont jamais entendu parler du second personnage cité, mais une fois qu’on se lance àla recherche des traces, on découvre tout un univers, peu connu, de la littérature juive soviétique de l’entre-deux-guerres. Notons que la passion de Régine Robin pour Kafka peut être liée àses réflexions sur plusieurs univers disparus— celui du shtetl de Galicie, celui de la judéité en France, celui de la culture juive soviétique. Àla liste des champs d’intérêt de l’auteure s’ajoute l’univers kafkaïen, appartenant, lui aussi, àces mondes qui n’existent plus. (Robin, R. (1983): La Québécoite. Montréal: Éditions TYPO, p.150.) 2 Robin, R. (1983): La Québécoite. Montréal: Éditions TYPO, p.97. OPEN ACCESS NATALIE MOJžíŠOVá 139 cial, celui du passé familial de l’auteure, se reproduit, quoique non pas de manière ultime cette fois-ci, lors de son déménagement au Québec. La notion de manque est présente de même dans son intérêt professionnel qui corrèle avec celui du personnage principal dans La Québécoite, àsavoir la poésie juive soviétique des années 1920. Il s’agit là, de nouveau, d’un monde àjamais disparu. Tel est le cas du shtetl, celui de Paris de la jeunesse de Régine Robin3, de même que celui du cercle d’auteurs juifs soviétiques, proscrits par le régime stalinien, aussi paranoïaque qu’impitoyable. La solitude mélancolique de Nathan, personnage central de La Célébration, se transforme au fil du roman en un accomplissement spirituel et amoureux. Ses parents, d’origine juive, qui se sont installés àMontréal, après avoir fui l’Europe et ses désastres, ont renoncé àleur judaïté et àtoute pratique religieuse. Nathan se décide àreconstruire le patrimoine spirituel abandonné et àrecréer des liens avec la communauté juive locale. Dans sa fascination pour le judaïsme il commence às’intéresser àtout ce qui peut le conduire vers la connaissance des rites, des textes. Il abandonne son nom d’usage, Pierre, pour se faire appeler par son prénom juif, il s’adonne àl’apprentissage de l’hébreu, il mange cachère et fréquente régulièrement la synagogue. Lors d’une réunion informelle, destinée àla lecture et aux commentaires des textes sacrés, il rencontre Dina, épouse juive idéale qui, aux yeux de Nathan, est l’incarnation même de la judéité, telle qu’il la rêve: Son fils l’appela, elle virevolta. […] Il entendit des chuchotements, des conciliabules et soudain la voix ferme qui ordonnait. Puis elle se mit àchanter, des hymnes de la synagogue, en hébreu. Nathan était ému aux larmes; jamais il n’avait éprouvé un tel tressaillement qui secouait son corps et le faisait en même temps vivre d’un élan lointain. Une mémoire enfouie. La douceur infinie d’une mère, une tendresse qui se répandait, envahissait tout ce qui l’entourait, tout ce qu’elle touchait. Il avait envie de lui dire sa gratitude d’être une mère qui couvre son enfant de tendresse, qui le protège du monde et de ses menaces4. Nathan adhère au judaïsme et àla communauté avec une ardeur sincère, mais sa naïveté, presque émouvante, le conduit dans une impasse. La situation ne devient pas moins compliquée au moment où sa vie tranquille de pharmacien se trouve perturbée par l’amour ardent qui naît entre lui et Dina. Nathan se sent déchiré entre sa passion pour Dina et son aspiration àmener une vie pure, accomplie dans la spiritualité hébraïque. Lors du parcours émotionnel de Nathan, le lecteur est témoin de plusieurs secousses. Le vide spirituel initial est ensuite comblé par le bonheur trouvé au sein de la communauté des croyants, le désir amoureux se réalise dans une relation intense et profonde. Or, tout cela n’assure qu’une satisfaction àcourt terme, étant donné les déceptions qui suivent les courts moments d’un accomplissement illusoire. 3 Robin, R. «Le Mal de Paris». In Du jour au lendemain [émission radiophonique], France culture, 02/04/2014, disponible sur https://www.franceculture.fr/personne/regine-robin [septembre 2019]. 