'Un reconfort pour ceux qui sont dans l'attente'. Prophétie et millénarisme dans la péninsule Ibérique et au Maghreb (XVI-XVII siècles)
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Revue de l'histoire des religions « Un réconfort pour ceux qui sont dans l'attente » Prophétie et millénarisme dans la péninsule Ibérique et au Maghreb (XVIeXVIIe siècles) Mercedes García-Arenal Citer ce document / Cite this document : García-Arenal Mercedes. « Un réconfort pour ceux qui sont dans l'attente ». In: Revue de l'histoire des religions, tome 220, n°4, 2003. Aux confins de la Loi religieuse : expériences islamiques. pp. 445-486; doi : https://doi.org/10.3406/rhr.2003.923 https://www.persee.fr/doc/rhr_0035-1423_2003_num_220_4_923 Fichier pdf généré le 04/01/2019
Résumé On examine ici une série de thèmes sur lesquels s'appuient les croyances millénaristes communes aux deux rives de la Méditerranée durant les XVe et XVIe siècles, tels ceux du Roi Caché, des Dix Tribus Perdues ou des Prophéties de saint Isidore qui, dans un climat de confrontation et d'exclusion, furent utilisées aux mêmes fins par différentes communautés religieuses. Une bonne part de ces croyances ainsi que le climat social dont elles se nourrissent, ont favorisé la propagation du mouvement sabbataïste dans la péninsule Ibérique et au Maroc. De même, la tradition des nouveaux-chrétiens ibériques (en particulier le poids de leur conversion forcée) a influé sur l'adhésion que ce mouvement y a rencontrée. Abstract « Comfort for those who wait » : Prophecy and Millenarianism in the Iberian Peninsula and North Africa (16th-17th centuries) The paper will focus on a series of themes recurrent in millenarian beliefs on both sides of the Mediterranean in the 16th and 17th centuries, such as the Hidden Emperor, the Ten Lost Tribes and the Prophecies of Saint Isidore. These were all used, when conflict and exclusion were rife, to the came ends by different religious communities. A good number of these beliefs, as well as the social climate which fostered them helped further the spread of the Sabbathian movement in the Iberian peninsula and in Morocco. Similarly the tradition of New Christians in the peninsula (and the weight of their forced conversions in particular) help bring new recruits to the movement.
MERCEDES GARCIAARENAL Consejo Superior de Investigaciones Cientificas, Madrid « Un réconfort pour ceux qui sont dans l'attente ». Prophétie et millénarisme dans lai péninsule Ibérique et au Maghreb (XVIe-XVIIe siècles) On examine ici une série de thèmes sur lesquels s'appuient ; les • croyances millénaristes communes aux deux rives de la Méditerranée durant les xvf et xvif siècles, tels ceux du Roi Caché, des Dix Tribus Perdues ou des Prophéties de saint Isidore qui, dans un climat de confrontation et d'exclusion, furent utilisées aux mêmes fins par différentes communautés religieuses. AJne bonne part de ces croyances: ainsi que le climat social' dont elles se nourrissent, ont favorisé la propagation du mouvement sabbataïste dans ; la péninsule Ibérique et : au • Maroc De même, la tradition des nouveaux-chrétiens ibériques (en particulier le poids de leur conversion forcée) a influé sur l'adhésion que ce mouvement y a rencontrée. « Comfort for those who wait » : Prophecy and Millenarianism in the Iberian Peninsula and North Africa (16th-17th centuries) s The paper will focus on a series of themes recurrent in millenarian beliefs on both sides of the Mediterranean in the 16th and 17th centuries, such as the Hidden Emperor, the Ten Lost Tribes and the Prophecies of Saint Isidore. These were all used, when conflict and exclusion were rife, to the came ends by different religious communities. A good number of these beliefs, as well as the social climate which fostered them: helped further the spread of the Sabbathian movement in the Iberian peninsula and in ; Morocco. Similarly: the tradition of New Christians in the peninsula ( and the weight of their forced conversions in particular) help bring new recruits to the movement: Revue de l'histoire des religions. 220 - 4/2003. p. 445 à 486
446 MERCEDES GARCÍA-ARENAL L'espérance messianique est une caractéristique marquante de la vie politique et religieuse dans l'aire méditerranéenne depuis la fin du XVe siècle. La grande expansion ottomane, la conquête chrétienne de toute la péninsule Ibérique et son prolongement dans le . nord de l'Afrique constituent le contexte de ce qui semblait être la dernière et décisive confrontation entre chrétienté. et islam, confrontation qui alimente le sentiment de l'imminence de l'ère messianique1. Du côté chrétien, la conquête du royaume de Grenade (1482-1502) par les Rois Catholiques - avec des suites au Maghreb (en particulier la conquête d'Oran en 1509 par le cardinal Cisneros et la conquête portugaise1 du: port' marocain d'Azemmour en 1 5 1 3)2 - produisit '■ une intense vague d'enthousiasme messianique qui prévoyait la fin définitive de l'islam, la conquête de Jérusalem, le rétablissement de l'Église primitive et la conversion de l'humanité tout entière au christianisme. D'autre part, depuis - la fin du i Moyen Âge, les persécutions dont5 les: juifs avaient été' l'objet dans. la; péninsule • Ibérique avaient suscité parmi eux des attentes messianiques et apocalyptiques dans lesquelles l'islam, ennemi traditionnel des chrétiens, endossait une sorte de rôle providentiel que vint encore rehausser la ; conquête ' musulmane de Constantinople3, laquelle . fut ; interprétée par certains milieux juifs comme une preuve de ce qu'ils se trouvaient dans la phase. finale de l'opposition entre l'Occident chrétien et l'Orient turc - le début de l'ère messianique. Pendant tout le XVIe siècle et la première moitié du XVIIe, on étudia les Écritures ■ dans < le but? d'y déceler; des prophéties , qui pussent faire écho aux événements du présent et s'appliquer auxÉtats; chrétiens: du^ moment,. en particulier les Prophéties de 1. Jean ч Deny, « Lespseudo-prophéties, concernantles Turcs au XVIe siècle », Revue des études islamiques (1936), 2, p. 201-220. 2.* МагсеГ Bataillon, Erasmo y Espaňa, Madrid, 1979,- p. 53-56. 3. Jacqueline : Genot-Bismuth, « Le mythe , de l'Orient dans • l'eschatologie . des Juifs d'Espagne ; à l'époque : des conversions ^ forcées ■ et de l'expulsion», Annales,, ESC, 45 (1990), p. 819-838 ; David B. Rudeman, « Hope against hope : Jewish and Christian Messianic expectations in the Late Middle Ages », m Exile and Diaspora / Exilio y Diaspora, estudios presentados al Prof. Haim Beinart, MadridJérusalem, 1991, p. 185-202.*
PROPHÉTIE ET.MILLÉNARISME 447 Daniel relatives au Cinquième Empire - une perspective messianique,- profondément ancrée dans le franciscanisme, qui inspire la conquête et l'évangélisation:de l'Amérique4, de. même que les Grandes -, Découvertes,- qui < furent impulsées ' par de mythiques recherches messianiques, comme celles du règne du Prêtre Jean5. Dans cet article; je ne traiterai pas du lien entre messianisme et expansion impériale6, ou de ce que nous pourrions appeler le messianisme politique, mais de la diffusion des idées millénaristes < dans les couches populaires et de l'adhésion qu'elles y rencontrèrent. Je m'intéresserai en; particulier, aux: idées apocalyptiques communes aux • membres des trois religions sur les deux • rives, juifs, musulmans, chrétiens, en: une' sorte de contagion^ messianique. - L'hypothèse de travail sur. laquelle je •: m'appuie ■ est; qu'au cours des premiers siècles de l'Âge Moderne, les croyances messianiques qui» apparaissent dans toute l'aire méditerranéenne doivent être considérées, et étudiées, comme l'un de nombreux facteurs ■ communs ■, (géographiques, économiques, sociaux) i que Braudel a mis en? évidence pourl'ensemble dela* région7. J'étayeraii cette hypothèse en montrantqu'au cours de ces siècles, le Maroc et la péninsule Ibérique connaissent' une situa4. Comme l'ont amplement démontré Alain Milhou, Colon y su mentalidad mesiànica en el ambiente franciscanista espanol, Valladolid, 1983^ ou : John Phelan, The Millennial Kingdom of the Franciscans in the New World, Los Angeles, 1979. 5. Luis - Filipe R. Thomas, « Factions, interests and messianism : the politics of Portuguese Expansion in the East, 1500-1521 », The Indian Economic and Social History Review, 28 (1991), p. 97-109: 6. Ce pour quoi l'on pourra consulter Luis Filipe R. Thomas, « L'idée impériale manuéline », in Jean Aubin (éd.), La Découverte, le Portugal et l'Europe, Paris; 1990,' p. 35-103. Pour ce qui concerne l'Empire ottoman: Cornell Fleischer, « The Lawgiver as Messiah : The making of the imperial image . in ; the : Reign of Sulayman », in ; Gilles .. Venstein (éd.), Soliman le Magnifique et son temps, Paris, .1992, p. 159-177 ; Robert Finley, «Prophecy and Politics in Istambul : Charles V, Sultan Suleyman and the Habsburg embassy of 1533-1524», Journal of Earlv Modern History, 2 (1988), p. 1-31.. 7. En Méditerranée et dans les < territoires de - ses empires ; Sanjay Subrahmanyam, « Du Tage au Gange au XVe siècle ; une conjoncture millénariste à l'échelle eurasiatique », Annales HSS, janv.-févr. 200 1; p. 51-84."
