L’Autre dans la fiction postapocalyptique du XXI siècle
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Kaukiainen, K., Kurikka, K., Mäkelä, H., Nykänen, E., Nyqvist, S., Raipola, J., Riippa, A. & Samola, H. (Eds) (2020). Narratives of fear and safety. Tampere: Tampere University Press, 379–403. http://urn.fi/URN:ISBN:978-952-359-014-4 L’Autre dans la fiction postapocalyptique du XXIe siècle Jasmin Hammon Université de Limoges, Université de Bourgogne Introduction En lien avec la grande tendance de fictions post-apocalyptiques, les études scientifiques sur le sujet de la fin du monde s’amplifient également: on analyse ces textes afin de mieux comprendre si on vit aujourd’hui dans un zeitgeist post-apocalyptique, ou si la dominance du sujet et l’utilisation excessive du terme dans le langage quotidien révèle une certaine indifférence envers la catastrophe. De plus, on explorera les fonctions qui relèvent de cette angoisse, car il est clair que les fictions contemporaines se réfèrent souvent aux sujets socio-politiques et aux crises écologiques actuelles qui menacent l’existence de l’homme
Kaukiainen, K., Kurikka, K., Mäkelä, H., Nykänen, E., Nyqvist, S., Raipola, J., Riippa, A. & Samola, H. (eds) 380 Jasmin Hammon moderne. Les romans comme Die Einöder de Manfred Böckl (2007), Terminus radieux d’Antoine Volodine (2014), Station Eleven d’Emily St. John Mandel (2015) et la série de romans Rain de Shaun Harbinger (2015) traitent des multiples destructions que l’homme cause sur la planète, de leurs effets sur l’individu ainsi que sur la société (des survivants), et ils reflètent les discours réels actuels. Cependant, la fiction contemporaine se concentre plutôt sur l’époque qui suivrait le(s) grand(s) désastre(s), on pourrait donc supposer qu’on ne craigne plus l’apocalypse, mais plutôt le temps qui viendra(it). Dans l’article présent, on étudiera pourquoi et comment la fin du monde devient une catégorie existentielle en appliquant la philosophie de Jean-Paul Sartre à la littérature contemporaine. Ainsi, on expliquera à l’aide de romans exemplaires le potentiel de la catastrophe apocalyptique à constituer le néant de l’humanité et on évoquera comment on peut en déduire des conceptions de l’identité future. L’évolution du terme post-apocalypse Le terme apocalypse, dérivé de la première ligne du Livre de la Révélation (Schreiber 2013, 566), sert dans la théologie moderne à désigner un certain genre de textes bibliques qui sont caractérisés par une vision du monde: le monde arrivera à un changement radical, un combat final entre le Bien et le Mal lancé par Dieu, qui entraînerait la destruction des infidèles, puis la victoire définitive de Dieu qui instaurerait la paix dans son royaume divin sur terre (566). C’est en effet le moment de la révélation envers un prophète qui s’exprime dans le mot grec ancien apokaluptô du chapitre Ap.1:1 signifiant ‘je dévoile’ (Derrida 1983, 11−12).
381Narratives of fear and safety L’Autre dans la fiction post-apocalyptique du XXIe siècle L’auteur du Livre de la Révélation transcrit ces visions à une époque où les premiers chrétiens en Asie Mineure se voyaient menacés par la culture romaine dominante (Schreiber 2013, 567). Dans la perspective de Jean de Patmos, ils avaient besoin de la destruction du monde existant afin de protéger leur identité culturelle et religieuse (581−583) ; ce sentiment d’angoisse et d’impuissance est la source des descriptions drastiques et catastrophiques de ce changement du monde (567). De plus, ces textes représentent la base pour une perception linéaire de l’histoire, structurée par un enchaînement de passé, présent et futur (Drewermann 1985): la conviction générale était encore dans l’Israël ancien, que le temps se déroule de façon circulaire, suivant l’ordre répétitif des fêtes religieuses (437). Les auteurs des textes apocalyptiques, en révanche, sont certains que le désastre est inévitable et imminent, leur seul intérêt est de savoir avec quelle ampleur il frappera (468). À l’inverse se développe avec l’ère séculière le Fortschrittsglaube, la conviction que l’histoire avancerait parallèlement avec la perfection progressive de l’homme (Kuhnle 2005). À cela s’ajoute la nécessité psychologique de l’être humain de posséder une biographie complète, pour soi et pour son espèce entière, ce qui est une fonction du mythe ainsi que de l’apocalypse, clarifie Frank Kermode (1966, 8). Selon lui, les fictions servent à la compréhension et elles s’adaptent au processus qui veut donner du sens au passé; l’homme a donc besoin de la fiction, alors que le mythe cherche à établir de la stabilité (39). L’ère séculière introduit en outre à l’essor des sciences naturelles la conception d’une apocalypse comme fin finale: les inventions humaines aident à promouvoir la civilisation, font s’accroître le nombre d’habitants sur la planète, mais en même temps, on développe des technologies de plus en plus dangereuses. Ensemble, avec l’élargissement des connaissances scientifiques,