4 Kattan, N. (1997): La Célébration. Montréal: l’HEXAGONE, p.38. OPEN ACCESS 140 SVĚT LITERATURY / LE MONDE DE LA LITTÉRATURE Dans la deuxième partie du roman, Nathan recommence une nouvelle vie après avoir quitté Dina et après la rupture d’avec sa femme légitime, Christine. Une autre femme apparaît: Tova, une juive d’origine israélienne. Nathan, de crainte d’être encore une fois blessé par une déception, est devenu extrêmement prudent en s’approchant de Tova. Le récit évolue en une description de doutes, de petits pas, de précautions et de désirs, pour déboucher enfin sur le paradis trouvé. La rencontre avec Tova aboutit àun accomplissement amoureux mutuel. De plus, les deux personnages sont respectivement passionnés par le judaïsme, et ils s’en rapprochent avec des précautions aussi délicates que celles qui ont accompagné la naissance de leur couple. Le dénouement heureux repose donc non seulement sur l’épanouissement de l’amour conjugal mais aussi sur la réappropriation de la foi et de la pratique religieuse hébraïque, notamment celle de la célébration du sabbat. NOSTALGIE ET MÉLANCOLIE L’étymologie du terme «nostalgie» nous mène àune notion d’origine suisse allémanique, àsavoir «Heimweh», traduite comme «mal du pays, maladie du pays» et utilisée par les Suisses vivant àl’étranger, notamment par des mercenaires. Depuis le XIXesiècle, l’usage du terme nostalgie réfère «à un état de regret mélancolique du passé ou d’une chose idéale que l’on apas eue5». Nous observons ici une forte convergence entre la définition étymologique du terme «nostalgie» et la tristesse dont on est saisi en contemplant le passé juif, tristesse omniprésente dans La Québécoite. Régine Robin fait admirablement passer le message nostalgique, que ce soit par rapport àla culture yiddish, àla littérature soviétique des années 1930 ou àla vie intellectuelle parisienne avant que la société de la capitale française ne devienne entièrement métamorphosée par le tourisme de masse et par la puissance du marché immobilier6. Or, pour retourner au souvenir de l’univers yiddishophone, voici un extrait qui illustre la pesanteur d’une tristesse liée àla disparition, àl’impossibilité de rétablir ce qui aété effacé de la mémoire et de la surface terrestre: Elle donnerait quelques cours aux Jewish Studies de McGill— un salaire de misère— un travail irrégulier, précaire avec son anglais maladroit n’ayant pourtant rien trouvé dans le secteur francophone— des cours sur la littérature juive soviétique d’entre les deux guerres. Elle resterait longtemps àexpliquer cette page d’Isaac Babel: Un cimetière dans une petite bourgade juive. L’Assyrie et la mystérieuse putrescence de l’Orient sur la campagne volhynienne envahie des herbes folles. Stèles grises, rongées, aux inscriptions triséculaires. Sillons grossiers des hauts-reliefs taillés dans le granit (…) Les images des rabbins en toques de 5 Rey, A. (2016): Dictionnaire historique de la langue française. Paris: Dictionnaires Le Robert. 6 Robin, R. «Le Mal de Paris». In Du jour au lendemain [émission radiophonique], France culture, 02/04/2014, disponible sur https://www.franceculture.fr/personne/regine-robin [septembre 2019]. OPEN ACCESS NATALIE MOJžíŠOVá 141 fourrure. […] àl’écart, sous un chêne fracassé par la foudre le caveau de Reb Azriel qui fut tué par les cosaques de Bogdan Chmelnicki. Quatre générations reposent dans ce tombeau miséreux […]. Dans un livre, un jour, elle aurait vu qu’à Wegrow, petite bourgade àl’est de Varsovie, le vieux cimetière juif aété transformé en terrain de football […]7 La nostalgie s’oriente vers le passé et peut donc être considérée comme inguérissable, vu que le passé ne pourra jamais se reproduire. Il s’impose ici une objection qui pourrait insister sur un certain optimisme de la mémoire, car comme il arrive parfois, les invocations du passé tendent àembellir la réalité. Il paraît qu’une indulgence àl’égard de ce qui n’existe plus est plus naturelle que l’on ne le croirait. Àce moment précis, nous ne résistons pas au plaisir de citer Michel Houellebecq dont le personnage romanesque s’exprime au sujet de la nostalgie de la manière suivante: Je me promenais pendant un quart d’heure sous les arcades de poutrelles métalliques, un peu surpris par ma propre nostalgie, sans cesser d’être conscient que l’environnement était vraiment très moche, ces bâtiments hideux avaient été construits durant la pire période du modernisme, mais la nostalgie n’arien d’un sentiment esthétique, elle n’est même pas liée non plus au souvenir d’un bonheur, on est nostalgique d’un endroit simplement parce qu’on y