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La littératie en voie de changement : respect du genre et jonctions interpropositionnelles dans des lettres à des professionnels du droit sur Internet

Hakulinen, Soile,Larjavaara, Meri

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Discours Revue de linguistique, psycholinguistique et informatique. A journal of linguistics, psycholinguistics and computational linguistics 23 | 2018 Varia La littératie en voie de changement : respect du genre et jonctions interpropositionnelles dans des lettres à des professionnels du droit sur Internet Soili Hakulinen et Meri Larjavaara Édition électronique URL : http://journals.openedition.org/discours/9818 DOI : 10.4000/discours.9818 ISSN : 1963-1723 Éditeur : Laboratoire LATTICE, Presses universitaires de Caen Référence électronique Soili Hakulinen et Meri Larjavaara, « La littératie en voie de changement : respect du genre et jonctions interpropositionnelles dans des lettres à des professionnels du droit sur Internet », Discours [En ligne], 23 | 2018, mis en ligne le 21 décembre 2018, consulté le 13 juin 2019. URL : http:// journals.openedition.org/discours/9818 ; DOI : 10.4000/discours.9818 Licence CC BY-NC-ND La littératie en voie de changement : respect du genre et jonctions interpropositionnelles dans des lettres à des professionnels du droit sur Internet Soili Hakulinen Université de Tampere Meri Larjavaara Université d’Åbo Akademi Soili Hakulinen, Meri Larjavaara, « La littératie en voie de changement : respect du genre et jonctions interpropositionnelles dans des lettres à des professionnels du droit sur Internet », Discours [Enligne], 23 | 2018, mis en ligne le 21 décembre 2018. URL : http://journals.openedition.org/discours/9818 Titre du numéro : Varia Coordination : Saveria Colonna & Sarah Schimke Date de réception de l’article : 19/06/2018 Date d’acceptation de l’article : 29/11/2018 Revue de linguistique, psycholinguistique et informatique http://journals.openedition.org/discours/ Discours, 23 | 2018, Varia La littératie en voie de changement : respect du genre et jonctions interpropositionnelles dans des lettres à des professionnels du droit sur Internet Soili Hakulinen Université de Tampere Meri Larjavaara Université d’Åbo Akademi Les conventions de l’écriture du français font l’objet de cet article. La démocratisation de l’écriture –tout locuteur écrit et tout locuteur peut rendre ses textes publics sur Internet– est supposée être le catalyseur de changements des normes du français écrit. Pour travailler sur la question, nous étudions un échantillon de lettres provenant d’un site Internet d’aide juridique, écrites par des internautes et destinées à des professionnels du droit. Les lettres étudiées présentent une cohérence claire qui suit un certain modèle. Nous constatons la présence de phénomènes appartenant au français écrit conventionnel mais aussi celle de caractéristiques qui s’en éloignent. Nous nous sommes particulièrement concentrées sur l’étude des jonctions entre propositions qui ont un rôle cohésif. En utilisant les notions proposées par Raible(1992 ; 2001), nous avons étudié le degré d’intégration du texte et sa densité. Il apparaît que le genre discursif en question est à la charnière de tendances presque opposées : la densité du français écrit conventionnel est confrontée à de multiples moyens linguistiques plus lâches, témoins d’un desserrement textuel. Mots clés : français, normes, langue écrite, discours numérique, tradition discursive, genre, jonction The article deals with conventions of written French. Democratization of writing –every speaker writes and everyone can publish texts on the Internet– is seen as a catalyst for the change of norms of written French. To investigate this phenomenon we analyse letters published on an online legal advice forum. The letters are written by Internet users to professional lawyers. They are clearly coherent and follow a certain structure. Some of their characteristics pertain to standard written French while others do not. In our study, we concentrate particularly on junctions between propositions. These junctions have an important role in cohesion. By taking advantage of notions introduced by Raible(1992; 2001), we study the integrative features of the text and its density. It seems that the discursive genre in question lies at the crossroads of two almost opposite tendencies: the density found in standard written French is confronted with less dense linguistic features. Keywords: French, norms, written language, digital discourse, discourse tradition, genre, junction 1. Introduction 1 1 Nous assistons actuellement à une « démocratisation » de l’écriture : dans nos sociétés modernes, nous écrivons plus que jamais et, en même temps, une partie de plus 1. Nous remercions Luciane Hakulinen ainsi que nos deux relecteurs anonymes pour leurs remarques pertinentes. URL : http://journals.openedition.org/discours/9818 4 Soili Hakulinen, Meri Larjavaara en plus importante des textes que nous lisons ne sont plus des textes imprimés. En plus des SMS, chats et messages WhatsApp à usage privé qui font partie de la communication quotidienne de pratiquement tout le monde de nos jours, n’importe qui peut faire diff user ses écrits par voie numérique –Internet avec ses réseaux sociaux– auprès du monde entier, virtuellement, sans que quiconque ne les révise ou ne les critique au préalable. Ce type d’écriture est d’ailleurs souvent considéré comme une forme intermédiaire entre la communication orale et l’écriture telle qu’elle a été vue au cours des siècles (voir Hakulinen, 2003 ; Herring etal. , 2013 ; Marcoccia, 2016 : 70-75). Nous pouvons nous demander à juste titre si ces écrits « de tous les jours », diff usés par ordinateur, imprégnés d’oralité, ne sont pas en train de transformer le panorama de la culture écrite dans nos sociétés. 