Kaukiainen, K., Kurikka, K., Mäkelä, H., Nykänen, E., Nyqvist, S., Raipola, J., Riippa, A. & Samola, H. (eds) 382 Jasmin Hammon se répand le scepticisme envers la religion et finalement, l’homme prend la place de Dieu comme Créateur et Destructeur. Ce sont surtout les bombes nucléaires et les crises globales qui incitent les philosophes comme Günther Anders (2003) à discuter dès les années 1970 le pouvoir (auto-) destructif de l’humanité. Il est d’avis que notre époque actuelle sera la dernière (61). Jean-Paul Engélibert (2013) analyse également cette évolution et conclut que l’homme est responsable pour la persistance – ou non – de la Terre. Ainsi, le terme apocalypse est devenu un terme séculier qui signifie la fin du monde causée par l’homme et sans histoire sainte, ce qui mène à ce zeitgeist actuel que ‘la catastrophe définit notre modernité’ (15). Engélibert explique que déjà le fait qu’on se pose la question sur la fin du monde montre que la civilisation se trouve dans sa dernière époque (181). Il voit ainsi le potentiel créatif de la négation que le scénario apocalyptique (dans le sens de fin du monde) propose. Parallèlement, avec le début du xxie siècle, les fictions recommencent à raconter un Après: les ressources sont diminuées, souvent polluées, la population humaine est dispersée, l’intérêt principal des survivants est alors de reconstruire leur civilisation. Dans un tel cadre fictionnel, les auteurs mettent en question comment s’organiseront les hommes, comment ils définiront leur identité. C’est en effet le royaume de l’homme qui viendra après le bouleversement, car c’est lui qui met fin au monde précédent tout en reconstituant lui-même l’environnement de l’avenir. De cette manière, le terme apocalypse regagne sa signification originale d’un changement, mais dans un contexte séculier, car il ne dénomme plus la fin, mais une transition. Les fictions contemporaines sont en fait plutôt post-apocalyptiques et il semble que l’angoisse apocalyptique est en train de perdre son impact et que les inquiétudes se concentrent plutôt sur les conséquences de la catastrophe. On revient à l’idée que la catastrophe ne
383Narratives of fear and safety L’Autre dans la fiction post-apocalyptique du XXIe siècle soit qu’un moment dans l’histoire, que l’apocalypse soit donc transitoire. Les narrations se passent à l’époque après le désastre, ce qui permet un point de vue extérieur comme l’explique Hans Krah (2004): ces scénarios répondent aux besoins du public de savoir ce qui viendrait après, mais ils impliquent aussi que les événements dévastateurs n’affectent qu’une partie de la planète et de l’humanité (82−84). Hans Krah souligne qu’une telle narration marginalise le désastre (84) et on peut se demander si cela tire ses origines dans le sentiment d’impuissance envers les crises actuelles qui s’additionnent à une véritable méta-crise proche du tipping point selon Claus Leggewie et Harald Welzer (2013). Les chercheurs allemands développent la théorie que l’humanité est en train de risquer un scénario de désastres multiples qui ont leur origine dans le changement climatique anthropique qui force l’humanité à reconsidérer ses coutumes et actions (22). Eva Horn (2017) applique ce terme de méta-crise à la fiction et montre comment les crises réelles influencent la littérature et le film du xxie siècle. Le problème avec cette méta-crise se tient au fait qu’elle ne se produit pas d’un seul coup, mais qu’elle se développe lentement: c’est une catastrophe sans événement (27), qui survient sans qu’il soit possible d’identifier les acteurs, les coupables et les mesures à prendre (Horn 2014, 20). L’apocalypse lente et la méta-crise mettent l’homme dans un état d’inactivité, paralysé par les dévastations qu’il a causées : une fonction fondamentale de la fiction post-apocalyptique est donc de transformer la méta-crise diffuse en histoires saisissables et en figures concrètes (Horn 2017,27).