avécu, bien ou mal, peu importe, le passé est toujours beau, et le futur aussi d’ailleurs, il n’y aque le présent qui fasse mal, qu’on transporte avec soi comme un abcès de souffrance qui vous accompagne entre deux infinis de bonheur paisible8. Il n’est pas surprenant que le parcours sinueux du personnage principal de La Québécoite, donc celui d’une immigrante française d’origine juive polonaise installée au Québec, aboutisse àla nostalgie. Dans le cas de Régine Robin, la nostalgie, plus précisément le deuil des racines, fait partie de l’héritage familial9. La tristesse face àun fait historique est parfaitement légitime et crédible même au cas où il s’agirait d’une période reculée dans le temps et donc non vécue àtitre personnel. Tel est le cas décrit par Régine Robin, née en France de parents juifs polonais. Ce même type de tristesse, de sentiment de manque et de vide, est évoqué par Alain Finkielkraut, philosophe français, lui aussi d’origine juive polonaise: Chaïm Kaplan péchait encore par optimisme dans sa chronique du ghetto de Varsovie: «Notre existence en tant que peuple ne sera pas détruite. Des individus seront détruits mais la communauté juive survivra». Certaines communautés, c’est vrai, ont subsisté pratiquement intactes, mais ce sont celles que n’apu atteindre la violence meurtrière des nazis. Pour les autres, il s’est produit le contraire de ce que prédisait Kaplan: malgré le chiffre monstrueux 7 Robin, R. (1983): La Québécoite. Montréal: Éditions TYPO, p.31. 8 Houellebecq, M. (2015): Soumission. Paris: Flammarion, p.277. 9 Finkielkraut, A. (1980): Le Juif imaginaire. Paris: Éditions du Seuil, p.84. OPEN ACCESS 142 SVĚT LITERATURY / LE MONDE DE LA LITTÉRATURE de leurs victimes, les Allemands ont échoué numériquement. La déroute ne leur apas laissé le temps de mener àbien la solution finale, mais leur réussite aété qualitative: ils ont effacé du monde une culture singulière, celle de la Yiddishkeit. Et c’est pourquoi, moi, Juif ashkenaze, je suis un Juif sans substance, un Luftmensch, mais pas au sens traditionnel de vagabond ou de mendiant … Le Luftmensch d’aujourd’hui, c’est le Juif en état d’apesanteur, délesté de ce qui aurait pu être son univers symbolique, son lieu particulier, ou l’un au moins des ses domiciles: la vie juive10. Le commentaire du philosophe est douloureux: le monde d’antan, celui de nos ancêtres, n’existe plus. Régine Robin, elle aussi, dévoile ses sentiments liés aux régions de la judéité ahskenaze de la Mitteleuropa: J’ai toujours pensé que mes vraies «racines» […] étaient là, dans ce morceau d’Europe àjamais perdu, disloqué, défiguré. Nostalgie des temps qui semblent àprésent très anciens, d’avant la catastrophe de la Seconde Guerre mondiale, peut-être même d’avant la montée des nationalismes et la nouvelle flambée d’antisémitisme. Retour mythique àun âge d’or qui en réalité n’ajamais existé11? Cette question posée par Robin reprend la réflexion évoquée par le personnage houellebecquien cité auparavant: il se peut qu’en évoquant le passé on tombe facilement dans le piège de l’idéalisation. On ne peut pas exclure que l’auteure elle-même en soit consciente… Le recours nostalgique au passé, qu’il soit vécu ou inconnu, est omniprésent tout au long de La Québécoite. Les souvenirs, les pensées et les gestes liés àl’Europe ashkenaze passent davantage par la description et des propos du personnage de Mime Yente, la vieille tante de la Québécoite, alors que celle-ci, de son côté, arenié toute religion: Mime Yente aurait tenu absolument àce qu’elle vienne la voir àSnowdon tous les vendredis pour les bougies du sabbat. Bien que mécréante, Mime Yente se serait fait un rituel personnel scandaleusement hétérodoxe— en allumant les bougies elle prononcerait le cantique du sabbat […]. Elle écouterait cette prière debout un peu agacée. Elle aurait voulu dire àMime Yente qu’elle ne supportait pas plus les rabbins que les curés. Lisant dans le secret de ses pensées Mime Yente aurait réponse àtout. Écoute, c’est une façon de se souvenir qu’on est juif. N’oublie jamais. Il faudrait lui céder. Tout cela s’arrangerait lors du repas somptueux pour l’occasion, les Râlé nattés, les boulettes de poisson, la bonne soupe chaude et le thé. Car au bout de la table le samovar de Jitomir trônerait imperturbablement tandis qu’à l’autre bout, Bilou ramasserait les miettes. La soirée se passerait ainsi. Elle aimerait entendre Mime Yente raconter de vieilles histoires du 10 Ibid., p.50. 