2 Il est bien connu que la norme écrite jouit d’une estime inégalée dans la société r ançaise et que le grand public a adopté une position fortement prescriptive envers la langue ; la discussion autour des réformes de l’orthographe au printemps2016 en témoigne. La langue r ançaise est considérée comme un symbole de l’identité nationale 2. Cette attitude quelque peu exceptionnelle parmi les autres pays européens est attribuée principalement à trois facteurs (Lodge, 1997 : 307-309), qui contribuent chacun à leur façon au renforcement du prestige des normes de la langue écrite en France : le système scolaire, le riche patrimoine littéraire ainsi que l’engagement de l’État et de ses organismes offi ciels pour maintenir les normes traditionnelles. 3 Si, en1993, Lodge(1997 : 309) considère que les mots de Brunot dans les années1920 –« le règne de la grammaire[…] a été, en France, plus tyrannique et plus long qu’en aucun autre pays » (Brunot, 1966 : 4)– n’ont rien perdu de leur actualité, nous pouvons, à la fi n des années2010, nous demander si ce fameux règne n’est pas fi nalement en train de s’eff riter. Serions-nous en train de passer d’une société où la culture « de prestige » doit se manifester à travers des textes écrits, soignés, revus, corrigés, édités et publiés, à une culture écrite qui laisse davantage place à des écrits spontanés, plus ou moins infl uencés par la langue orale 3 ? La norme semble se relâcher, l’écriture n’étant plus uniquement l’apanage des personnes cultivées ayant appris à maîtriser la norme littéraire lors d’études poussées. Même la littérature témoigne de la prolifération de normes possibles, et on peut parler de « l’émancipation littéraire de la norme grammaticale » (Philippe et Piat, 2009 : 48 et passim ). 4 L’intérêt du grand public pour la préservation de la « bonne langue » n’a cependant pas diminué, ce qui peut être constaté par le nombre des discussions et débats publics 2. Paveau et Rosier (2008 : 261) le formulent ainsi : « Dans l’imaginaire linguistique r ançais[…], le génie de la langue r ançaise correspond à des caractéristiques attribuables à la France et à ses habitants : c’est le lien si souvent fait entre la langue d’un peuple et son identité culturelle, entre le caractère langagier et le caractère national ». 3. Ferguson (1972) a introduit en sociolinguistique la notion de « diglossie » : une société peut connaître (au moins) deux variétés de langue, l’une « haute », standardisée, qui a produit une littérature, et qui jouit d’un prestige dans la société. Cette variété s’acquiert à travers une éducation formelle. L’autre variété est « basse », et elle s’emploie dans les situations privées et peu formelles. Discours, 23 | 2018, Varia La littératie en voie de changement : respect du genre et jonctions interpropositionnelles… 5 sur le sujet 4 . La situation est quelque peu paradoxale : le public r ançais veut que la norme écrite traditionnelle soit préservée, mais les locuteurs capables de la maîtriser parfaitement sont rares ou, du moins, l’apprentissage de cette norme demande des eff orts considérables aux enfants, ce que montre aussi la comparaison de l’école en France avec d’autres pays européens 5 ; la capacité d’écrire selon les conventions continue à être un facteur socialement discriminant en France (voir Walsh, 2016 : 233). Une écriture plus spontanée et informelle semble pourtant se généraliser, ce qui entraînera certainement un changement dans les conventions acceptables ; de ce fait, les personnes capables d’écrire selon une norme acceptable deviendront de plus en plus nombreuses et l’écriture ne sera plus aussi exclusive. 5 Dans cet article, la question du changement des conventions de l’écriture dans la société r ançaise sera étudiée à travers un échantillon de lettres provenant d’un site Internet d’aide juridique, écrites par des internautes et destinées à des professionnels du droit. Nous sommes parties du principe que le domaine du droit implique une surveillance accrue des scripteurs sur leurs écrits, ce qui constitue un bon observatoire de la norme et des conventions acceptables. Le point de vue sera la réalisation du genre attendu dans les lettres ainsi que la nature des jonctions interpropositionnelles, qui sera considérée comme caractéristique de ce discours. 6 Dans la section suivante seront introduites des notions centrales de l’article : celle de genre discursif et sa relation avec celle de tradition discursive, ainsi que celle de densité textuelle. La section3 présentera le corpus. La section4 commencera par discuter, en 1, la cohérence des lettres : on y constatera que le genre y est respecté. La cohésion fera l’objet de la section 2, où les jonctions seront analysées. La section5 reviendra sur la densité des textes et l’article se terminera par une conclusion (section6). 2. À la recherche du genre 7 Les lettres étudiées appartiennent à un certain genre discursif, celui des lettres envoyées à un forum sur Internet qui a comme objectif de relier le public et les professionnels. Les genres sont vus ici comme des pratiques (socio-)discursives 4. La polémique en 2016 au sujet de l’application des rectifi cations de l’orthographe de1990 en est un exemple ( http://www.lemonde.r /les-decodeurs/article/2016/02/16/reforme-de-l-orthographe-l-academiecomptait-bien-faire-appliquer-ses-rectifi cations-en-1990_4866505_4355770.html ). 