Kaukiainen, K., Kurikka, K., Mäkelä, H., Nykänen, E., Nyqvist, S., Raipola, J., Riippa, A. & Samola, H. (eds) 384 Jasmin Hammon L’identité existentialiste de la post-apocalypse Le scénario post-apocalyptique exprime dans la fiction les sentiments de menace de notre identité, car ce n’est pas seulement le monde qui se tourne contre le Moi, mais c’est également l’autre homme qui incarne un risque. L’apocalypse dans la signification d’aujourd’hui constitue une catégorie existentielle, parce qu’elle remet l’être humain contemporain en question. Pour arriver à cette conclusion, il faut d’abord expliquer brièvement la notion existentialiste empruntée à Jean-Paul Sartre pour l’appliquer aux fictions post-apocalyptiques. Sartre essaie de délimiter l’existence humaine par une approche ontologique et phénoménologique. Selon lui, l’aspect principal de l’existence humaine est le néant qui est indispensable pour le processus de la prise de conscience. Suivant son argumentation, tout d’abord, l’homme est une chose parmi toutes les choses, il est un être en soi, c’est le simple fait d’exister. Cependant, comparé aux autres créatures vivantes et les objets morts, l’homme se rend compte de son existence et de sa liberté. Pour accéder à cette conscience, il faut prendre une perspective extérieure, ainsi, il met le néant entre soi et son existence et devient un être pour soi (Sartre 1994, 665). Sartre explique que l’homme est la seule chose qui est capable de se nier ainsi, d’où sa liberté absolue (Streller 1952, 5). Naturellement, cette liberté absolue comprend la pleine responsabilité, car il n’y a pas de plan ou d’être divin (23), il n’y a ni une raison pour l’existence de l’homme, ni une vision à accomplir. En outre ce néant est une source d’angoisse; accepter son obligation de gérer les conséquences de ses actes induit d’autant plus d’anxiété. Finalement, l’homme craint de perdre son identité comme être pour soi face à la rencontre de l’Autre (Bedorf 2012, 165).
385Narratives of fear and safety L’Autre dans la fiction post-apocalyptique du XXIe siècle La confrontation avec l’Autre provoque des interactions et interdépendances, car l’Autre, lui aussi, est un être pour soi avec une conscience, comme le Moi (Streller 1952, 10). Il a le même mode d’existence et ainsi les mêmes droits (11), clarifie Streller et c’est l’étude du regard de l’Autre qui explique le mieux les propos de Sartre sur la liberté et la responsabilité. C’est en effet la présence de l’Autre qui remet le Moi à son état d’être en soi, parce que le Moi est un des nombreux objets dans le monde de l’Autre. Il devient la mort des possibilités du Moi (Bedorf 2012, 166)! Par son regard, le Moi perd son statut indépendant et il est maintenant un être pour autrui – une relation qui se produit également à l’inverse. L’analyse des romans révélera que le regard de l’Autre est un sujet récurrent dans la littérature contemporaine post-apocalyptique. Rencontrer un autre être humain, être vu ou éviter d’être vu, ce sont les moments de tension dans les narrations. La conception existentialiste de l’identité selon Sartre est applicable à la littérature post-apocalyptique, parce qu’elle remet l’existence humaine en question. Suivant l’argumentation de Leggewie et Welzer (2013), l’identité de l’homme moderne des pays industriels se fonde sur les biens matériels qu’il possède (234). Leggewie et Welzer précisent que si le succès, le statut social, les biens sont les seuls moyens de définir le Soi, celui-ci est en péril dès que ces facteurs essentiels manquent. Afin de prévenir la méta-crise, ils proposent de se rendre de nouveau compte que l’homme devrait se définir par ses actes et non pas par ses biens (235). Il faut en conséquence revenir à ce qui selon Sartre constitue l’être humain: sa réalité est liée à ses actions qui sont en même temps l’expression de sa liberté (Streller 1952, 12). Appliqué dans la littérature, on comprend que cela est la raison pour laquelle les scénarios apocalyptiques sont si angoissants, car ils mettent en danger l’identité de l’homme moderne en
Kaukiainen, K., Kurikka, K., Mäkelä, H., Nykänen, E., Nyqvist, S., Raipola, J., Riippa, A. & Samola, H. (eds) 386 Jasmin Hammon détruisant ce qu’il possède. L’étude des romans montre que la véritable catastrophe dans un monde post-apocalyptique est en effet la perte des conditions de vie auxquels on s’est habitué. Les survivants doivent non seulement réorganiser leur civilisation, mais aussi reconstituer leur identité. Dans la logique de Sartre, on peut alors considérer la catastrophe apocalyptique comme la néantisation de l’humanité entière, parce qu’elle a la force de prendre du recul afin d’atteindre la conscience. ‘Fear is a choice you embrace’, ou bien la transformation productive de l’angoisse apocalyptique? La chanson Weak Fantasy du groupe Nightwish traite de ce renoncement à l’autonomie de l’homme que Sartre critique également dans sa philosophie : l’homme a la tendance de succomber à l’angoisse comme conséquence de sa conception de vérité, de