448 r MERCEDES GARCÍA-ARENAL. tion ■' d'attente ; millénariste alimentée par, les i mêmes . idées, les * mêmes topoi partagés par des membres de religions adverses. Sr le ; véhicule ; physique • de . ces idées í communes est constitué, en partie, par les groupes ; expulsés . de la ; Péninsule et . installés , au Maghreb . (juifs . à partir: des ; terribles événements: de; 139P et l'expulsion derl492, musulmans grenadins et morisques à partir de cette dernière date, qui? est: aussi celle de la conquête: finale du Royaume de Grenade, jusqu'à l'expulsion générale de -. 1 6091610), l'attente de rédemption' totale * et immédiate engendrée par différentes versions d'un Sauveur, d'un Empereur Universel des Derniers Temps, qui est '. bien plus ancienne8, . s'inscrit . dans un contexte plus ; complexe. Moins que , l'origine ■ de ces croyances ou les modalités de leur diffusion, ce - qui m'intéresse ici, c'est ; d'observer comment nous sommes face à des idées i qui flottent, indécises, à la. recherche, d'un événement* auquel s'accrocher et que le contexte vient opportunément, remettre en vigueur.. Les . croyances ; messianiques se propagent i parmi » des communautés appartenant . à * des -, religions .< qui * s'affrontent, en étroite relation avec des phénomènes de polémique religieuse et de conversion, de mysticisme et de . syncrétisme. Les idées apocalyptiques des uns, leurs prophéties, sont in versement interprétées et réutilisées , par les autres, et même parées » d'un certain « prestige si elles proviennent, précisément, d'un contraire diabolisé - et doté, dans l'imaginaire , populaire, de savoirs - occultes. Enfin, ces motifs prophétiques et ' apocalyptiques relèvent d'une ~ idéologie de l'exclusion, de l'éradication absolue de qui? n'appartient pas au groupe ■: appelé à - triompher, à Ла Fin ; des Temps. Ce . sont," en dernière - instance, . des ; mythes d'identité. 8. . Ses origines nous conduiraient jusqu'aux apocalypses syriaques et byzantines et nous feraient suivre leur trajectoire, tout au long du Moyen Âge, sur les deux rives de la Méditerranée. .Voir Peter Alexander, « The Medieval Legend of the Last Roman Emperor. and its Messianic Origin», Journal of the Warburg and Courtauld Institutes, XLI (1978), p.- 1-15 et, du< même auteur, « The diffusion off Byzantine Apocalypses : in the : Medieval > West and the beginnings of Joachimism », in A. Williams (éd.), Prophecy and Millenarianism, 1980, p. 57-71. Pour Taire islamique : David Cook, «An Early Muslim Daniel Apocalypse », Arabica, XLIX (2002), p. 55-96 ou, du même auteur, « Moral Apocalyptic in Islam », Studia Islamica; 86 > (1997), p. 37-70/
PROPHÉTIE ET MILLÉNARISME 449 L'espérance millénariste est aussi un mythe d'identité pour les > exclus, victimes de persécution, de : marginalisation ou ; d'expulsion, et: cette espérance alimente, en même ; temps ; qu'elle \ s'en nourrit, le sentiment d'aliénation et d'opposition (armée ou passive) à la société majoritaire ou au pouvoir sur lesquels les pronostics millénaristes représentent une possibilité de revanche. Le désir de libération va de pair avec le besoin de retrouver un sens du respect et de la dignité de soi, en même temps que d'atténuer la» faute qu'implique * la conversion ; forcée : imposée aux ; juifs et aux musulmans de la Péninsule. Ce sont des, mythes d'identité, car de défense et de préservation d'un monde au bord de la perdition, le : retour mythique - à . la pureté du passé ! originel : ils annoncent le . retour au : futur f d'un passé perdu. , Comme le dit Michel de Certeau, d'un temps passé, d'un temps qui est autre, surgit celui qui changera l'ordre établi9. Les traditions communes ■ dont se sont nourries • les . attentes ; millénaristes : collectives sont * nombreuses et ; riches : le règne du Prêtre Jean et l'Ethiopie, le messie comme Roi Caché (physiquement ou spirituellement) ou « dormant», les prophéties de saint Isidore surla perte et la restauration! de l'Espagne, les Dix Tribus Perdues d'Israël. Dans la première partie de cet article; je me consacre surtout à ces deux derniers sujets, bien que je fasse tout de même . référence aux autres. La seconde partie décrit brièvement deux mouvements .messianiques, l'un juifet l'autre musulman, nourris du même contexte. Dans la troisième partie, je suis les traces àw mouvement de SabbataL Zevi au » Maroc et ; en Espagne. LES PROPHETIES DE SAINT ISIDORE Traditionnellement, il n'existe en Espagne qu'un seul > grand cycle prophétique qui soit proprement autochtone, lié au thème historiographique national' de la destruction/restauration* de l'Espagne, c'est-à-dire à l'invasion musulmane de la Péninsule et 9. Michel de Certeau, L'invention du quotidien, A. Arts de faire, Paris, 1990, p. 130-131.
450 : MERCEDES GARCÍA-ARENAL à sa reconquête chrétienne, reconquête qui doit trouver son prolongement dans le « Royaume de Fès »10. Il s'agit des prophéties attribuées à saint Isidore de Seville qui, à partir de sonsavoir universel; avait prophétisé la chute et la reddition du? royaume des ; Wisigoths, . auquel' ilr appartenait: Ce schémade destruction/restauration était' à la fois >шг mythe d'identité: à utiliser à , l'encontre de tous ceuxque l'on pouvait ; qualifier de; « destructeurs » : mudéjars, morisques, juifs, mais aussi dissidents ; politiques; hérétiques, homosexuels ou tout ; autre perturbateur' de l'ordre de la société chrétienne11. Ce cyclefut utilisé, jusqu'à; l'expulsion: des morisques de 1609-1614; par les deux' communautés concernées : par \vs>. morisques, pour fortifier et renforcer, leur résistance • ou pour attribuer des ; causes surnaturelles ■ à leur déroute12, par les chrétiens pour expliquer leur .crainte; leur vigilance et, au \ bout du compte, pourjustifier la mesure d'expulsion; D'après les chroniqueurs de l'époque," augures et prophéties, qui se , revendiquaient souvent de saint Isidore, jouèrent1 un > rôle . moteur de première - importance dans - la rébellion morisque \ qui provoqua -la. Guerre des Alpujarras (1568-1570); Les morisques étaient certains que le temps de la destruction de l'Espagne était arrivé (« Guay de ti Espaňa » est le refrain de l'une des prophéties conservées)13, ce qui les amenait à se joindre au soulèvement avec enthousiasme: Luis ■ del • Mármol * décrit les morisques dan10. Alain Milhou, « La chauve-souris, le nouveau David et le roi caché (trois images de l'empereur des derniers temps dans le monde ibérique, XIIIeXVIIe siècles) », Mélanges de la Casa de Velàzquez, XVIII, 1 (1982), p. 61-78. 11.. A. Milhou, Pouvoir royal etabsolutisme dans l'Espagne du xvr siècle, Toulouse; 1999, p. 15. 12. Fr. Marcos de Guadalajara, Memorable expulsion y justisimo destierro de los moriscos de Espaňa, Pampelune, .1613, f° 160 r° ; Luis del Mármol Carvajal, Historia del rebelión y castigo de los moriscos del reino de Granada, BAE, XXI, p.- 169 et s. ; Louis Cardaillac, Morisques et Chrétiens, un affrontement polémique, Paris,- 1977, p. 49-56 ; Luce López Baralt; « El Oráculo de Mahoma sobre la Andalucia musulmana de los últimos tiempos en un manuscrito aljamiado-morisco de la Biblioteca National de Paris », Hispanic Review, 52 (1984), p. 14-57/ 13. Mercedes Sanchez Alvarez, El manuscrito miscelàneo de la Biblioteca National de Paris ( ley endas, itineraries de viajes; profecias sobre la destrucción de Espaňa y otros relatos moriscos), Madrid, 1982, p. 246 et s.