5. Selon une étude de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), Littéracie, économie et société (1995), la proportion de personnes de16 à65ans éprouvant des diffi cultés pour l’écriture, la lecture, ou l’utilisation des informations serait de 40,1% en France, taux qui place ce pays à l’avantdernière position (juste avant la Pologne) parmi les pays européens ( https://r .wikipedia.org/wiki/Illettrisme ) [une autre étude date de2000 : http://www.oecd.org/r /edu/innovation-education/394380 pdf ]. D’après l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee–2011), 16% des personnes de18 à65ans ont des diffi cultés dans les domaines fondamentaux de l’écrit en France ( http://www.lefi garo.r / actualite-r ance/2014/09/18/01016-20140918ARTFIG00135-l-illettrisme-une-realite-dont-on-n-osepas-parler.php ). URL : http://journals.openedition.org/discours/9818 6 Soili Hakulinen, Meri Larjavaara (Adam, 2015 : 31-32) et le texte est observé de deux points de vue compatibles : « le texte comme tout cohésif et le texte comme produit d’une pratique culturelle » (Maingueneau, 2014 : 77). 8 La notion de genre rejoint en partie celle de tradition discursive. Notamment, les conventions de l’écriture peuvent s’étudier à travers la notion théorique de tradition discursive (voir Kabatek etal. , 2010 : 251). La langue étant un phénomène social, toutes les productions linguistiques s’inscrivent dans une certaine tradition : quel que soit le genre textuel en question, les auteurs qui tendent à l’adopter et à le produire se réfèrent à un modèle déjà existant et utilisent, consciemment ou inconsciemment, des éléments linguistiques qui lui sont typiques. C’est pourquoi les diff érentes traditions discursives peuvent s’identifi er par la présence et la r équence des éléments linguistiques communs –vocabulaire, mais aussi traits grammaticaux– qui les composent. 9 Les textes appartiennent à des genres, mais à l’intérieur d’un même genre peuvent prendre forme diff érentes traditions discursives selon les conditions de production des textes ; un genre peut se réaliser linguistiquement de façons diff érentes. Si les auteurs –de lettres par exemple– ont une connaissance imparfaite de l’écriture normative, ils auront tendance à se référer à des modèles textuels qui leur sont plus familiers. La réalisation du genre de la lettre « offi cielle » à une autorité en droit refl étera ainsi la tradition discursive reproduisant les traits de l’écriture qui sont actuellement dominants. Il y aura (au moins) deux traditions discursives réalisant le genre de la « lettre offi cielle de demande d’aide à un juriste » : la traditionnelle qui suit la norme conventionnelle de l’écrit, apprise à l’école et respectée, entre autres, dans les journaux traditionnels comme LeMonde , et la « nouvelle » que l’on trouve sur Internet et qui suit d’autres principes d’écriture. Il convient de mentionner que l’écrit numérique est, naturellement, un vaste champ d’études qui est en train d’être exploré par des chercheurs représentant diff érentes disciplines. Rappelons, à titre d’exemple, les travaux présentés dans les ouvrages de référence de Herring etal .(2013), de Barats(2013), de Marcoccia(2016) et de Paveau(2017). Les caractéristiques de l’écrit numérique en soi ne sont cependant pas ce qui nous intéresse dans le cadre de cet article. 10 Dans l’étude de ces lettres, nous nous demanderons dans quelle mesure le genre est respecté et nous choisirons comme trait grammatical les techniques de jonction des propositions, qui sont défi nies comme étant tous les moyens qui relient les propositions entre elles (Raible, 1992 et2001) 6 . Selon notre hypothèse, les textes produits par des non-professionnels de l’écriture correspondent moins parfaitement aux normes du r ançais écrit que ceux de professionnels. De plus, ils sont potentiellement plus infl uencés par la langue parlée, la langue écrite jouant 6. Les jonctions interpropositionnelles ont été largement étudiées dans le contexte de l’acquisition du r ançais comme langue seconde (voir par exemple les travaux de Welcomme[2012] et Buysse[2016a ; 2016b], et leurs bibliographies). Cependant, à notre connaissance, les connexions entre propositions dans le discours diff usé par ordinateur n’ont pas fait l’objet d’études jusqu’à présent. Discours, 23 | 2018, Varia La littératie en voie de changement : respect du genre et jonctions interpropositionnelles… 7 Oral Écrit Langue d’immédiateté Langue de distance Figure1 un rôle moindre dans le quotidien de ces locuteurs. Nous avançons donc qu’un tel corpus de lettres se situe à la charnière des textes écrits conventionnels et des textes oralisants, étant donné qu’elles sont écrites dans un but pratique par des non-spécialistes, sur un support électronique et souvent rapidement, mais avec la recherche d’un style convenant à un spécialiste. 11 Il est cependant clair que la distinction entre le caractère oral ou écrit de l’écriture n’est pas tranchée, mais se situe plutôt sur un continuum. Depuis Koch et Oesterreicher(1985 ; 1994 : 590 et passim ; 2011 ; voir aussi Koch, 1995), on fait la distinction entre la langue d’immédiateté ( Sprache der Nähe ) et la langue de distance ( Sprache der Distanz ). La fi gure1 ci-dessus est adaptée à partir des travaux de Koch et Oesterreicher ; le trait pointillé indique qu’il s’agit d’un continuum et non d’une dichotomie étanche. 