l’influence des cultes, ce que le groupe compare à un ensorcellement qui, en répondant aux envies pour le fantastique et une nécrocratie masculine, comble le vide en avec une histoire folle – les enfants méritaient mieux1. L’homme cherche une explication, une justification et une direction pour son existence au lieu d’agir de façon indépendante et il a tendance à se soumettre à la peur. En revanche, la littérature post-apocalyptique peut proposer des stratégies pour transformer productivement les angoisses de notre société; il serait donc présomptueux de la 1 Texte original : ‘Fear is a choice you embrace – your only truth, tribal poetry, witchcraft filling your void, lust for fantasy, male necrocracy, every child worthy of a better tale’ (Holopainen & Hietala 2015).
387Narratives of fear and safety L’Autre dans la fiction post-apocalyptique du XXIe siècle juger comme simple distraction. Bien au contraire, Eva Horn (2017, 30) démontre qu’il y a trois lectures principales de cette fiction: a) la consommation des scénarios de catastrophe sur un mode d’interpassivité, tout en se référant à Slavoj Žižek, b) l’appel à l’action et d’avertir l’humanité des crises à venir et c) la transmission de savoir sur les catastrophes, une lecture analytique et éclairée dans le but de faire face à l’angoisse et de la transformer en actions pour éviter les désastres ultérieurs. Les écritures post-apocalyptiques peuvent inciter leurs lecteurs à agir, surtout pour les textes qu’on définit comme écofiction: un aspect crucial surtout de l’écothriller est d’avertir le large public des conséquences catastrophiques des activités de l’homme (Dürbeck 2017, 318−321). Non seulement la crainte de détruire la planète et les créatures innocentes caractérise ce genre, mais c’est également la lutte pour les ressources qui est exprimée (voir de nouveau Die Einöder). Dans son roman, Böckl montre où se terminerait notre civilisation consommatrice si on ne changeait pas nos habitudes: dans des escalades de la violence, l’exploitation des hommes et de l’environnement jusqu’à la métacrise. Ceux qui vivent dans l’époque suivante sont menacés par les contaminations toxiques et nucléaires du sol et de l’atmosphère et par la diminution des ressources. Ce n’est pas seulement la nature qui souffre, mais aussiles êtres humains: Böckl peint l’image d’une société où les maîtres de la ville, les ingénieurs, médecins, biologistes, abusent de leur pouvoir sur la production de la nourriture et de l’oxygène pur afin d’asservir la population illettrée. Ces textes utilisent donc le scénario apocalyptique comme une critique du capitalisme, de la consommation, de la destruction de l’environnement et finalement des évolutions politiques, de la déchéance de l’éthique et des mœurs. Une telle littérature vise à avertir de l’aggravation des problèmes après les catastrophes
Kaukiainen, K., Kurikka, K., Mäkelä, H., Nykänen, E., Nyqvist, S., Raipola, J., Riippa, A. & Samola, H. (eds) 394 Jasmin Hammon veut commémorer les personnes et les civilisations exterminés par la catastrophe apocalyptique. Ce que les survivants ont perdu leur ne devient pas conscient sans ces références matérielles et sans les souvenirs répétés dans leur mémoire. Kirsten était trop jeune au moment où l’épidémie commença et ne se rappelle plus les ordinateurs ou les téléviseurs, à la différence de son ami August qui essaye de retourner mentalement à son enfance (38−39). La protagoniste pourtant, en toute contradiction de son mantra de ne pas se laisser affaiblir par son passé, garde en soi le souvenir de lampes électriques, un éclairage de nuit en rose qu’elle avait sur sa table de nuit7. Les autres membres du Travelling Symphony font l’expérience que les spectateurs eux-aussi préfèrent revenir dans un passé plus lointain, dans un meilleur monde, que l’époque qu’ils connaissaient. Les pièces de théâtre modernes sont moins appréciées comparé aux classiques de Shakespeare8. Il vaut mieux ne pas penser à la période à laquelle on se sent encore trop attaché, quand les catastrophes se déclenchèrent. Les différents personnages essayent donc de dépasser les traumatismes avec des méthodes très diverses et la capacité de s’exprimer et de réviser les expériences personnelles en sont une grande partie, voir la thérapie cathartique selon Josef Breuer et Sigmund Freud (1995). Puis, comme pour les personnages de Böckl, les prénoms sont importants pour la définition des individus même si la fonction des noms confine à l’absurde (Fricke 1981, 33). Les membres de la compagnie sont souvent 7 Texte original : ‘She harboured visions of a lamp with a pink shade on a side table, a nightlight shaped like a puffy half-moon, a chandelier in a dining room, a brilliant stage’ (39). 8 Text original : ‘They’d performed more modern plays sometimes in the first few years, but what was startling, what no one would have anticipated, was that audiences seemed to prefer Shakespeare to their other theatrical offering. «People want what was best about the world,» Dieter said’ (38).