PROPHÉTIE ET MILLÉNARISME 451 sant en public dans les villages des Alpujarras, les femmes ayant leur chevelure lâchée sur les épaules et la poitrine dénudée parce que, disaient-elles; le temps de l'innocence originelle était arrivé1.4. Dans ses; chroniques, Mármol rapporte trois prophéties ош « jofores » (« prémonitions » dans. la terminologie morisque) qui avaient cours chez les morisques pour « le réconfort de ceux qui sont * dans t l'attente » - « consuelo de expecîantes » -, dans \ lesquelles il est fait mention des prophéties de saint Isidore et aussi d'un roi des Arabes, un roi « caché », qui traverserait Fès sur un pont merveilleux et qui récupérerait, l'épée d'Idris dans sa mosquée, après quoi , tous les . chrétiens . se convertiraient à l'islam1.5. Dans certaines prédictions légendaires, ce ■: roi* caché serait Boabdil; le dernier sultan de Grenade; qui dort dans des. grottes en: compagnie de son, armée16. Les grottes, lieu sacré et originel, ont souventservi de refuge; aux morisques, et ont leur place dans les réinterprétations . morisques des prophéties , attribuées à saint Isidore, comme le disent les manuscrits de la littérature enaljamia (espagnol écrit en caractères arabes)17. Un autre chroniqueur, de la guerre, Diego Hurtado de Mendoza; affirme se baser sur des « livres arabes de la> terre, et ceux de . Muley Hacen roi de Tunis et sur ce qui jusqu'aujourd'hui reste dans la* mémoire des hommes » pour reconstituer le discours de l'un des chefs des rebelles,, Fernando el Zaguer, qui harangue ses partisans, en leur, parlant de: prémonitions qui. «montraient de 14. L. del Mármol, Historia del rebelión y castigo de los moriscos del Reino de Granada, Grenade, 1609; liv. IV, chap. VIII. 15. Mármol, Rebelión, liv. Ill, chap. Ill, « A la sazón enviará Dios un rey de alta estatura, encubierto, más alto que las sierras, el que dará con la mano en el mar y la henderá y saldrá de ella una puente... y entrarán en Fez y hallarán al encubierto en la mezquita con la espada de Idris en la mano y vestido de moro; lo quai visto, todos los christianos se volverán moros. » 16. François Delpech, « Un mito andaluz : el reino oculto de Boabdil y los moros encantados», /«.José Antonio Gonzalez Alcantuď et Manuel Barrios, Las T ornas : antropología historka de la осирасюю territorial del Reino de Granada; Grenade, 2000, p. 565-615. 17. « Salran de sus kuebas las bestias agarenas : emponçonadas para destruir a Spafla la alta y la basa » ; « I berna el enkubierto kon los del linaje de Etor y linpiaran las kuebas y la ciudad de Erkules » ; « Sonara entonçes el nuevo David i рог. akuçiya del enkubierto »... (M. Sanchez . Alvarez, El manuscrite miscelàneo, p. 248).
458 MERCEDES GARCÍA-ARENAL . Bien que moins spectaculaire que dans le cas des morisques, on trouve aussi; chez les auteurs juifs d'origine castillane de la fin du XVe et du début du XVIe siècle, un intérêt marqué pour la figure et pour les prophéties de saint Isidore de Seville, dans le contexte d'une ; préoccupation plus . vaste pour la spéculation eschatologique d'une manière générale.. Un bon exemple est celai du chapitre 50 du Qissur Zeker Saddiq de R. Yosef b. Saddiq de Arévalo,„ uni commentaire ■ halachique1 écrit enCastille dans., la décennie 1480, ou encore l'appendice au Sefer.ha-Qabbalah (daté de 1510) de R. Abraham b. Salomon Ardutiel, un expulsé castillan i établi à Fès, et : enfin l'introduction r à l'anonyme Sefer . haYasharn, un ouvrage diffusé au cours du XVIe siècle chez les megorashim -• de Fès44: Les juifs espagnols expulsés et ': installés . à Fès continuent à utiliser,. voire développent des structures narratives qui ' s'apparentent aux traditions , péninsulaires, et cette ; pratique, loin d'être l'apanage des seuls érudits qui écrivent des livres, est aussi (et : peut-être • surtout) un patrimoine de l'homme du ? commun. Un épisode éclairant est celui que rapporte Diego de Torres lorsqu'il décrit dans sa chronique la fin de la dynastie wattaside à Fès en 1549 et le rôle joué par Abraham Cabeza, médecin juif de Muhammad al-Shaykh, le : nouveau monarque sa'adien qui, de toute évidence,-, s'était >. rebellé contre ; la dynastie : régnante en \ se présentant comme mahdf5. Alors que celui-ci s'apprêtait à lever le : siège de ' Fès ■ en 1 549, désespérant de pouvoir prendre la ville, Cabeza présenta au * sultan les prophéties de saint Isidore en les interprétant' d'une manière particulière46; Du coup,-, le sa'adien campa sur ses positions et finit par conquérir la ville.-. 44. Javier , Castaflo, « Mesianismo i Pseudo-Isidoriano y polémica religiosa en autores judios de Castilla y Fez (en torno a 1492) », in M. GarciaArenal (éd.), Judios en tierras de Islam, II : los judios del Magreb en la Edad Moderna, Madrid, Casa de Velazquez, 2003 (sous presse)." 45 ~ M.; GarciaArenal, .. « Mahdi, Murabit,. Sharif : l'avènement de la dynastie saadienne», Studia Islamica, 70 (1990), p. 77-114. 46. . « Digote que ai profecia entre los Cristianos revelada de Dios a San Isidro, Arçobispo que fue de Sevilla, en que dize que los reyes de Fez an de perderse por el pecado de la sodomia y pues los que agora reinan y toda su familia lo cometen tan publicamente, de créer es que ha Uegado eltiempo • de su castigo » (Diego de Torres, Relación del origen y suceso de los xarifes- (déjà cité), p. 183-184).
PROPHÉTIE ET MILLÉNARISME 459 Cette idée, confuse - mais : omniprésente, selon laquelle : la rédemption juive : et: l'aube . de : l'ère ; messianique surviendront * immédiatement après la grande confrontation entre la chrétienté et l'islam est particulièrement explicite dans les écrits du prédicateur et kabbaliste Abraham: ben Jacob Saba, unexpulsé d'Espagne d'abord - réfugié , au Portugal, puis à i Fès et enfin à Valence, où il publia son livre47.. LES DIX TRIBUS PERDUES Un thème d'une richesse et d'une productivité littéraire considérables est bien celui des Dix Tribus : Perdues d'Israël, isolées ч aux confins , du monde par un fleuve, le Sambatyon, si large qu'on ne peut le traverser. Ce fleuve ne cesse de couler que le samedi; une circonstance qui interdit donc aux Tribus de le traverser48. Le jour où ces tribus seront retrouvées ou libérées signera l'avènementdu: Salut. Le thème des. Dix Tribus; s'apparente à celui du Prêtre Jean; un roi chrétien vivant au-delà des confins (dans l'Inde, en Ethiopie) : son identité et sa localisation ont donné lieu en Occident, depuis l'époque des Croisades, à : d'innombrables spéculations. Au XIIe siècle circula une fausse - lettre que l'on prétendit faire passer pour celle que le Prêtre Jean avait envoyée : à l'empereur de Byzance. On • en donna des versions hébraïques identifiant le Prêtre Jean aux Dix Tribus Perdues, et un supposé récit de voyage à leur recherche vit le jour, le Sefer Eldad, de Eldad ha-dani49.' Pour les Portugais, l'alliance avec le Prêtre Jean (qu'ils crurent trouver en ■■ Ethiopie50 au ; 47." Hayim Hillel Ben Sasson, « Exil et rédemption pour la génération ' des exilés de Sefarad » (en hébreu), Yitzhak Baer Jubilee Volume, Jérusalem, . 1961, p. 216-227. 48. Comme ouvrage d'ensemble, voir Allen H. Godbey, The Lost Tribes, \ a Myth. ■ Suggestions . towards rewriting : Hebrew History, New York, 1974. 49. Lettres éditées et étudiées par E. Ullendorf et С Beckingham, The Hebrew Letters of Pr ester John, Oxford, 1982. 50. Voir la relation de l'expédition portugaise . en . Ethiopie en 1 1520 écrite par l'un de ses membres, Francisco Alvarez, et l'étude introductive à sa traduction anglaise, C. F. Beckingham et G. W. Huntingford; The Pr ester John of the Indies, Cambridge, 1961.
460* MERCEDES GARCÍA-ARENAL XVIe siècle) contre ; l'islam;, l'ancestrah ennemk commun, . devint déterminante pour; le destin impérial du Portugal;. Je. ne peux ici que brosser à grands traits la permanence et l'extension de la croyance aux ; Dix < Tribus dans ■ l'aire ' géographique objet de cette étude. Dans la péninsule Ibérique, depuis •: le monumental '■ désastre de 1391 qui se solda1 par des conversions massives au christianisme, la croyance aux Dix Tribus contrecarrait le sentiment que tout était perdu et apportait une réponse au problème de la faiblesse numérique des juifs en, terre chrétienne51.. Pour les contemporains de l'expulsion de 1492, cependant, le thème des Dix Tribus revêtit des contours plus précis que dans toute la période précédente52. Les Dix Tribus impliquaient dorénavant l'instauration du Cinquième Royaume, , une fois que les guerres: messianiques en auraient fini* avec le Quatrième Royaume. Isaac Abravanel, une des figures les plus représentatives du judaïsme à l'époque des Rois Catholiques, qui, de son exilen Italie, écrivit un important ouvrage messianique, accorde une attention majeure à la question des Dix Tribus et du Cinquième Royaume., Selon Abravanel; la destruction du Quatrième Royaume surviendra à la suite d'un énorme choc, une « guerre de monstres» entre la chrétienté et l'islam qui, dans une première phase, se conclura par la. victoire de la première. La messianologie ď Abravanel réserve aux Dix . Tribus un rôle eminent dans la seconde phase, avec le châtiment et la déroute de la chrétienté, sans que pour autant elles s'allient aux musulmans. Les Dix Tribus représentent ici la vengeance d'Israël, incarnant non seulement le courage et l'honneur juifs, mais aussi une potentia51. Benzion Netanyahu. Don Isaac Abravanel. Statesman and Philosopher, Philadelphie, 1968, ;'p. 230-231. Surtout Isaiah Tishby, « Acute Apocalyptic Messianism », in M. Saperstein, Essential Papers on Messianic Movements, New York, 1992, en particulier « "Birthpangs of the Messiah" in the persecutions of Spain and Portugal», p. 259-267. 52. Voir Avraham Gross, «The Ten -Tribes and the Kingdom of Prester John;. Rumors and investigations before and after the Expulsion from Spain», Pe'amim; 48 (1991), p. 5-41 (en hébreu), avec une bibliographie très complète. Voir aussi David Tamar, Studies in Jewish History in Israel and Italy, Jérusalem, 1973, p. 81-86.