12 L’immédiateté est caractéristique des textes oraux, mais les textes écrits peuvent aussi en présenter certains aspects, tels les messages entre amis ou d’autres écrits de tous les jours ; en revanche, la langue de la distance, telle qu’elle est vue par Koch et Oesterreicher, est typique des textes écrits, mais certains textes oraux portent des caractéristiques de distance, comme les discours solennels. Pour mentionner un exemple de travaux dans la même lignée d’idées, Biber(1995 ; 2006) a montré que ce continuum constitue un facteur déterminant concernant le choix des divers éléments textuels. 13 Raible(1992 ; 2001) discute les traits linguistiques liés à la langue d’immédiateté et à celle de distance quand il parle de l’agrégation et de l’intégration. En ce qui concerne la cohésion phrastique, et plus précisément les manières de faire la jonction des propositions utilisées dans un texte, les pôles du continuum sont : l’agrégation, contenant des caractéristiques de l’oralité (juxtapositions entre autres), et l’intégration, caractérisée par des propriétés du discours écrit élaboré, c’est-à-dire des techniques de condensation, des nominalisations, etc. 14 Chaque langue dispose d’une série de moyens textuels qui articulent un texte et réalisent la jonction des propositions. Dans une langue fortement caractérisée URL : http://journals.openedition.org/discours/9818 14 Soili Hakulinen, Meri Larjavaara 4.2. Cohésion des lettres : jonctions 36 Dans cette section, on s’intéressera à la microstructure des lettres et à la cohésion qui en ressort à travers l’examen des jonctions 12 interpropositionnelles (Raible, 1992 et2001). Nous chercherons également à mesurer le degré de densité de ces textes en défi nissant les relations logiques entre leurs propositions et en les mettant en rapport avec les techniques de jonction qui y sont utilisées 13 , aspect de la textualité qui ressort clairement dans notre corpus comme obéissant à des règles autres que celles de l’écriture conventionnelle. 37 Dans la théorie de Raible (1992 et2001), les jonctions –ou l’ensemble des moyens qui relient les propositions entre elles– peuvent former des liens plus ou moins serrés, situant les propositions sur un continuum dont les deux pôles extrêmes sont l’entière agrégation (absence de marquage linguistique de jonction entre deux propositions) et l’intégration (fusion complète des propositions) (Raible, 1992 : 303). Pour déterminer la nature de la jonction entre deux propositions, sont pris en compte deux facteurs qui agissent simultanément : la présence d’un joncteur explicite éventuel (conj onction, connecteur ou préposition) et un moyen syntaxique, le degré de dépendance entre les propositions (juxtaposition, coordination, subordination). Les joncteurs occupent un rôle majeur dans cette représentation : ils ne sont régulièrement absents que dans le cas d’agrégation extrême(I) et d’intégration extrême(VII). Le tableau1 expose la classifi cation des jonctions présentée par Raible(1992 : 303) 14 , illustrée par des exemples tirés de notre corpus où les joncteurs sont soulignés. 38 Le continuum proposé par Raible rend compte des cas de fi gure de la langue écrite conventionnelle qui suit la norme grammaticale et celle de la ponctuation. Raible ne semble pas se prononcer explicitement sur la ponctuation, mais quand on analyse la langue écrite, un choix de signes de ponctuation divergent peut déjà, en soi, indiquer un degré d’intégration diff érent ; la ponctuation contribue naturellement à la segmentation du texte écrit mais également à son organisation syntaxique (voir Gautier, 2014 : 28). Le modèle de Raible demande à être précisé tout particulièrement sur la ponctuation. 12. Suivant Matthiessen et Thompson (2011 : 276-284), nous considérons que toutes les propositions appelées subordonnées dans la tradition grammaticale (parex. Riegel etal. , 2009 : 780-781, 785) ne constituent pas des cas de combinaisons logiques ou circonstancielles de propositions. Les cas où la subordonnée dépend d’un constituant de la proposition principale et forme un complément ou un modifi eur à l’intérieur d’un syntagme verbal ou nominal, sont conditionnés par des contraintes grammaticales et n’expriment pas (ou peu) des liens logiques. Comme l’intérêt de cette étude porte sur les liens logiques s’établissant entre les propositions, seront prises en compte uniquement celles qui sont directement dominées par le niveau phrase(S), de même que les diff érentes phrases des textes. 13. Notons cependant que la textualité se compose de plusieurs éléments dont la jonction ne représente qu’une seule partie. Par exemple, Adam(2015 : chap.3) fait l’inventaire des diff érents types de liages textuels, à partir des références anaphoriques jusqu’aux connecteurs en passant par l’ellipse. 14. Nous avons unifi é les catégoriesVI etVII de Raible pour lesquelles il fait une diff érence entre les syntagmes régis par une préposition complexe, d’une part, ou simple, d’autre part. Par conséquent, notre catégorieVII correspond à la catégorieVIII dans son étude. Discours, 23 | 2018, Varia La littératie en voie de changement : respect du genre et jonctions interpropositionnelles… 15 I Juxtaposition de deux phrases ; pas de joncteur « Je suis pacsé avec une allemande. Nous vivons à Lille. » (1 ; 4) II Deux phrases séparées ; joncteur qui renvoie anaphoriquement à la phrase précédente (ou à une partie de celle-ci) « […]or fi nancièrement je ne pourrais pas m’en sortir sans ça. [alinéa] C’est pour cela que quand je lui ai dit que je refusais[…] » (1 ; 6) III Deux propositions coordonnées ; présence de joncteur « Je viens vers vous car j’ai un problème » (2 ; 2) IV Deux propositions dont l’une est