395Narratives of fear and safety L’Autre dans la fiction post-apocalyptique du XXIe siècle appelés selon leur fonction ou par ce qui est visible: il y a par exemple ‘the second horn’ (le deuxième cor), ‘the seventh guitar’ (la septième guitare), ‘the third cello’ (le troisième violoncelle, St. John Mandel 2015, 46−49), ou leur antagoniste ‘the prophet’ (59) etc. Ce prophète auto-déclaré, encore un parallèle avec Die Einöder, n’était qu’un jeune garçon à l’apparition de la grippe. À l’aéroport, il cherche le sens plus profond dans la catastrophe en fantasmant sur le Livre de la Révélation et la bande dessinée de science-fiction Station Eleven que l’ex-femme de son père avait créee. Le jeune Tyler devient progressivement plus fanatique et quelques années plus tard, il fonde une secte radicale qui terrorise la région et menace le Travelling Symphony. C’est donc le désastre global qui déclenche le fort besoin psychologique chez l’homme de comprendre les événements, de connaître ce qui constitue son existence. Tyler est tué lors de la confrontation finale entre les fidèles du prophète et les artistes ; Kirsten trouve dans sa poche des pages abîmées de la B.D. et de la Bible. Ainsi, elle comprend le lien personnel entre eux: elle connaissait le père de Tyler et le prophète n’était, comme elle, qu’un être humain perdu dans le monde post-apocalyptique (304). De cette manière, c’est à l’aide d’un objet matériel du vieux monde que ce jeune homme est identifié. St. John Mandel remet de nouveau en question l’identité de l’homme moderne à travers les biens qui l’entourent. La troisième similarité avec Die Einöder est le retrait dans des petites communautés et le rejet des autres. Même au sein du Travelling Symphony, les artistes se regroupent selon leurs instruments, tout en faisant allusion à la citation fameuse de Sartre: quelqu’un a écrit ‘L’enfer, c’est les autres’ sur le campingcar et une autre personne a remplacé ‘autres’ avec ‘flutes’9. On 9 Texte original : ‘had written «Sartre: Hell is other people» in pen inside one of the caravans, and someone else had scratched out «other people» and substituted «flutes»’ (48).