PROPHÉTIE ET MILLÉNARISME 461 lité de pouvoir53. Et cependant, à, un moment: donné; Abravanel déclare expressément : « II est très possible que le Messie apparaisse sur la terre des musulmans - qui sait si un roi des musulmans n'acceptera pas la religion d'Israël et ne sera pas le Messie, qui : sauvera ; Israël ? »54 Au Portugal, le principal propagateur de la croyance dans les Dix Tribus fut Gonçalo Anes; Bandarra, un poète. et trouvère populaire : qui, dans la première moitié du j XVIe siècle, . annonça l'unification politiqueet: religieuse: du. monde entiersous; l'hégémonie d'un , mystérieux , roi « Caché ». Bandarra; dans • ses célèbres Trovas, développe largement ? le * thème ' des Tribus i Perdues; Ош ne saurait trop insister sur, l'importance de • Bandarra, véritable • racine et substrat du i mouvement sébastianiste : et qui, , depuis l'indépendance portugaise en .1640/ fut* élevé, au rang de prophète et de saint et exerça1 une influence considérable sur. des auteurs postérieurscomme Antonio. Vieira55. Au. début du XVIIe siècle, - chez les juifs ■■ espagnols et portugais, les . traditions relatives aux ; Dix ; Tribus, . populairement connues ; comme « le * peuple enfermé », étaient encore très ■ vivaces. Dans < son . livre publié en 1673, Fr. Francisco de Torrejoncillo décrit ces croyances populaires, qui correspondent presque entièrement aux ■ Trovas as Bandarra56. Les exemples ne sont pas, rares, dans la mentalité populaire, de cas mêlant le thème des Tribus Perdues et celui des prophéties :< de saint ^Isidore. «Voyons par exemple* le procès inquisitorial de Felipe de ; Nájera, un nouveau-chrétien ; de Trancoso, , Ш même d'où ; était; originaire Bandarra; poursuivi ; par. l'Inquisition de Tolède au début du XVIIe siècle57. Nájerar raconte que Gonzalo Bandarra avait vécu dans son propre village i du . temps de . son père et qu'il connaissait par cœurles couplets auxquels tout le 53." Netanyahu, op. cit., p. 230-232.. 54: Ibid., p. 323. 55. Antonio José Saraiva, « Antonio Vieira, Menasseh ben Israel et le Cinquième Empire», Studia Rosenthaliana, VI, I (1972), p. 25-57. 56. Fr. Francisco de Torrejoncillo, Centinela contra judio s, puesta en la Torre de la.Tglesia de Jésus; écrite : à Plasencia, 1673, Pampelune, 1720, p. 220/ 57. Archives Historiques Nationales,. Madrid? (ahn), Inquisition, Liasse 168, 1, années 1605-1610.
462 MERCEDES GARCÍ AAREN AU. monde accordait grand crédit, « lesquels contenaient moult prophéties et annonçaient principalement la sortie de ces neuf tribus et demie » : « C'est * au ; temps où le Roi i Samanazar emmena en exil les fils d'Israël parce qu'ils étaient incorrigibles que se perdirent ? les neuf tribus et demie et ils disent qu'elles : sont < dans > un lieu qui s'appelle le village enfermé quise trouve sur la terre du Grand; Turc, où il a dit qu'étaient »Énoc; et Élie, et qu'un jour devraient sortir les neuf tribus et demie; et cela il l'a dit en levant . le doigt avec grande jubilation et signes d'exultation » ; « que ce village enfermé jouxte les confins de l'Inde du Portugal et que les» Portugais qui vont dans ces contrées par le fleuve Gange découvrent ; deux lieues au-dessus de grandes roches une tour où l'on - voit: un vieillard vénérable lequel est l'un des prophètes Élie ou Enoch ». Les évocations du prophète Élie dans, un contexte messianique sont ; très fréquentes dans i les . procès , inquisitoriaux de nouveaux-chrétiens58. « Pareillement il : a dit > qu'il \ y avait i deux prophéties selon lesquelles sortiraient à nouveau en grande force les * Juifs qui , se trouvaient : dans : le . village enfermé et , que * leur monarchie prévaudrait de nouveau et qu'il y aurait de nouveau un autre Roi de Portugal portugais et que ces, prophéties étaient de saint Isidore » ; ; « et-; que l'une • des ■ strophes [de Bandarra] : disait que le Portugal devait s'emparer du Maroc et de.Tlemcen et de Fès »59. Les Copias de Bandarra colportaient d'autres thèmes messianiques antérieurs ■ à '« celles-ci, . comme : celui du Roi * Caché, qui \ apparaît ; égalementdans , les : Copias, de Fray Pedro % de Frias = (Valence, 1520) et qui, comme le révèle une lettre du duc de Bragance (19 octobre 1468), avait déjà été appliqué précédemment, . avec : des '. visées messianiques, à un monarque portugais de , la maison des Avis60 : « Se Deus tem - tal ordenado, nào somente havereis о reine de Castela, mas conquistareis o de Granada e 58." John Edwards, « Elijah and the Inquisition : Messianic Prophecy among converses in Spain circa 1500 », Nothingham Medieval Studies, 28 (1984), p.- 79-94. 59. AHN,- Inquisition, Tolède, Liasse 168, f08 286 r° à 287 v°. Voir aussi Julie Саго ■ Baroja. Los judios en : la г Espaňa . moderna ; у contemporánea, Madrid, 1961, vol. I, p.- 413 et s. 60." Voir Margarida Garcez Ventura, О Messias de Lisboa. Um estudo de Mitologia politica (1383-1415), Lisbonne,. 1992.
PROPHÉTIE ET MILLÉNARISME 463 tirareis . a. espada de Fez e . com -. elae conquistareis todo о mundo. »61 L'épée enterrée à ? Fès, l'épée ; qui • allait \ faire • du ; Roi Caché l'Empereur, Universel, apparaît dans une diversité de sources ; chrétiennes, certaines : d'entre elles d'un grand l impact populaire. Je fais; notamment' allusion à Juan Alemán, qui écrivit un livre d'une influence considérable consacré aux prophéties et aux signes: de: l'Antéchrist6.2. L'ouvrage: d'Aleman, un: singulier mélange de Joachim.de Flore et du Valencien Arnaud de Villeneuve, connut une énorme diffusion dans la Péninsule, circulantsous forme de manuscrit ou publié en latin et en catalan. De sa: souplesse d'interprétation , et de , sa pénétration ; au sein : de différents , groupes ? témoigne unr autre procès » inquisitorial,', celui de ; Nicolas de Saragosse,- poursuivi par le tribunal ; de . l'Inquisition de Cuenca63. Nicolas naquitjuif à Saragosse quelque1 trente années " avant l'expulsion s de 1492 et s'exila dans le nord : de l'Afrique où il vécut quelques ; années: Comme nombre de ses congénères, il retourna ensuite dans la Péninsule, où il se convertit au christianisme et commença une existence plus ou moins itinérante, gagnant sa ? vie comme : relieur; de livres. Il ? fut arrêté à Cuenca en* 1526 pour avoir affirmé qu'>«un nouvel ordonnateur de la loi, un ordonnateur d'une loi nouvelle » était sur. le point d'apparaître,- ce qui fut interprété comme une preuve de judaïsme et de croyance en l'arrivée imminente du * messie, que . Nicolas prévoyait pour l'année 1524.1 Dans ses déclarations par-devant le tribunal, Nicolas récita plusieurs prophéties annonçant la fin du: monde* et qu'il affirmait avoir lues: dans, le «Traité* de l'Antéchrist de : Fr. Juan : Alemán », qu'il \ connaissait à fond, comme il eut l'occasion de le démontrer. Mais le livre de Juan Alemán concerne surtout le mouvement: des • Germanias de Valence.. 61 . Manuel ■ J. Gandra, Joaquim i de Fiore, : Joaquinismo i e esperança sebastica, Lisbonne, 1999, p. 97. 62. Libro de los ■. grandes hechos que an de ser en el mundo •■ por los muchos y grandes peccados en los que los hombres se enbolveran... Bibliothèque Nationale , de : Madrid, ms. , 6 1 76, où iV parle . de l'armée du Roi Caché : « Pasarán a Cepta por atajar y abreviar más el camino e yrse an a la çiudad de Libea y tomarla han, que se dize Fez, y allí hallará la espada guardada... » 63. Archives diocésaines de Cuenca, Inq., Liasse 117, dossier 1596.