subordonnée à l’autre ; présence de joncteur « Si ce n’est pas le cas que puis je mettre dans cette clause? » (1 ; 11) V Deux propositions dont l’une est subordonnée à l’autre et réduite à l’infi nitif / au participe / au gérondif ; présence éventuelle de joncteur « je me suis inscrit en octobre à une école en ligne pour passer un cap coiff ure en ligne » (2 ; 2) VI Une des propositions est réduite à une nominalisation ; présence de joncteur « Malgré les plaintes de nos voisins concernant le bruit ils ont refusé de baisser le volume sonore. » (1 ; 21) VII La seconde proposition est devenue un actant du verbe de la première proposition ; pas de joncteur « je souhaiterais pour ma part une garde alternée » (1 ; 4) Tableau1–Jonctions d’après Raible, de l’agrégation à l’intégration(I-VII) 39 Le tableau2 présente la situation de notre corpus. Il est organisé suivant le modèle de Raible en fonction d’un axe croissant de dépendance interpropositionnelle (cf.tableau1). Le tableau commence par la situation où les phrases sont entièrement indépendantes (catégorieI-a : deux phrases séparées par un point, sans joncteur) et aboutit à celle où deux propositions sont totalement unies pour ne former qu’une seule phrase simple (la deuxième étant devenue un constituant de la première, catégorieVII). 40 La question se posera de savoir si cet ordre de « nominalité » croissante, ou de « verbalité » décroissante (Lehmann, 2011 : 193-200), où l’une des phrases perd de plus en plus de sa « phrasticité » 15 au fur et à mesure que l’on descend dans le tableau, refl ète aussi de manière fi able la densité du texte. Nous y reviendrons. 41 La jonction peut se faire soit de manière explicite à l’aide de joncteurs ou de la ponctuation, mais aussi de manière implicite, sans élément linguistique ou typographique apparent. Dans les quatre premières catégories du tableau2, la jonction se compose de trois facteurs au lieu de deux : emploi d’un joncteur, ponctuation et degré de dépendance interpropositionnelle. Si l’on compare ce tableau avec celui de Raible, on constate d’emblée que le degré d’intégration dépend aussi de la ponctuation. 15. Le terme employé par Lehmann(2011 : 193) est « desententialization ». URL : http://journals.openedition.org/discours/9818 16 Soili Hakulinen, Meri Larjavaara 42 Une remarque reste à faire, liée au caractère écrit du corpus. Si nous tenons compte de la ponctuation, s’ensuit-il que l’usage des majuscules demande aussi une attention particulière, surtout s’il ne suit pas les règles du « bon usage » ? Lors de l’analyse du corpus, nous avons parfois noté un emploi peu canonique, mais certains appareils ou logiciels ajoutant automatiquement des majuscules après un alinéa ou un point, il ne faut peut-être pas trop prêter attention à des usages peu conventionnels de majuscules. Il ne s’agit pas toujours forcément d’un choix conscient de l’auteur du texte. 43 Voici ci-dessous le tableau2 fait à partir de notre corpus. Il sera suivi de commentaires de chacune de ses catégories, avec une attention particulière apportée à la ponctuation. Catégorie Type de jonction Exemples Nombre et pourcentage [total= 826 (100%)] I-a Juxtaposition de deux phrases ; pas de joncteur point / alinéa 16 « Je suis pacsé avec une allemande. Nous vivons à Lille. » (1 ; 4) « Nous avons été alerté par nos voisins. Une véritable soirée organisée avec traiteurs, dj, lumières etc. Env 60personnes présentes. » (1 ; 21) 403 (48,8%) I-b Juxtaposition de deux propositions ; pas de joncteur virgule « Les enfants sont déjà au courant, mon fi ls de 13ans souhaiterait rester avec sa mère » (1 ; 13) 57 (6,9%) I-c Juxtaposition de deux propositions ; pas de joncteur pas de ponctuation « La garde alternée n’est donc plus possible je vais devoir demander la garde de ma fi lle » (1 ; 10) 50 (6,1%) II-a Deux phrases séparées ; joncteur qui renvoie anaphoriquement à la phrase précédente (ou à une partie) point / alinéa « […] or fi nancièrement je ne pourrais pas m’en sortir sans ça. [alinéa] C’est pour cela que quand je lui ai dit que je refusais[…] » (1 ; 6) 1 (0,1%) 16. Le point d’exclamation ou d’interrogation, le point-virgule, les deux-points et les points de suspension ainsi que les parenthèses sont considérés ici comme des points. Discours, 23 | 2018, Varia La littératie en voie de changement : respect du genre et jonctions interpropositionnelles… 17 II-b Deux propositions séparées ; joncteur qui renvoie anaphoriquement à la phrase précédente (ou à une partie) virgule —— II-c Deux propositions séparées ; joncteur qui renvoie anaphoriquement à la proposition précédente (ou à une partie) pas de ponctuation —— III-a Deux phrases coordonnées ; présence de joncteur point / alinéa « j’ai signée un bail pour un emplacement publicitaire le 27janvier2016 à mon domicile. Or samedi il la installé alors que je suis encore dans mon délai de réfl exion. » (2 ; 13) 38 (4,6%) III-b Deux propositions coordonnées ; présence de joncteur virgule « Qu’il a fait changer les bougies… .les inj ecteurs… . ect‥ et qu’il a fait 1000kms depuis l’achat , Et que la… .la moto est partis pour passer à la valise. » (2 ; 3) 25 (3,0%) III-c Deux propositions coordonnées ; présence de joncteur pas de ponctuation « Je viens vers vous car j’ai un problème » (2 ; 2) 135 (16,3%) IV-a Deux propositions, dont l’une est subordonnée à l’autre ; présence de joncteur point / alinéa « Sachant que mon père était devenu sénile (dernière fois au téléphone en2008, il avait eu du mal à me reconnaître, du moins au début) [alinéa] Je pense que la femme de mon père lui a fait changer son testament. » (1 ; 7) 9 (1,1%) IV-b Deux propositions, dont l’une est subordonnée à l’autre ; présence de joncteur virgule « Etant donné que je reste au domicile conj ugal, J’ai peur qu’elle puisse me réclamer une contribution fi nancière » (1 ; 11) 9 (1,1%) IV-c Deux propositions, dont l’une est subordonnée à l’autre ; présence de joncteur pas de ponctuation « Si ce n’est pas le cas que puis je mettre dans cette clause? » (1 ; 11) 34 (4,1%) URL : http://journals.openedition.org/discours/9818 18 Soili Hakulinen, Meri Larjavaara V-a Deux propositions, dont l’une est subordonnée à l’autre et réduite à une forme verbale non fi nie ; pas de joncteur « La garde des enfants étant partagée chacun des époux assumera sa partie fi nancière » (1 ; 11) 23 (2,8%) V-b Deux propositions, dont l’une est subordonnée à l’autre et réduite à une forme verbale non fi nie ; présence de joncteur « je me suis inscrit en octobre à une école en ligne pour passer un cap coiff ure en ligne » (2 ; 2) 42 (5,1%) VI Une des propositions est réduite à une nominalisation ; présence de joncteur 17 « Si celle-ci est vendue avant la prononciation du divorce » (1 ; 5) « Malgré les plaintes de nos voisins concernant le bruit ils ont refusé de baisser le volume sonore. » (1 ; 21) Pas de nombre VII La seconde proposition est devenue un actant du verbe de la première proposition ; pas de joncteur 18 « Je vous remercie par avance pour vos réponses. » (1 ; 21) Pas de nombre Tableau2–Types de jonctions entre les propositions dans les lettres aux juristes 4.2.1. CatégorieI : pôle agrégatif de l’axe 44 La catégorieI, réunissant61,7% de toutes les occurrences, est la plus importante du corpus 19 . 45 Un trait marquant dans nombre de ces lettres, qui les éloigne peut-être le plus de la norme écrite, est que les propositions à verbe fi ni peuvent être enchaînées les unes après les autres par la juxtaposition, sans joncteur ou signe de ponctuation (catégorieI-c). Ce type de jonction représente 50occurrences (6,1%) dans le corpus. 17. Cette catégorie a beaucoup d’intérêt théorique, mais elle est inopérante dans une étude empirique sur les jonctions, particulièrement s’il s’agit de données quantitatives. Les nominalisations trouvées dans le texte ne peuvent pas toutes être mises en parallèle avec des constructions verbales virtuelles. C’est pourquoi aucun nombre n’est donné dans la dernière colonne. 18. Cette catégorie a un intérêt théorique tout comme la catégorieVI, mais elle est inopérante, elle aussi, dans une étude empirique sur les jonctions : aucun nombre n’est donné dans la dernière colonne. Dans l’exemple du tableau, il y a la préposition pour : je vous remercie pour vos réponses . Dans la mesure où pour vos réponses est considéré comme complément du verbe remercier faisant partie de sa structure argumentale, la préposition pour n’a aucun rôle jonctif. 19. Notons toutefois que les formules de début et de fi n de lettre, qui n’appartiennent pas pleinement au corps de la lettre, augmentent le nombre de la catégorieI-a d’une petite centaine d’occurrences. Discours, 23 | 2018, Varia La littératie en voie de changement : respect du genre et jonctions interpropositionnelles… 19 46 La tendance à omettre tout joncteur explicite ne fi gure pas chez tous les auteurs, ni de manière systématique. Elle semble apte à apparaître lorsque les propositions sont liées par une simple relation d’addition (exemple[6]) ou lors d’une relation d’addition qui exemplifi e le sens de la proposition qui précède (exemple[7]), ou encore, plus rarement, lors d’une relation de conséquence (exemple[8]) : [6] Je me présente je viens d’Alsace plus exactement de richwiller petit village situé près d emulhouse et jai 25ans (2 ; 2) [7] elle gagnent très bien son salaire est vers les 5000EUROS, on habite pas ensemble (1 ; 25) [8] La garde alternée n’est donc plus possible je vais devoir demander la garde de ma fi lle (1 ; 10) 47 La relation entre les propositions restant tout de même sous-déterminée à cause du manque d’un signe linguistique apparent, la nature de la relation logique peut rester ambiguë dans certains cas : [9] Je ne suis pas égoïste je pense beaucoup au bien être de ma fi lle (1 ; 10) 48 S’agit-il ici d’une simple addition ou d’une conséquence exprimée dans la proposition de droite, ou d’une cause exprimée dans la proposition de gauche ? Nous considérons que pour une interprétation causale, il faudrait un élément causal explicite. En son absence, on comprendra la proposition de droite comme la conséquence de ce qui a été dit précédemment, car la relation de conséquence suit directement le principe d’iconicité de la langue et serait donc moins marquée. Mais la proposition de droite pourrait aussi servir à exemplifi er ce qui vient d’être dit, ou simplement s’y ajouter. L’intention de l’auteur ne ressort pas de manière explicite. La même remarque que pour la relation causale vaut pour plusieurs autres relations logiques qui nécessitent d’être marquées par un élément sémantique : le but, la concession, la condition, la restriction. Si cet élément sémantique manque dans la proposition, le lecteur n’a pas de moyen d’inférer la nature exacte de la relation sémantique qui s’instaure entre les propositions, et le message demeure opaque (sous-déterminé) 20 . 49 Dans tous les cas recensés, un point conviendrait entre les deux propositions ; cependant la nature de la relation ne serait pas plus précisée alors. Simplement, ce serait suivre les règles typographiques : la langue écrite conventionnelle opterait pour une r ontière claire entre les deux propositions. 