Kaukiainen, K., Kurikka, K., Mäkelä, H., Nykänen, E., Nyqvist, S., Raipola, J., Riippa, A. & Samola, H. (eds) 396 Jasmin Hammon défend l’intégrité du groupe contre les influences étrangères, surtout la colonie du prophète: comme les premiers chrétiens en Asie Mineure, mais plus violemment, les croyants craignent la perte de leur identité culturelle et religieuse, cela explique pourquoi ils expulsent les sceptiques (53−55) et soumettent les incrédules à la force des armes. Dans le roman de Böckl, par contre, il ne s’agit pas d’un culte, mais d’une société de privilégiés qui ne veulent pas perdre leur statut. La différence principale est finalement que Böckl répond au problème de la destruction environnementale par l’homme en proposant la disparition de notre espèce – Emily St. John Mandel suggère à l’inverse une restructuration des sociétés et une redéfinition de l’être humain. La mutation de l’être humain dans Terminus radieux d’Antoine Volodine (2014) et Rain. Rise of the Living Dead de Shaun Harbinger (2015) D’autres textes proposent la mutation pour achever la pérennité de l’être humain, ce qui souvent ne se produit pas volontairement ou indépendammentde la situation : dans The Year of the Flood de Margaret Atwood (2010), les humanoïdes crées par Crake ne ressentent plus d’émotions afin d’éviter la violence dans la société de l’avenir, et les néo-humains de Michel Houllebecq dans La possibilité d’une île (2005) sont ainsi génétiquement modifiés qu’ils ne se nourrissent que de sels minéraux et d’eau, ils consomment donc moins les ressources naturelles. Cependant, ces créatures ne ressemblent qu’à première vue à des êtres humains, ils n’ont en fait que peu en commun avec leurs ancêtres. L’homme ne peut
397Narratives of fear and safety L’Autre dans la fiction post-apocalyptique du XXIe siècle donc être autre que l’homme qu’il est, malgré ou justement à cause de ses faiblesses. Le sous-genre de la post-apocalypse zombie imagine une autre évolution artificielle: une épidémie ou un accident bio-chimique (ou nucléaire) extermine la plupart des humains, et les survivants se voient confrontés aux zombies. Ces corps ambulants, ni morts, ni vivants, sont parfois décrits comme étant en train de se décomposer. N’ayant rien que des instincts de base comme le besoin de se nourrir, le zombie n’a plus ni psyché ni âme ou personnalité humaine; il n’a qu’une physis encore plus éphémère que l’homme vivant. Selon Petra Schrackmann (2015), le zombie est en conséquence une allégorie pour l’infraction envers les tabous et les normes sociales, il est, pour ainsi dire, le Mal dans l’homme (216). Néanmoins, c’est ainsi que se manifeste la difficulté de considérer le zombie comme une chose. Le tuer devient une question éthique, si on juge l’acte comme une rédemption exercée par pitié pour la personne que la créature eut été jadis. Par contre, même si le mort-vivant est assez défiguré, il garde quelques aspects physiques de son Soi précédent ce qui rend moralement et émotionnellement lourd son exécution (217), voir par exemple dans le premier roman de la série Rain de Harbringer (2015): le protagoniste ressent la douleur de son ami qui souffre du fait que sa petite copine s’est transformée en zombie et savoir qu’il faut la tuer10. Ce roman raconte l’histoire de quatre amis qui sont surpris par l’irruption d’une apocalypse zombie tout en étant en train de passer un weekend de randonnée dans la montagne. Une des amies, Elena ne peut pas s’enfuir alors ils fouillent un phare pour des survivants. Elle se transforme en mort-vivant 10 Texte orginal : ‘I couldn’t see my best friend experience the pain of seeing her again. I would do anything to spare Mike that torture. He was staring up the steps, swallowing hard, He knew she was up there’ (Harbringer 2015, 202).
Kaukiainen, K., Kurikka, K., Mäkelä, H., Nykänen, E., Nyqvist, S., Raipola, J., Riippa, A. & Samola, H. (eds) 398 Jasmin Hammon après avoir été attaquée et le protagoniste Alex craint que son ami Mike puisse s’effondre psychiquement à la vue de ce qui reste de la jeune femme. Le zombie Elena, par contre, ne semble plus reconnaître ses anciens amis humainsavec lesquelles elle a survécu le déclenchement de la crise; ses copains, dans l’œil d’Elena, ne sont que de la proie11. Dans Terminus radieux d’Antoine Volodine (2014), le vieux couple de dirigeants du kolkhoze isolé en Sibérie a survécu à la radiation nucléaire. La Mémé Oudgoul et son partenaire Solovieï ont échappé au gouvernement communiste totalitaire en se retirant dans la zone désertée pour y gérer la petite colonie de Terminus radieux. Ses habitants sont également à la limite entre la vie et la mort, ce qui tient aussi au fait que Solovieï et la Mémé Oudgoul se servent de leurs forces magiques pour ranimer les défunts: ‘Il [l’ingénieur Bargouzine] était décédé une fois de plus pendant la nuit. Il fallut que la Mémé Oudgoul lui administre son traitement de choc à l’eau très-lourde, à l’eau très-morte et à l’eau très-vive.’ (Volodine, 125). Pour continuer d’exister dans ce monde contaminé, l’être humain mute en mort-vivant, sinon, il disparaît définitivement: ‘Il [Solovieï] avait construit sa propre existence sur d’autres valeurs que l’héroïsme et, … dans le monde des rêves et dans des univers parallèles peuplés de morts-vivants’ (65). Volodine remet constamment l’être humain en question dans les sphères fantastiques de rêves, de souvenirs, de sortilèges, dans lesquelles naviguent ses protagonistes. Autrement que les textes précédents, Terminus radieux ne peut qu’avertir les lecteurs ce qui les attend au cas où on continue sans hésitation à se servir de 11 Texte original : ‘Her eyes glared at us with no recognition, only hunger. To her, we were no longer friends she had survived with. We [were] simply prey’ (205).