464 • MERCEDES GARCÍ AARENAL\ Dans les années 152 Г et 1522, de violentes émeutes confrériques . éclatèrent • à Valence avec le soulèvement des Agermanados , contre Charles-Quint. C'est le mouvement connu sous le nom de Germanîas qui,*, tout comme le mouvement équivalent à la même époque; celui des : Comuneros de . Castille, . se produisit* sous \ des ; couleurs franchement millénaristes, et dans lequel: les prophéties: isidoriennes jouèrent un rôle important6.4. Les prophéties de saint Isidore,* telles que les formulait Alemán - et, telles que les utilisèrent les Agermanados -, avaient une connotation nettement antiislamisque, et les morisques devinrent très vite les principales victimes ■ des i rebelles65. Chez les Agermanados : apparut un individu qu'ils acclamèrent comme « le Roi Caché », qui; prétendaitêtre Don Juan de retour, c'est-à-dire le fils des Rois Catholiques mort prématurément, celui : qui, s'il avait i vécu, aurait évité que le détesté Charles de Flandres ne coiffât la couronne espagnole66. De petite; taille, extrêmement' maigre, . le teint mat, il'? connaissait l'arabe et l'hébreu. C'était en réalité un juif d'Oran, fils d'un de ces juifs qui avaient été expulsés par les Rois Catholiques et qui avaient pris le chemin du Maghreb. Il était circoncis et ne s'était jamais fait baptiser. Il fut. pendu à' Valence en mai-1522, l'année de. la déroute définitive des Germanîas61. Et cependant.de nouveaux Rois Cachés apparurent à Valence en 1523, 1529 et 1545, puisque la conviction collective ne faiblissait pas : il était resté en vie, il était caché, et il devait revenir pour accomplir les prophéties suspendues par. la déroute de la Germania, en particulier sauver le royaume de Valence du péril islamique et. tra verser la \ Méditerranée pour ouvrir les portes de Jérusalem. . 64. Ramón Alba, Acer ca de algunas particularidades de las Comunidades de Castilla tal vez relacionadas con el supuesto acaecer terreno del Milenio Igualitario, Madrid, 1975 ; voir surtout p. 175, 177, 178. 65: Pablo * Pérez Garcia et Jorge Catalá Sanz,- Epígonos del encubertismo. Proceso contra los agermanados de 1541, Valence, 2000, p. 140 et s. 66. Sara T. Nalle, « The millennial ■ moment : Revolution and radical ; religion ' in ; sixteenth-century • Spain », in Peter. Schâfer et : Mark Cohen, . Toward the Millennium. Messianic Expectations from the Bible to Waco,. Leyde, 1998; p.' 151-171. 67. Fr. Prudencio . de Sandoval éd., Historia .de la vida y hechos del Emperador Carlos. V, edición y estudio de Carlos Serrano; bae; Madrid; 1955, p. 288-294.
PROPHÉTIE ET MILLÉNARISME 465 II n'est pas possible de développer ici le thème du Roi Caché, si productif au Portugal, et qui devait culminer avec le sébastianisme ; il faut cependant insister sur le fait que, en ce milieu du XVIe siècle,- . les • prophéties :. isidoriennes ■ et lai conquête • de ; Fès, ajoutées au sentiment impérial portugais, eurent un écho des plus importants68. La description^ du Roi Caché valencien correspond assez à celle d'un personnage arrivé dans la Péninsule dans ces. mêmes années, David Reubeni. II. s'agit de quelqu'un de connu, et sur lequel ' existe une abondante bibliographie ; c'est pourquoi je ne l'aborderai que par l'aspect qui intéresse mon argument, c'est-àdire ses contacts avec des juifs marocains. DAVID REUBENI De petite stature, extrêmement maigre étant donné qu'il jeûnait continuellement, le visage sombre ou jaunâtre, ainsi nous est' décrit David Reubeni; qui entre en scène peu après la mort du Roi ; Caché : de Valence. . Toute la décennie 1520 est d'une extraordinaire intensité, dans la Péninsule, quant à l'espérance millénariste. Se présentant comme descendant du roi Salomon et membre de l'une des Tribus Perdues d'Israël, il prétendait venir, au nomet comme ambassadeur de son frère Joseph, roi d'un groupe de tribus juives situées dans un vague et lointain endroit d'Orient (qui semblait être l'Ethiopie; ou l'Inde) : ainsi: apparut David; Reubeni à Rome en l'an 1524. C'était un. personnage éminemment exotique, excentrique dans son vêtement et son apparence, de très petite . taille, qui , parlait l'arabe et un • hébreu difficile à comprendre, . ou, en tout cas, différent de celui que parlaient. les juifs qu'il = rencontra en Italie. Reubeni . venait ■ pour demander, audience au ■ pape et lui proposer, au \ nomde son frère, . une alliance militaire contre le Turc. Il offrait une armée de quelque 68/ Comme preuve, la lettre de Diego de Gouvea adressée à Jean III ' en 1527 et publiée par M: Bataillon, « Le rêve de la conquête de Fès», p. 35-39, et divers documents collectés dans les Sources inédites pour l'histoire du Maroc (SIHM), Portugal, IV, p/ 285 et réf.
466 MERCEDES GARCÍA-ARENAU 300 000 ? juifs i qui allaient libérer la Terre Sainte ; de l'emprise musulmane et sollicitait une aide militaire sous forme, principalement, d'armes à feu. C'est ainsi que débuterait l'ère messianique. À Rome,- il ! connut % les ; Abravanel, et : Bienvenida Abravanel ; lui broda * un * magnifique étendard. Le . pape -. Clément < VII : le :. reçut •■ avec les honneurs dus à un ambassadeur, et lui remit une * lettre pour le roi Jean III de Portugal. David Reubeni se trouva au Portugal pendant un an et demi: à partir d'octobre 1525, et durant son séjour il fut en contact, non seulement avec les milieux* nouveaux-chrétiens, auprès ] desquels il rencontra un1 formidable écho, mais aussi avec des juifs ; marocains. Sans doute fut-il immédiatement associé aux croyances entourant les Dix Tribus et le Prêtre Jean. Sur son voyage etsur sa mission, il a écrit un livre très intéressant, connu sous le nom de Sippur Reubeni et dans lequel il évoque les Tribus Perdues, le fleuve Sambatyon, etc. , dans lequel il donne aussi des détails sur son séjour au Portugal69. Reubeni arriva au Portugal par le sud, venant de Cadix. Les archives inquisitoriales ont laissé des. témoignages de son itinéraire, . puisque dès le premier moment ! il ;i avait eu des -. contacts avec des cryptojuifs portugais sur lesquels, si l'on en juge par différents ; procès inquisitoriaux ; portugais70 et espagnols, il avait provoqué une véritable commotion. Un de ces derniers documents, appartenant à Alonso de Medellin, éclaire : les contacts entre nouveaux-chrétiens des deux côtés de la frontière : « Un de ces nouveaux-chrétiens apporta de Portugal ,. à Valencia de ; Alcantara une lettre qui disait que le juif [David Reubeni] /venait i comme annonciateur du Messie et pour emmener les nouveaux69/ Sippur David ha-Reubeni . (éd.), . A. Z. Aescoly, Jérusalem, 1940. J'utilise la traduction anglaise de E. N. Adler incluse dans son livre Jewish Travellers, Londres ■ (1930), p. 251-328. Il existe aussi s une traduction italienne de Lea Sestieri, Gênes, ,1990. 70. Bras Pires l'hébergea chez lui dans PAlgarve. Branca de Sousa, de Faro,- s'empressade lui1 rendre visite (Arquivos Nacionais ■ dat Torre do Tombo AN/тт. Inquisiçâo. Évora, n° 458), de même que Diogo de Ceuta: (ibid., n° 588). Pedro » Alvarez, inculpé par l'Inquisition < en 1543 (ibid, n° 8628), croyait que la venue du Messie était imminente étant donné que l'Envoyé, reçu par le roi de Portugal en ! personne, la lui avait annoncée comme telle.
PROPHÉTIE ET MILLÉNARISME 467 chrétiens là où ils n'auraient pas à travailler et où on leur donnerait beaucoup d'or et d'argent et qu'il venait' pour les demander; au roi de Portugal et les emmener comme; il est dit,. parce qu'en Castille et au ! Portugal ; les nouveaux-chrétiens étaient maltraités, laquelle dite lettre fut lue de nombreuses fois en présence du susdit et des autres et souventes fois ils en parlèrent et leur, donnèrent crédit: »71 On ! a* un - bon témoignage de l'impact causé . par Reubeni en ř Espagne avec une autre lettre datée du 30 mars -1528 à Badajoz: et envoyée, par l'inquisiteur, de cette localité au roL de Portugal, qui évoque le trouble causé par la prédication d'un personnage dont le nom n'est pas précisé, arrivé en: 1525, et qui ne peut être autre que . Reubeni ; la lettre veut alerter, le ; roi * sur l'effet que l'individu en question pourrait avoir sur. les nouveaux convertis au ■ Portugal > - quelques-uns ont commencé à \ vendre leurs > biens et à traverser la: frontière . vers l'Espagne72. L'Inquisition; prit ■ l'affaire au sérieux puisque, de fait, Reubeni allait finir par êtrerelaxé au ; bras séculier (c'est-à-dire remis à la justice ordinaire - pour être exécuté sur le bûcher) à Badajoz en 1538. Malheureusement, le procès inquisitorial n'est \ pas parvenu jusqu'à'. nous, mais seulement la relation du procès, ce qui fait que les détails de l'accusation nous ; demeurent inconnus : tout ; juste * sait-on qu'il fut poursuivi pour l'unique délit ; pour lequel ' pouvait' être poursuivi un juif non converti et qui aurait été officiellement autorisé ) 71. Alonso Fernandez de Medellin, natif des royaumes de Castille, fut. poursuivi par le tribunal d'Inquisition de Llerena : il comparut dans un >■ autodafé et abjura de vehementi en 1538, après quoi il s'enfuit au Portugal, . où il prit contact avec « Davit judeu estranjeiro que por.alcunha se chamava do çapato»..Il fut poursuivi par l'Inquisition d'Évora en 1553 pour avoir été de ses adeptes (an/TT. Inquisiçao. Évora, n° 5998). 72. « Abrá dos о très auos, mui poderoso seflor, que llegó un judio a nuestros reinos, de estraflas tierras según el publicó, el quai fue tan cauteloso que en pocos ■ tiempos > hizo mucho dafio y según puedo certifícar,. conuirtió a la perfidia judaica y a las nouelas que sembró, infini tas gentes de vuestros reinos y a créer... que el dicho judío uenía a dar buenas nueuas a los creyentes y para decirles que estubieran apercebidos para ir a recibir el , falso Mexias que el predicó, porque un rey, hermano suyo, los abía de llevar a tierra de promisión, sacándolos de vuestros reinos y de otras partes » (Carlos Carrete et YolandaMoreno, . « Movimiento mesiánico . hispanoportugués : Badajoz 1525 », Homenaje al: Prof. Fernando : Diaz : Esteban,. p. 65-68).