11 Robin, R. (1989): Kafka. Paris: Éditions Pierre Belfond, p.11. OPEN ACCESS NATALIE MOJžíŠOVá 143 Shtetl: Élie traversant la place du marché sur son âne blanc ou cette histoire attribuée au Baal Shem ou àPeretz, elle ne saurait plus. […]12 Un autre passage montre que la narratrice assume le fait paradoxal de ressentir de la nostalgie même àl’égard d’une réalité inconnue: Puzzle de l’Histoire auquel il manque des pièces et qu’on ne peut jamais totalement reconstituer. Désormais le temps de l’ailleurs, de l’entre-trois langues, de l’entre-deux mondes, l’entre-deux logiques, l’entre-deux nostalgies. Car il y aurait de curieuses nostalgies. Son vrai pays, Kasrilevke, la ville imaginaire de Sholom Aleikhem— Son monde àelle, qu’elle n’aurait pas connu, dont elle ne pourrait se défaire13. Ici, on observe donc une tristesse pour un monde disparu. Robin insiste sur le shtetl originel, celui d’Europe de l’Est, et ne se contente pas de son avatar montréalais14. Les traits du shtetl ont beau être nombreux dans certains quartiers de Montréal, le texte en propose, d’ailleurs, toute une liste, la narratrice n’arrive pas pour autant àse libérer de sa tristesse aussi profonde qu’insurmontable: […] même ici àMontréal dans cette Amérique de Delicatessen, de pain noir, de cornichons, de harengs salés, même ici, Guedali, je cherche le Shtetl sans le trouver. Perdue sur la Main, sur Saint-Urbain ou sur la rue Roy, elle s’obstinait encore àdemander la rue Novolipie, la rue Gésia, la rue Leszno, la rue Franciskana. Elle confondait les lieux, les époques, les langues et les gens. Elle n’arrivait pas àcomprendre, àadmettre que tout était fini. Fini, Judenrein, fini15. Dans un souci de fidélité àl’étymologie, nous constatons une différence nette entre la nostalgie qui se dirige vers un passé qu’il est impossible de modifier et l’étymologie du terme mélancolie qui, en revanche, se dirige beaucoup plus vers le présent. L’évolution du mot passe par le latin «melancholia», ce terme-là venant àson tour du grec «melankholia», signifiant «bile, humeur noire». Il s’agit d’un terme composé de «melas» (noir) et «kholê» (bile). La mélancolie est décrite en tant qu’«état de dépression, de tristesse vague, de dégoût de la vie, propension habituelle au pessimisme, tristesse douce et vague16». L’étymologie du terme ne nous empêche pas de considérer la mélancolie comme un état de transition, notamment si nous nous appuyons sur l’association entre le sens étymologique et le sens courant du mot «l’humeur». Ainsi, la notion de mélancolie n’exclut pas une possibilité de changer, de varier, de trouver une solution, ce qui est impossible en cas de nostalgie. 12 Robin, R. (1983): La Québécoite. Montréal: Éditions TYPO, p.135. 13 Ibid., p.69. 14 Cf. Zipora, M. (2006): Lekhaim! Montréal: Les Éditions du passage. 15 Robin, R. (1983): La Québécoite. Montréal: Éditions TYPO, p.68. 16 Rey, A. (2016): Dictionnaire historique de la langue française. Paris: Dictionnaires Le Robert. OPEN ACCESS 144 SVĚT LITERATURY / LE MONDE DE LA LITTÉRATURE Le héros du texte de Naïm Kattan traverse plusieurs étapes qui correspondent parfaitement àla tristesse liée àun certain dégoût; surtout àl’égard de son entourage, d’où le sentiment de solitude et de non-appartenance. Quelques jours plus tard, il rendit visite àses parents, les interrogeant sur son enfance, sur la prière, la Bible. Son père parlait sans nostalgie de sa propre enfance, de son propre père qui le forçait àréciter les prières. Je n’y croyais pas, dit-il. Et aujourd’hui, encore moins. Ses petits yeux brillaient, malins, insolents. Pauvre homme, se dit Nathan. Il avait tout perdu sans rien gagner en échange17. Nathan considère l’attitude de son père comme dépourvue de richesse spirituelle ou métaphysique. Le judaïsme représente àses yeux «un patrimoine, une fidélité, un territoire spirituel18». Son intérêt pour la pratique de la foi hébraïque semble être un fantasme qu’il croyait salvateur: Que dira Christine quand il lui annoncera la nouvelle? Une lubie? Qu’elle se détrompe. Il n’avait