399Narratives of fear and safety L’Autre dans la fiction post-apocalyptique du XXIe siècle technologies dangereuses comme le nucléaire dans un monde à la limite de l’escalade soudaine des conflits existants. Ces romans exemplaires illustrent de façon paradigmatique comment la catastrophe globale force l’homme à reconsidérer son existence. Ils révèlent l’idée commune que l’espèce humaine ne peut pas continuer ainsi qu’elle le fait actuellement, mais que l’homme doit forcément changer son mode de vie. Avant tout les sociétés des pays industriels ne peuvent pas continuer à se définir par leurs biens matériels au détriment de l’environnement. Comme le revendiquent Sartre et plus tard Anders, puis Leggewie et Welzer, l’homme moderne devrait plutôt s’identifier à travers de ses actes. On voit ainsi que la catastrophe apocalyptique sert dans de telles fictions comme néant pour l’humanité entière. Conclusion On constate donc que dans la fiction du xxie siècle, on revient à la conception d’une fin transitoire en racontant le scénario postapocalyptique qui remet le Moi de l’homme moderne en danger. C’est un sujet si récurrent dans la littérature contemporaine et le cinéma actuel, surtout des pays industriels, qu’on peut constater un véritable zeitgeist post-apocalyptique ce qui va de pair avec le sentiment de méta-crise. Les menaces écologiques, économiques, politiques, sociales et sanitaires sont multiples, ce qui provoque une pluralité d’inquiétudes. Cette situation actuelle conteste l’homme dans tous les aspects de son existence et le rend conscient du fait que son identité en soi est définie par l’angoisse. Néanmoins, on ne craint plus la fin finale du monde, on imagine en fait que le désastre serait géographiquement limité et que son ampleur ne frapperait pas l’humanité entière. La source des angoisses post-apocalyptiques concerne plutôt les conditions de
Kaukiainen, K., Kurikka, K., Mäkelä, H., Nykänen, E., Nyqvist, S., Raipola, J., Riippa, A. & Samola, H. (eds) 400 Jasmin Hammon vie après ce bouleversement, parce qu’il est clair que la civilisation moderne serait ramenée plusieurs décennies en arrière et toutes acquisitions et commodités seraient effacées. Encore d’avantage, on se définit par les marchandises dont on s’entoure (Trentmann 2017), car c’est ce que l’Autre perçoit instantanément du Moi. Dans notre société visuelle et consommatrice, le regard de l’Autre juge plus qu’avant ce qu’il voit, ainsi l’identité doit forcément s’adapter à sa dictée; on comprend qu’on est l’objet de la considération de l’Autre au sens Sartrien. C’est en effet une renaissance de l’existentialisme selon JeanPaul Sartre dont la philosophie démontre comment et pourquoi l’existence humaine se caractérise par l’angoisse: déjà la prise de conscience est un acte qui provoque des craintes, car on doit se mettre à distance de soi-même (la néantisation) afin d’obtenir une perspective externe. L’analyse des romans montre que les scénarios postapocalyptiques symbolisent une prise de conscience de l’humanité dans le sens Sartrien, car ils représentent un néant de notre espèce entière. Dans Die Einöder, Manfred Böckl (2007) arrive à la conclusion que l’ère de l’homme arrivera à sa fin, une pensée qui se rapproche des conceptions de l’anthropocène dans le contexte littéraire que Dürbeck et al. développent dans leurs recherches. La deuxième idée fondamentale du roman est que seulement les pires individus survivraient à la catastrophe. Emily St. John Mandel se montre plus optimiste en proposant dans son roman Station Eleven (2015) un changement profond des sociétés afin d’améliorer la coexistence des hommes et de l’environnement. Les textes traitant du sujet du zombie, par contre, montrent que l’être humain risque de muter dans un monde contaminé, tel que la Mémé Oudgoul et Solovieï dans Terminus radieux d’Antoine Volodine (2014) qui sont devenus immortels par la radiation. Les zombies dans la série de romans Rain de Shaun