474 s MERCEDES GARCÍA-ARENAU Nathan de Gaza, qui prétendait être Élie/le prophète récemmentsurgi, dont la mission consistait à préparer Ле. terrain au Messie.., Prophétique et messianique, le mouvement conduit par Sabbataï et. Nathan se répandit comme une traînée de poudre : l'an 1666 s'annonçait comme l'année messianique. , Une marche triomphale sur Istanbul se termina par la conversion de Sabbataï à l'islam et par son incarcération ». dans un village d'Albanie où il mourut vers 1676. Nathan continua le combat pour maintenir le mouvement en vie. Nombre : des adeptes de Sabbataï se convertirent également à l'islam86. De Salé commencèrent à arriver en Europe en 1665, c'est-àdire à un moment où l'on n'avait jamais entendu parler de Sabbataï ou de Nathan, des rumeurs selon lesquelles les tribus perdues d'Israël se seraient trouvées au sud du Sahara87. Salé avait pris un essor. considérable depuis le début du xvir siècle.. C'était l'un des rares ports du littoral marocain à n'être point aux mains des Portugais ou des Espagnols et qui, depuis 1610, était presque entièrement * peuplé de morisques expulsés : de , la Péninsule. Salé : devint un port corsaire, et marchand particulièrement 'actif. Les morisques faisaientdes : incursions sur, les côtes ; espagnoles í et interceptaient ' les : galiotes espagnoles qui faisaient , la route , des Indes ou qui tentaient de traverser le détroit de Gibraltar. C'était par conséquent un important centre de vente et de rachat de captifs, . un ; négoce dont la nombreuse ; population juive, elle aussi d'origine espagnole, qui ? habitait ; dans la ville s'était assuré un quasi-monopole. Le commerce était également permanent avec Amsterdam, et les navires hollandais . mouillaient > fréquemment dans : son port, aussi bien pour le commerce légalque pour la contrebande ou pour écouler le butin enlevé aux Espagnols., Bref, le premier écho à Amsterdam d'une nouvelle arrivée des Dix Tribus au Maroc nous vient du savant hollandais Peter Ser86. Gershom Scholem lui a consacré un ouvrage monumental : Sabbatai Sévi, the mystical messiah, Princeton, 1973. 87." J'ai développé la question du sabbataïsme au Maroc et en Espagne dans « Attentes messianiques au Maghreb et dans la péninsule Ibérique : du nouveau sur. Sabbataï Zevi», in François Pouillon (éd.), Lucette Valensi à l'œuvre. Mne histoire anthropologique de l'Islam méditerranéen,. Paris, 2002, p. 225-242.
PROPHÉTIE ET MILLÉNARISME 475 rarius (1580-1669)88, qui faisait partie des cercles protestants chiliastiques et qui était un ami de Menasseh ben Israel89.1 Dans une: de ses ; lettres de 1 665,: il rapporte ; à des correspondants anglais qu'il a reçu une information selon laquelle les juifs se : sont * rassemblés dans les environs de La Mecque dans l'attente du principal: corps: d'armée des Dix, Tribus qui; étaient' apparues; au* Maroc. . Ce • rapport insiste : une fois de ; plus sur le . fait i que ces informations sont véhiculées par des lettres expédiées de Salé9.0. Toujours en 1 665 fut publié à Londres % un ■ opuscule divulguant une lettre envoyée de Salé en août de la même année, et qui confirme la marche des Dix Tribus d'Israël - qui se trouveraient alors dans le Sous, à la hauteur de Santa Cruz. Le fascicule précise que ceux qui sont allés les voir et qui se sont enquis de savoir qui ils étaient ont dit qu'il s'agissait d'un peuple étranger et inconnu dont on ne comprend pas la langue, sauf celle de leurs chefs, qui parlent hébreu. Ils ont pour armes des épées^et des lances, des arcs et des flèches. Leur chef est un saint homme: qui comprend toutes les langues et qui: marche: à leur; tête, . accomplissant des miracles, qui ► lit dans . les esprits et sonde ' le cœur de ' tous ceux qui l'approchent; La , description de ce chef combine de manière surprenante les * figures de Sabbataï et de Nathan, de la même façon que les premiers rapports européens sur le mouvement sabbataïque identifient Sabbataï et Nathan à une seule et même personne qu'ils appellent Nathan Lé vi91. La lettre est certainement écrite par un chrétien qui attribue ; ses informations au témoignage oculaire d'une rabbin converti 88. Voir Richard Popkin, « Jewish-Christian Relations in the Sixteenth and Seventeenth Centuries :. The conception of the Messiah», Jewish History; 6 (1992), p.- 163-177 et références.. 89. Menasseh ben Israel est à son tour l'auteur d'un ouvrage messianique majeur, Esperança de Israel (Amsterdam, 1650) dans lequel l'auteur: identifie - les Dix Tribus, récemment trouvées •.. dans * un ; lieu - lointain , d'Amérique. Voir l'introduction à" l'édition de Madrid,' 1987,' par Henri Méchoulan et Gérard Nahon. 90. Scholem, Sabbatai Sévi, p. 334. 91. The Last Letters to the London Merchants... concerning the Conversion and Restauration of the Jews, Apud Scholem, op. cit., p. 342.' Pour le contexte de cette lettre, voir David S. Katz, Phito-Semitism and the Readmission of the Jews to England, 1603-1655, Oxford, 1982, surtout le chap. 4, « The debate over the Lost Ten Tribes of Israel », p. 127 et s.
476 MERCEDES GARCÍA-ARENAL qui lui aurait rapporté ce qui suit : ces hommes n'emmènent pas ; de .femmes avec eux, . ils marchent ï tous les jours et, la* nuit, on • peut voir le feu de leurs campements, à l'exception du samedi, où ils ne marchent ni ne font de feu ; un groupe d'entre eux a creusé en^profondeur dans telle montagne et y a> découvert une trompette : une fois qu'elle aura sonné trois fois, assurent-ils, toutes les nations de la terre se. convertiront à -une seule foi., Le marchand; anglais qui écrit cette lettre depuis Salé précise que le juifqui lui • a fait ce récit • à •. titre : de < témoin oculaire : a juré : solennellement' sur le Livre; de la* Loi* que, son ■ témoignage! était: authentique. La , teneur de ; cette brochure s'apparente , assez fortement : à ■. une ; sorte ; de pamphlet manuscrit . daté de 1666 et qui* estf conservé, inédit, dans les fonds de l'Inquisition des Archives historiques nationales de Madrid dans le contexte brièvement évoqué ci-dessous : En mai 1666, l'émissaire de Malaga écrivait aux inquisiteurs de Grenade pour les informer de l'envoi de ; quelques lettres, gazettes . et autres papiers . arrivés de Salé, d'Amsterdam, de Livourne et d'ailleurs avec des « avis [informations] sur le nouveau Messie qui, d'après ce que disent les juifs, est arrivé et s'est emparé de toute la Palestine et de. la terre de Jérusalem». Mais ce qub préoccupait surtout l'émissaire, c'était; l'effet que cela pourrait produire, car la nouvelle «semble susciter une certaine, exaltation, dans * les esprits de quelques t Portugais qui résident dans ces royaumes ». Il joint un opuscule intitulé « Relation sur le prophète hébreu nouvellement ressuscité Nathan Lévi et sur la - mutinerie des juifs de souche israélite qui il y a peu se sont rassemblés comme par miracle et comment ils ont pris la ville de La Mecque et le tombeau: et le temple de Mahomet, ainsi que sur. d'autres événements étranges dont, selon ce qu'ils affirment, la connaissance est fondée sur. le récit et le témoignage de personnes dignes de foi, comme pour Salé, Jérusalem, Alep, Constantinople»92. Cet opuscule exaltait les prodiges du nouveau Messie, la ■ façon dont il était accueilli en « Turquie, Perse, . Pologne, Autriche eť Hollande » et comment « en un temps très bref, au 92. AHN, Inquisition, Liasse 2647.