20. Ceci correspond à l’ordre de complexité croissante des relations logiques tel que Raible(1992 : 131-132) le présente. La relation de base entre deux états de choses est simplement qu’il y ait un lien quelconque ; viennent ensuite la relation temporelle et la relation causale ; la fi nalité et la concession les suivent. URL : http://journals.openedition.org/discours/9818 20 Soili Hakulinen, Meri Larjavaara 50 Mais comme nous l’avons dit, la succession des propositions sans signe de ponctuation répond toutefois à un principe d’iconicité dans la langue. Bien que non normatif, c’est probablement délibéré de la part des auteurs. Ceux-ci ont donc choisi d’exprimer les deux propositions comme intimement liées, sans signes de ponctuation ou autres marques typographiques. Mais ils ont aussi choisi de ne pas les intégrer entre elles par un quelconque moyen syntaxique. De plus, ils ont choisi de ne pas spécifi er la relation sémantique qui s’instaure entre elles. Ce sont des marques d’une expression plus « lâche » que ne le serait le choix d’un auteur respectant les conventions de l’écrit. 51 Aux cas susmentionnés s’ajoute la catégorieI-b, où deux propositions sont juxtaposées à l’aide d’une virgule (sans mot de jonction). Cette catégorie est également bien représentée avec 57occurrences (6,9%). Ces cas se comportent de la même manière du point de vue de l’enchaînement logique des propositions, c’est-à-dire que la nature de la relation sémantique n’est pas spécifi ée. 52 Le nombre des occurrences appartenant aux catégoriesI-b etI-c, manifestant un certain desserrement textuel, est remarquable (107, soit 13% en tout). 4.2.2. CatégorieII : joncteur anaphorique 53 Un trait particulier dans ce corpus est que les jonctions à l’aide de joncteurs renvoyant anaphoriquement à la phrase ou à une partie de la phrase précédente en sont presque entièrement absentes. Une seule occurrence a été recensée, qui est l’exemple du tableau (« C’est pour cela que »). Une occurrence ne permet pas de tirer des conclusions poussées, mais il est possible qu’un joncteur anaphorique soit ressenti plus clairement comme un introducteur d’un nouveau début, ce qui encouragerait l’auteur à le faire précéder d’un point (au lieu d’une virgule ou d’une simple omission de ponctuation), contrairement à ce qui peut arriver lorsqu’aucun joncteur n’est présent (catégorieI) ou avec un joncteur non anaphorique (catégorieIII). 54 Les joncteurs anaphoriques jouent un rôle double : ils déterminent à la fois le lien logique et renvoient à quelque chose dans le texte précédent. C’est pourquoi ils créent des liens plus serrés (denses) entre les propositions que les autres joncteurs, et leur absence contribue au desserrement du texte. 4.2.3. CatégorieIII : joncteur de coordination 55 La catégorieIII, où les propositions sont au même niveau syntaxique entre elles et un joncteur est présent, constitue la deuxième du point de vue de sa taille : elle rassemble 198occurrences (24%). Cette catégorie ne présente pas de particularités notables. 4.2.4. CatégorieIV : joncteur de subordination 56 La catégorieIV réunit 52occurrences (6,3%). La catégorieIV-a (9occurrences), où une proposition introduite par un joncteur de subordination est séparée par un point, est un emploi qui s’écarte de la norme ; on ne le relève qu’avec les joncteurs que et sachant que : Discours, 23 | 2018, Varia La littératie en voie de changement : respect du genre et jonctions interpropositionnelles… 21 [10] Sachant que l’acheteur a toujours su que je n’avais jamais vu en fonctionnement l’appareil([…]) et qu’il a pris la responsabilité de l’acheter malgré tout. (2 ; 21) 57 Ici, un joncteur révèle la présence d’un axe de transfert, et le point –qui coupe la continuité entre deux propositions– n’apparaît que six fois dans le corpus 21 , ce qui montre que certaines conventions de ponctuation sont respectées dans ces lettres : un point délimite une phrase autonome 22 . L’emploi de la ponctuation n’est donc pas entièrement aléatoire, même si les cas deI-b etI-c sont devenus plus r équents que ce qu’exigeraient les règles du « bon usage » : peut-être s’agit-il plus d’omettre la ponctuation que d’en ajouter si l’on compare à la norme traditionnelle de l’écrit. 4.2.5. Catégorie V : réduction de la proposition à une forme verbale non i nie 58 Pour la catégorieV (65occurrences, soit 7,9%), la distinction entre les deux typesV-a etV-b repose sur la présence ou non d’un joncteur, mais surtout sur le fait queV-b représente presque toujours une contrainte grammaticale (voir le tableau2), alors que dansV-a, la forme non fi nie du verbe relève généralement du choix délibéré de l’auteur, contribuant ainsi à la recherche d’un style soigné. [11] [V-a] Etant actuellement, dans une situation délicate je me permets de faire appel à vous[…] (2 ; 23) [12] [V-b]Je voudrais rajouter un troisième volet à ce protocole pour clarifi er la situation :[…] (1 ; 11) 59 La seule occurrence dans la catégorieV-b qui ne représente pas une contrainte grammaticale est la suivante : [13] 5mois après environ, je reçois un recommandé de l’acheteur[…] ; me demandant donc réparation . (2 ; 21) 60 Le joncteur donc n’est pas une préposition. 4.2.6. CatégoriesVI etVII : nominalisation d’un constituant avec ou sans joncteur 61 Ces catégories, où une proposition (précédée ou non d’un joncteur) est remplacée par unSN, représentent le pôle intégratif de l’axe. De nombreux joncteurs introduisent un telSN ( sans , après , et , malgré , pour [dans le sens de « à cause de » et « en but de »], 21. Trois occurrences sur les neuf de cette catégorie sont des propositions séparées par des parenthèses : « (vu qu’elle est a son nom) » (1 ; 6). 