jamais eu de lubie. Il allait finalement sortir de sa léthargie, de son absence19. Nous constatons ici un malaise initial, un «dégoût de la vie20» et l’espérance voire la volonté d’y mettre fin, de trouver des points de repères. Or, malgré l’attrait de l’univers juif, l’approche de celui-ci n’est pas facile pour Nathan. N’ayant jamais été formé ni àla lecture des textes sacrés ni àla pratique des rites, devenir un «vrai» juif n’est pas pour lui un trajet linéaire et sans difficultés. Nathan aura àfranchir de nombreux obstacles, àcommencer par surmonter des scrupules d’un débutant hésitant àentrer dans une librairie hébraïque: Un jour, alors qu’il se trouvait rue Van Horne, la pluie fine se transforma en averse. Nathan chercha refuge dans la librairie Rodal, spécialisée dans les objets religieux juifs, les livres de prières, les bibles. Se sentant un intrus, il n’avait jamais osé y entrer. La pluie lui fournissait le prétexte, une excuse21. Pourtant, Nathan est ébloui par l’univers juif au point de manquer d’esprit critique, de lucidité. La fascination du héros relève davantage de l’imaginaire que de l’expérience quotidienne: Elle éclata de rire. Et puis après, vous êtes mariés, vous vivez ensemble. Vous vous aimez probablement, même si la plupart des couples ne savent pas ce que cela veut dire. 17 Kattan, N. (1997): La Célébration. Montréal: L’Hexagone, p.24. 18 Finkielkraut, A. (1980): Le Juif imaginaire. Paris: Éditions du Seuil, p.118. 19 Kattan, N. (1997): La Célébration. Montréal: L’Hexagone, p.25. 20 Rey, A. (2016): Dictionnaire historique de la langue française. Paris: Dictionnaires LE ROBERT. 21 Kattan, N. (1997): La Célébration. Montréal: L’Hexagone, p.31. OPEN ACCESS NATALIE MOJžíŠOVá 145 Pas les juifs, protesta-t-il! Pourquoi pas les juifs? Les juifs autant que les autres22. Une déception au sujet de la chasteté conjugale ne se laisse pas attendre. Nathan adu mal àcroire que l’un des membres les plus vénérables de la communauté ait une vie double, inconciliable avec les règles du judaïsme: Quand on ala chance d’avoir une femme comme toi… Ah, oui. Tu l’as bien dit. Une chance. Quand je l’ai connu, Dov ne savait même pas comment est faite une femme. Je lui ai tout appris. Et maintenant, il est lâché dans les champs, sans bride. Àmoi les jeunes filles, les grandes et les petites, les grosses et les maigres, les brunes et les blondes… Dov! s’exclama-t-il, consterné. Oui, Dov23. Avec le temps, le côté adultère de sa relation avec Dina devient trop pesant et trop contradictoire par rapport àla doctrine hébraïque, élément de plus en plus gênant pour Nathan, soucieux d’une intégrité au niveau de sa vie spirituelle et de ses actes. La rupture avec Dina surviendra au moment où celle-ci confesse àNathan sa rencontre avec un ancien amant qui aeu lieu quelques jours auparavant. Ayant appris cela, Nathan est atteint d’une stupeur paralysante: Je n’aurais pas dû. Je te demande pardon, Nathan. Il n’avait pas de réaction. Son corps l’abandonnait. Il aurait tellement voulu avoir mal, ressentir la douleur. Dina le touchait, le caressait, mais le désir n’était plus qu’un souvenir. Il n’avait même pas la force de l’écarter, de la repousser. Ce corps, objet inanimé, n’était plus sa possession et il regardait la mort en spectateur. […] Elle chercha àéveiller son désir, mais il demeurait de glace, son corps n’obéissait àaucun signal. […] Il entendait, àtravers d’un infini sommeil, la voix de Dina lui dire que ce n’était rien, que c’était lui qu’elle aimait. Les mots traversaient l’opacité immobile, ne lui parvenaient qu’en écho24. Ces émotions àcaractère sismique n’apparaissent que dans la première partie du roman. Dans la deuxième, qui relate une autre rencontre, celle de Tova, le héros se montre beaucoup plus prudent, cherchant àéviter les mésaventures du passé. L’approche du héros évolue. Si dans la première partie il se jette avec avidité dans l’aventure avec Dina, il devient circonspect dans la suite du récit: Il la serra, sentant ses seins sur sa poitrine, écrasa sa bouche aveuglément de ses lèvres, de sa langue. Dina s’écarta, les yeux brillants. Quelle fugue, Nathan. Il ne faut pas. … comme tu embrasses, Nathan, c’est délicieux. […] 22 Ibid., p.40. 23 Ibid., p.47. 24 Ibid., p.100. OPEN ACCESS