PROPHÉTIE ET MILLÉNARISME 477 son de la trompette,-, laquelle s'entend » en ? plusieurs langues,, se rassembleraient . tous . les ■ juifs du monde » et : « nombreux sont ceux : qui ont i déjà vendu : leurs \ biens • et leurs terres : pour bien moins qu'ils ne valaient de façon à en être libérés pour être prêts à * le : suivre ». Les . adeptes •: de . Nathan i Lévi « ne : connaissent : ni . l'intérêt ni la cupidité, et tout ce qu'ils possèdent est mis en commun, leurs produits, articles et marchandises sont très 'bon marché, leurs vêtements impénétrables, car il n'existe pas d'arme ni de métal qui ■■ puisse leur occasionner - la t moindre lésion » ; ils n'admettent pas les femmes parmi eux, ils sont 300 000,: comme dans le cas de David Reubeni, et, comme - lui également,', ils appartiennent aux Dix Tribus Perdues. Des traditions relatives > aux Dix Tribus et • au ■ Prêtre Jean résonnent dans ces pamphlets93, et conditionnent sans aucun doute l'adhésion à - la propagande sabbataïste. L'emphase mise sur la conquête de La Mecque et sur la profanation du sépulcre de Mahomet nous incite à nous demander s'il' s'agit d'un' pamphlet rédigé en Europe et ' adressé aux juifs des pays ; islamiques (comme semble : le suggérer la ressemblance de ce ■ texte avec la . lettre déjà citée des commerçants londoniens), ou si elle provient au: contraire de terres islamiques. , À l'appui de - cette seconde hypothèse, on peut citer l'apparition d'un thème qui ne se trouve pas dans d'autres • sources sur Sabbataï, celui ■ des : vêtements de cette armée, qui rendent ceux qui les portent invulnérables aux balles, comme le croyaient les adeptes de Abi Mahalli.. Toujours est-il que le centre diffuseur se trouve à , Salé. D'autres sources désignent > Salé comme un1 important centre de diffusion í du sabbataïsme, entre Amsterdam et l'Orient. Germain de Mouette, un , Français capturé en ç 1 670 par les . pirates, qui a vécu plusieurs années à Salé, a écrit une relation de sa captivité et de sa vie au Maroc. Il raconte que, alors qu'il se trouvait ; à Salé,. un navire en provenance d'Amsterdam avait apporté des; 93. Comme le disait un siècle auparavant Afonso de Albuquerque, le conquérant portugais de Goa : « Os mouros tem рог profecia . que elle (Preste Joâo) ha de dar de corner aos alifantes e aos cavalos na casa de; Meca e que per meyos d'elle ha de vyr sua destryçao e nossa ajuda, e foi mui grande a aoute pera elles a emtrada do Mar Roxo » (Lettres de Afonso de Albuquerque, Lisbonne, 1884, vol. I, p. 400).
478 MERCEDES GARCÍA-ARENAL prophéties de juifs au t sujet ? d'un messie supposé se manifester l'année suivante, c'est-à-dire en467294. En apprenant ces nouvelles,- les juifs < se réjouirent et . célébrèrent ? huit ? jours durant une seconde Fête des. Tabernacles. Ces juifs se réunissaient chez Jacob Bueno de Mesquita, un nouveau-chrétien qui s'était enfui d'Espagne à cause de l'Inquisition. . Le , récit de ■ Mouette insiste sur un certain nombre de points, qu'il faut prendre en compte : Salé comme centre de transmission du sabbataïsme et de la propagande , qui > venait . d'Amsterdam,-, une ■ nouvelle ; attente de la venue du Messie en1672 et la participation au mouvement; de nouveaux-chrétiens exilés95. LE SABBATAÏSME AU MAROC Sur le sabbataïsme au Maroc, la seule forme de source dont nous puissions disposer est le livre Sisat -, Nobel Sévi, écrit .». par • Jacob Sasportas. , Sasportas, qui appartient, à l'une des plus importantes familles * de la juiverie d'Oran, qui à . l'époque était encore une ; place . espagnole,- était né : dans cette même ;■ ville en 1610/ Il semblerait que la rivalité entre les Sasportas et l'autre grand? clan* juif d'Oran,. les. Cansino96,. ait: contraint* Jacob à s'expatrier, d'Oran. Il fut rabbin à Tlemcen, puis à Fès et à Salé. 94. « Dans le temps que j'étois à Salé, il arriva un Vaisseau Hollandois d'Amsterdam, qui apporta aux Juifs de cette ville, de certaines Prédictions que ceux de Hollande leur envoyoient. Elles contenoient, entr'autres choses; , que le Messie qu'ils attendoient depuis tant de siècles, naitroit en Hollande au commencement de l'année suivante, qui étoit celle de 1672 » (Relation de la captivité du sr. Mouette dans les Royaumes de Fez et de Maroc, Paris, . 1683, p. 31). 95. Je n'ai pas rencontré dans mes recherches ce Jacob dont parle Mouette ; en revanche, j'ai rencontré plusieurs membres de la famille Bueno ■ de Mesquita ou de Amezquita, comme disent les documents inquisitoriaux espagnols, , parmi lesquels plusieurs inculpés, membres de cette famille, venant de Vilaflor, avec des intérêts commerciaux en Espagne et en Hollande. Procès de Francisco de Amezquita,' ahn, Inquisition, Liasse; 134, dossier 13 ; de Manuel de Amezquita, ahn, Liasse 444, dossier 6229 ; Bernardo López de Amezquita, AHN, Liasse 502," dossier. 6638. 96. Jean-Frédéric Schaub, Les juifs du roi d'Espagne, Oran, 1509-1669; Paris, 1999, voir notamment chap. II, « Les Cansino contre les Sasportas ».
PROPHÉTIE ET MILLÉNARISME 479 II émigra avec safamille à.» Amsterdam en: 1653,. et fut ensuite Grand ; Rabbin * de > Hambourg, où il . écrivit l'ouvrage que nous ■ venons \ de: mentionner,- Гшъ des plus, importants -, pour notre connaissance de la polémique contre :1e sabbataïsme. L'antagonisme virulent et militant que Sasportas n'a cessé de manifester vis-à-vis . de * ce ; mouvement s'exprime dans • la : correspondance * qu'il a entretenue avec les dirigeants des communautés juives de ■ différentes contrées européennes, mais aussi nord-africaines. Une . partie de ces lettres, adressées ou • reçues au Maroc,- se trouvent г rassemblées dans son Sisat Nobel Sevf1. Sasportas rapporte qu'il avait écrit une lettre aux communautés du 'Maghreb et que cette lettre avait atterri entre : les mains de Ben Sa'dun, . l'un * des dirigeants au Maroc du mouvement des adeptes de Zevi et Nathan,- qu'il - accuse - d'avoir, abrogé . la • commémoration - du ч 9 • Ab. Ben i Sa'dun répond à Sasportas «avec des mots vains et absurdes », déplorant ■ que ; certains puissent : falsifier; les lettres : de Zevi et Nathan et . se moquer de leurs partisans et: de leurs ■ espoirs de rédemption, allant jusqu'à nier que cela puisse se produire98. Ben, Sa'dun reconnaît que la lettre de Sasportas fait preuve ď « attachement , et de ; respect pour ce : Maroc ■ qui est ; le nôtre ». « Elle : nous est arrivée ici, dans la, ville de Salé/ que Dieu la protège; où tous sont dans l'attente et le désir des jours de : la ? rédemption,' annonciateurs. de paix. »"'« Cependant, poursuit Sa'dun, il y a parmi •. nous de nombreux . infâmes, et aussi ; dans • de ; nombreux autres endroits, qui écrivent des fadaises inventées de toutes pièces et des sarcasmes qu'ils envoient dans nos milieux pour, écarter les gens du chemin droit, pur et clair... » Sasportas inclut une autre lettre d'un juif de Salé100," partisan de Sabbatai et de Nathan, et membre du groupe de Ben Sa'dun, bien qu'il f affirme pratiquer le jeûne que ce dernier avait; aboli. Cet homme explique que le motif qui l'a conduit à rejoindre ce. groupe trouve son origine dans les persécutions dont ont récemment été l'objet : les juifs marocains > de . la part; du i « puissant et cruel roi Tafiliti », autrement dit Muley Rashid al-Filali. Saspor97. Édité par I. Tishby, Jérusalem, 1954.' 98. Sasportas, op. cit., p: 326/ 99. Ibid. 100. Ibid:, p. 358-359.