22. Remarquons en passant que dans les écrits de nos étudiants enFLE (r ançais langue étrangère) des universités d’Åbo Akademi et de Tampere, les propositions subordonnées sont r équemment délimitées par des points. URL : http://journals.openedition.org/discours/9818 22 Soili Hakulinen, Meri Larjavaara avant , entre autres). Voici deux exemples (leSN qui suit le joncteur pourrait aussi bien être une proposition à verbe fi ni) : [14] Ma femme a décidé d’une séparation défi nitive entre nous après une rencontre avec un autre homme. (1 ; 11) [15] Pour cette conception, je lui avais apporté des diamants. (2 ; 5) 62 Il est impossible d’estimer le nombre exact de ces cas, mais l’emploi de ces constructions semble parfaitement naturel dans ces lettres. Il ne s’écarte nullement de l’usage « stéréotypé » du r ançais et semble être conforme aux habitudes de l’écrit conventionnel. La présence de ces constructions contribue à la densité des lettres. 4.2.7. Nature des joncteurs 63 Ce qui est particulièrement notable dans le corpus, c’est le choix des conj onctions ou connecteurs. Il ressort de l’étude que les auteurs des lettres ont tendance à employer des connecteurs d’un registre relativement recherché, et plusieurs connecteurs du registre neutre sont quasi absents : même si (concession) n’apparaît pas dans le corpus, parce que (cause) une seule fois et quand (temps) trois fois. Pour exprimer la cause, les auteurs des lettres utilisent le plus r équemment car (31occurrences), considéré comme « plus abstrait et moins courant que parce que » (Rey-Debove et Rey, 2011 : sous « Car ») 23 , avec (en)sachant que , étant donné que et puisque . Le participe présent est également choisi de manière récurrente (env.10occurrences) pour exprimer la cause (voir l’exemple de la catégorieV-a dans le tableau2). Par ailleurs car , au lieu d’introduire une cause, introduit parfois un commentaire énonciatif justifi ant les propos de l’auteur et explicitant le fi l de sa pensée 24 : [16] aujourdhui ma question est comment expulser son r ere car il se vante bien quil est mineur et quil nepeut etre expulser? (1 ; 12) 64 Pour la concession sont utilisés alors que et malgré . D’autres connecteurs qui n’apparaissent guère que dans la langue soutenue sont or (une fois écrit « hors », voir l’exemple[18]), à savoir que , afi n que / de et seulement (pour exprimer la restriction). Voici des exemples : [17] Etant donné que je reste au domicile conj ugal, J’ai peur qu’elle puisse me réclamer une contribution fi nancière égale à la moitié de la valeur locative. (1 ; 11) 23. Pour une comparaison de l’emploi de car et de parce que à l’oral et à l’écrit, voir Simon et Degand(2007). 24. Voir Zuff erey etal. (2018) pour une discussion des diff érents emplois de car et de parce que . Discours, 23 | 2018, Varia La littératie en voie de changement : respect du genre et jonctions interpropositionnelles… 23 [18] Mon père devait hérité de cette maison au décès de notre grand-mère hors il est partit avant elle et le testament à du être modifi é. (1 ; 20) 65 Ce caractère formel de l’écrit est sans doute aussi lié à ce discours spécialisé, le discours juridique, et à la représentation qu’en ont les auteurs des lettres. 4.2.8. Positionnement des joncteurs 66 La très grande majorité des joncteurs se trouve en début de proposition et indique donc clairement le transfert d’une proposition à l’autre. Il y a de rares occurrences d’éléments non initiaux qui indiquent les relations sémantiques entre les propositions : [19] Le r ère de mon père est légataire universel, il obtient donc une part supplémentaire (1 ; 20) [20] Après avoir refusé la bague dans un premier temps (un des anneaux navait pas la bonne couleur), jai enfi n récupéré ma bague mais elle était encore trop grande (1mois après accouchement). (2 ; 5) 67 Toutefois, généralement, les joncteurs qui relient des propositions entre elles se placent au point exact de liaison, et ne tissent pas une texture aussi solide que le feraient des joncteurs s’insérant à l’intérieur des propositions reliées (voir aussi inr a ). Le tissage reste moins serré, plus lâche, plus superfi ciel. 5. Densité / desserrement 68 Comme nous l’avons constaté, le tableau2 basé sur la théorie de jonction de Raible rend compte de l’axe de l’agrégation : les prédications sont-elles rendues par des verbes fi nis ? Quel est le degré d’intégration entre elles ? Les trois premières catégories du tableau, qui présentent chacune une organisation parataxique des propositions, recouvrent dans leur ensemble 85,8% de toutes les jonctions. Le taux des catégoriesIV etV, regroupant les jonctions avec une organisation hypotaxique, avec éventuellement une forme verbale réduite (participe ou infi nitif), ne s’élève au total qu’à14,2%. De ce point de vue, les textes du corpus se rapprochent du pôle de l’agrégation. 69 Lors de la discussion ci-dessus (dans la section4), il est devenu clair que l’axe de densité ou de desserrement rejoint l’échelle de Raible mais ne la reproduit pas, car tout ce qui contribue à la cohésion entre propositions sert à tisser la texture, qui devient plus ou moins dense. En particulier, pour parler de la densité, la métaphore du tissage est appropriée. Il faut avoir des liens de diff érents types, reliant les diff érents niveaux entre eux. Un joncteur qui présente une relation anaphorique en plus de la relation jonctive permet de créer un texte plus dense. De même, un joncteur situé en milieu de proposition tisse un texte plus dense que lorsqu’il est