401Narratives of fear and safety L’Autre dans la fiction post-apocalyptique du XXIe siècle Harbinger (2015) et d’autres fictions similaires sont également à la limite entre la vie et la mort et représentent le côté animalier et subconscient de la psyché remettant ainsi en question l’identité humaine. Comme eux, les néo-humains de La possibilité d’une île de Michel Houellebecq (2005) ont très peu en commun avec leurs personnes de référence: ils sont moins nuisibles pour la planète, mais ils sont privés des émotions et des motivations qui définissent un individu. De cette manière, Houellebecq reprend aussi l’idée qu’il vaudrait mieux se caractériser par ses actes. On peut donc conclure que tous ces exemples montrent que le scénario post-apocalyptique aide à poser les questions par rapport à ce qui constitue l’homme: il ne peut qu’être ce qu’il est et comment il est, mais il peut changer sa façon d’agir. Une telle littérature exprime également les craintes liées à l’existence humaine qui peuvent permettre, ce qu’on montre avec quelques exemples, un traitement productif de ces angoisses existentielles. Soit cette littérature sert à réveiller l’homme et à l’avertir des dangers imminents, soit elle soulage le lecteur de ses soucis avec un effet cathartique, soit elle propose un savoir de crise. Plus important pour la constitution du Moi postapocalyptique est la fonction de la littérature qui consiste à poser les questions existentielles grâce auxquelles ce genre peut développer et discuter des concepts pour l’identité, l’altérité et l’interaction interhumaine.
Kaukiainen, K., Kurikka, K., Mäkelä, H., Nykänen, E., Nyqvist, S., Raipola, J., Riippa, A. & Samola, H. (eds) 402 Jasmin Hammon Bibliographie Anders, G. (2003). Atomarer Mord – kein Selbstmord. Dans G. Anders, Die atomare Drohung. Radikale Überlegungen zum atomaren Zeitalter (7th ed.) (pp. 55−65). München: Beck. Atwood, M. (2010). The Year of the Flood. (Reprint edition). New York: Anchor Books. Bedorf, T. (2012). Andere, ein Grundbegriff der Sozialphilosophie. Hagen : FernUniversität. Böckl, M. (2007). Die Einöder. Eine bayerische Apokalypse. Leben im Bayerischen Wald nach der Klimakatastrophe. OswaldRiedhütte : Ohetaler Verlag. Breuer, J. & Freud, S. (1995). Studien über Hysterie (Repr. of the 1885 ed.). Frankfurt a. M. : Fischer. Derrida, J. (1983). D’un ton apocalyptique adopté naguère en philosophie. Paris: Éditions Galilée. Drewermann, E. (1985). Tiefenpsychologie und Exegese. Band II. Die Wahrheit der Werke und der Worte. Wunder, Vision, Weissagung, Apokalypse, Geschichte, Gleichnis (Vol. 2). Olten: Walter-Verlag. Dupuy, J.-P. (2002). Pour un catastrophisme éclairé. Quand l’impossible est certain. Paris : Éditions du Deuil. Dürbeck, G. (2017). The Anthopocene in Contemporary German Ecothrillers. Dans C. Schaumann & H. Sullivan (Eds), German Ecocriticism in the Anthropocene (pp. 318−330). New York : Palgrave Mcmillan. Engélibert, J.-P. (2013). Apocalypses sans royaume. Politique des fictions de la fin du monde, xxe–xxie siècle. Paris : Classisques Garnier. Fricke, H. (1981). Norm und Abweichung. Eine Philosophie der Literatur. München : Beck. Goodbody, A. (2017). Telling the Story of Climate Change: The German Novel in the Anthropocene. Dans C. Schaumann & H. Sullivan (Eds), German Ecocriticism in the Anthropocene (pp. 293−314). New York : Palgrave Mcmillan. Harbinger, S. (2014). Rain. Rise of the Living Dead (Vol. 1). Wroclaw : Amazon Fulfillment. Hicks, H. J. (2016). The Post-Apocalyptic Novel in the Twenty-First Century. Basingstoke: Palgrave Mcmillan. Holopainen, T. L. J. & Hietala, M. T. (2015). Weak Fantasy [enregistré par Nightwish]. Sur Endless Forms Most Beautiful. Helsinki, London: Nuclear Blast.
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