480 ' MERCEDES GARCÍA-ARENAL . tas introduit en aparté une réflexion sur le concept de « shemad », persécution, . le seul type ; de : persécution susceptible ■• de justifier l'abrogation conjoncturelle d'une « mitswah ». Il:' affirme: que; dans les difficultés ; qu'ils rencontrent, l'Angleterre, Amsterdam, Anvers et Salé sont les meilleurs endroits pour les juifs qui fuient les persécutions, ceux où : ils : trouveront le plus ■ grand ; secours l01. Cette , référence à la persécution ou à la répression du sultan du Maroc à l'encontre de ses sujets juifs animés par. des croyances messianiquesest? des plus intéressantes.. Les; sources, arabes contemporaines n'y font pas la moindre allusion, mais les sources espagnoles, (de* franciscains i au Maroc)* mentionnent; que, vers 1660, . la . charge fiscale qui1 pesait , sur les juifs marocains s'éleva au point de leur; devenir, insoutenable. Les -, juiveries envoyèrent des représentants au sultan pour protester et le sultan fit brûler dix d'entre eux en public1.02. Si ce récit ne dévoile pas de , répression pour agitation messianique, il indique en: revanche un; durcissement, de; circonstances qui: peuti avoir contribué, à l'adhésion à une propagande. Nous savons cependant qu'en 1666 une forte effervescence messianique s'empara des juifs yéménites, provoquant de très rudes mesures de la part des autorités : il s'agit dans les deux cas de communautés juives aux marges extérieures de l'Empire ottoman103. Ces attentes se réactivèrent en Л 675, lorsque Joseph ben Sur se manifesta comme prophète du i Messie à Meknès. Il faut rappeler, que .vers ■ lai fin de sa vie, Rabi Elisha Ashkenazi;. le père du prophète Nathan, arrivai à> Meknès > et . que * sa morti et ses funérailles dans cette . localité en 1 1 673 " causèrent grande impression, sur les gens104.. Quand* il, se manifesta comme; prophète annonciateur du t Messie,-, les rabbins ;; de : Fès, Salé et Tétouan s'empressèrent de le rencontrer et de ; certifier; la qualité : de , ses 101. Ibid:, p. 354. 102. Fr. Francisco de San Juan del Puerto, Misión Historiai de Marruecos, Séville, 1708; p.- 56 et 599-600/ 103. P. S. van Koningsveld, J. Sadan et Q. al-Samarrai, \ Yemenite authorities and Jewish -Messianism. Ahmad ibn Nâsir al-Zaydi's account of the Sabbathian Movement in Seventeenth Century Yemen and its Aftermath, Leyde, 1990. 104. Scholem, op. cit., p. 895.
PROPHÉTIE ET MILLÉNARISME 481 prédictions105. - Comme : preuve de ; la, véracité de ces dernières, Ben Sur .argua que; bien qu'ib fût un ignorant, incapable de lire même : le • commentaire ; de • la Bible : de : Rashi •> (qui constituait Ua base de l'enseignement des enfants juifs au Maroc), les mystères, de la?Loi ne lui en; avaient s pas moins été révélés. La revendication . de cet : analphabétisme, qui> rehaussait ' sa • qualité ■ de prophète,- semble en appeler, à l'imitation * du prophète Mahomet, à qui l'on attribue la qualité de • umil ou illettré. . Il s dit * aussi, aux rabbins : « Si vous voulez, je marcherai ■ par. les rues de la' ville et je : proclamerai ; haut i et : fort* que Sabbatai • Zevi i est î le : Messie d'Israël; et vous verrez qu'il:ne m' arrivera rienidemalà cause de ; cela, à moi •■ ni i à aucun des fils d'Israël. » Ce qui i pourrait indiquer que: précédemment,, des manifestations ; publiques; de sabbataïsme . avaient : pu: être • sources í de : conflits et : peut-être même de répression; pounles juifs marocains106. Un 'juif de Salé qui écrivait à1 son frère à Livourne à la fin de:l'été:1675 disait: « Nous* attendons du; Seigneur, que. lai redemption! aiť lieuen 1 1 676. . Tous les ; marranes d'Occident . sont : en train : de faire • pénitence... . et: de préparer leurs costumes de : fête ; et leurs plus beaux : atours ;. pour • aller à Jérusalem. »107 Sasportas lui aussi parle de Ben Sur : «' Bientôt • apparut sur les terres du Maghreb, dans la ville de Meknès, un jeune vaurien, appelé Yoseph •-. ben Sur, qui ne savait pas lire • les livres ' révélés, mais qui ; disait que lui avaient ; été * révélé en : songe un certain ! alphabet et sa combinatoire, et que de cette combinatoire il 'ressortait que Sabbatai Zevi était le Messie véritable/ On disait que c'était un ■>. grand sage, que consultaient tous . les sages du . Maghreb. On le considérait comme un grand connaisseur du contenu du - Zohar et " de son interprétation. . Tout i cela « confirmait, aux yeux des gens, que c'était bien un vrai prophète/ Ce Ben Sur leur annonça l'arrivée de la* rédemption > pour la Pâque de l'année en cours, et les gens étaient tellement persuadés que cela allait être la vérité que pendant tout ce temps ils délaissèrent leurs affaires pour se mettre à manger, à boire et à se réjouiren attendant 105. H. Z.r Hirschberg, A History of the Jews of North Africa, Leyde,. 1974, vol. II, p. 250; Scholem, op. cit.; p. 896. 106. Hirschberg, op. cit.; p. 252. 107. Scholem, op. cit., p. 898;
482 * MERCEDES GARCÍA-ARENAL l'ordre de leur prophète,- mais lorsqu'arriva le moment décrété,- la joie . se í transforma í en *, tristesse : et •: ils restèrent \ anéantis.. Mais même ainsi, . ils ■ étaient : tellement : impressionnés • par: ses songes, par ses ï paroles : et par , sa sagesse qu'ils n'élevèrent . pas une voix contre lui, et. ils décrétèrent qu'il s'agissait seulement d'un retard ; dans l'accomplissement des prophéties;.. »108 Sasportas s'étonne de ce que même après l'incarcération et la conversions de : Sabbatai à . l'islam,-, ce , dernier continue àavoir autant de fidèles ! au Maghreb109: Quelques-unes de : ces • informations sont ř confirmées : par une autre source manuscrite qui, elle, provient de l'ambassade française ' à . Andrinople, un : rapport < rédigé : par < un - membre de . cette même ambassade en 1671 ! I0. Il '■ explique : que : bien que Sabbatai ait apostasie et se soit converti à l'islam, au Maroc ses fidèles ne. l'ont pas í renié : ils continuent à ' célébrer les . fêtes qu'il a \ ordonnées et soutiennent que sa conversion n'altère en rien sa qualité: de messie;. Il évoque aussi: une série de miracles qui se sont produits au5 Maroc : parmi les adeptes de . Sabbatai, notamment des gens ignorants qui auraient acquis la sagesse directement par. inspiration: LES • SABBATAÏSTES À MALAGA Comme à Salé, dans le port espagnol de ' Malaga habitaient des familles . de • nouveaux-chrétiens d'origine . portugaise qui ♦ se consacraient au commerce ou à la contrebande entre l'Espagne, Amsterdam et le; Maroc. Cette communauté comptait de nombreux crypto-juifs; à en juger par les 162 judaïsants emprisonnés dans les geôles de la ville en 1669. Malgré la fermeté de leur foi, les judaïsants de Malaga étaient conscients de la pauvreté de leur, rituel, et se montraient donc assoiffés de savoir.1 Les voyages aux< juiveries nord-africaines étaient une manière d'acquérir des 108. l. Sasportas, op. cit:, p. 358-359: 109.4 Op. cit.,. p. 354., 110. Bibliothèque nationale de: France, Paris, naf, .7484/ Je remercie MichelAbitbol, qui m'a mise sur la piste de ce manuscrit.
PROPHÉTIE ET MILLÉNARISME 483 connaissances et même d'acheter des livres ; c'est d'ailleurs dans : le même but qu'ils recherchaient . le contact avec les juifs > nordafricains qui arrivaient dans la ville, et qui jouissaient d'un grand prestige ; auxyeux : de ■• la communauté des nouveaux-chrétiens. , Des procès de juifs nord-africains chez les gens de Malaga fournissent une , bonne illustration ■ de ces contacts, tel celui de Juan Coitino * que j'évoquerai . plus :. loin. . Ces • procès de ? crypto-juifs témoignent d'une. vague renouvelée d'espérance messianique. En 1652, Leonor de Espaňa, épouse d'un important marchand; converti, disait qu'il fallait accomplir les jeûnes « pour aller avec le Messie qui allait venir dans l'année 1666 et que quand il viendrait arriverait la fin du monde et qu'il emmènerait avec lui ceux, qui jeûnaient de la manière voulue ». Toute la famille de Leonor ■ partageait son espérance en la venue du Messie « pour partir avec : lui». Quelques années ; plus tard; vers 1658; ce discours messianique s'était précisé/ Manuel de la Oliva assurait que « le Messie: allait arriver un vendredi dans la nuit, et que tous ceux qui observaient la loi de Moïse devaient revêtir leurs plus beaux atours et se parer de leurs bijoux et de leurs choses en or pour partir avec lui; parce que; quand, ill viendrait, il : dirait :: partons d'ici;, et ils. devraient se mettre en route sans répliquer ni se retourner et que lorsqu'il entrerait dans les maisons de ceux qui observaient ladite loi de Moïse les portes s'ouvriraient d'elles-mêmes (...) et que ces maudits chiens de catholiques chrétiens qui voudraient aller avec, le Messie il les emmènerait et ceux qui ne voudraient pas, ceux qui: obéissaient à ; ladite Loi '■ de Moïse : les égorgeraient ». Le - paragraphe exprime de profonds désirs de libération, la. volonté d'être prêt à partir .- immédiatement; , sans , se - retourner; . le . besoin ■■% de revanche sur les chrétiens (aspiration à les supplanter;, le vœu enfin qu'il n'y ait plus qu'une seule religion. Certains témoins rapportent qu'une autre femme de Malaga se couchait tous les vendredis en ayant mis ses bijoux sur elle; et tenait ses plus beaux vêtements de soie à portée de main « pour que, si le Messie venait, elle ne fût pas prise au dépourvu »1U. 111. Bernardo López Belinchón, « Aventureros, négociantes y maestros ■ dogmatizadores. Judios , norteafricanos . y judeoconversos ibéricos еш la Espafla del siglo XVII », in M. Garcia-Arenal (éd.), Los judios del Magreb en la Edad Moderna (sous presse). .