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L’invention de la catastrophe au XVIII siècle : Une invention renouvelée à la croisée de la littérature, de l’histoire des sociétés et de l’histoire environnementale

Contamina, Sandra

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Kaukiainen, K., Kurikka, K., Mäkelä, H., Nykänen, E., Nyqvist, S., Raipola, J., Riippa, A. & Samola, H. (Eds) (2020). Narratives of fear and safety. Tampere: Tampere University Press, 489–502. http://urn.fi/URN:ISBN:978-952-359-014-4 L’invention de la catastrophe au xviiie siècle Une invention renouvelée à la croisée de la littérature, de l’histoire des sociétés et de l’histoire environnementale Sandra Contamina Université d’Angers La catastrophe est devenue depuis deux décennies un objet d’études dans plusieurs champs de recherche, notamment historique et esthétique. Cet intérêt scientifique pour la catastrophe s’est plus particulièrement centré sur le xviiie siècle (quoique pas exclusivement loin de là). Mais de fait c’est au xviiie que se crée en Europe une véritable pensée de la catastrophe à la faveur des réflexions philosophiques et des transformations sociétales qui caractérisent les Lumières. De telle sorte que la catastrophe peut être appréhendée comme un marqueur, Kaukiainen, K., Kurikka, K., Mäkelä, H., Nykänen, E., Nyqvist, S., Raipola, J., Riippa, A. & Samola, H. (eds) 490 Sandra Contamina un événement emblématique dans la compréhension de la transition vers l’époque moderne. Cette pensée de la catastrophe qui émerge au xviiie siècle se nourrit du spectacle de désastres naturels majeurs, parmi lesquels les tremblements de terre demeurent parmi les plus impressionnants. Nous évoquerons ici le tremblement de terre de Lima en 1746; celui de Lisbonne en 1755 et ceux de Messine et de Calabre qui eurent lieu en 1783 à quelques mois d’intervalle. Rappelons quelques faits pour prendre la mesure matérielle de ces différents cataclysmes et comprendre qu’ils aient pu retenir l’attention de leurs contemporains. Le séisme de Lima, extrêmement puissant, détruit en octobre 1746 une grande partie de la cité coloniale connue comme la Cité des Rois, le cœur de la ville et les plus beaux édifices baroques. Mais surtout un violent tsunami consécutif au séisme ravage totalement le quartier portuaire du Callao. On estime que 6000 personnes sont mortes ou portées disparues, soit un dixième des habitants de Lima (De Ribas 2011). Le tremblement de terre de Lisbonne détruit la ville le 1er novembre 1755: s’ensuivent la submersion de la partie basse de la cité par une gigantesque vague, et de terribles incendies dans les parties non inondées; on estime à 60,000 le nombre de victimes. En 1783, plusieurs secousses telluriquestouchent toute l’Italie méridionale, particulièrement Messine, en Sicile, et de l’autre côté du détroit la région de la Calabre, entre les mois de février et d’avril (entre le 1er février et le 28 mars); d’une puissance moindre que les séismes de Lima et Lisbonne, mais répétés, ces tremblements de terre suivis de tsunamis de part et d’autre du détroit de Messine, détruisent beaucoup de villes et villages et provoquent environ trois fois plus de morts qu’à Lisbonne (Mercier-Faivre & Messina 2008). Nous reviendrons plus avant 491Narratives of fear and safety L’invention de la catastrophe au xviiie siècle sur les traitements narratifs et informatifs distincts dont ces catastrophes ont fait l’objet en leur temps. Avant cela, interrogeons-nous sur ce qui permet d’affirmer que la catastrophe a été inventée au xviiie siècle. Son invention a trait à la fois à l’événement catastrophique − auquel il faut donner sens − et à la signification du mot lui-même. Autrement dit, elle concerne d’une part l’histoire du mot, qui subit au xviiie une évolution sémantique radicale (en français, en anglais, en espagnol) et d’autre part les interprétations d’ordres théologique, philosophique, scientifique qui sont faites de l’événement, avec leurs implications éthiques et esthétiques, dans le déroulement de ce siècle charnière. Aux sources étymologique et divine L’origine grecque de l’étymologique de la catastrophe est bien connue: katastrophê est un mot composé qui signifie en grec ‘bouleversement, renversement’, décomposable en strophê, ‘action de tourner, évolution’ et kata, ‘vers le bas’. La catastrophe est donc à la fois clôture et changement. Ce qui est moins connu en revanche, ce sont les motivations et circonstances précises des changements sémantiques qui affectent le mot dès le xviie siècle (O’Dea 2008). Comment expliquer que le mot, d’une spécialisation théâtrale, désignant la résolution d’une situation individuelle de tension, en vienne à devenir synonyme de désastre collectif; que de l’idée de dénouement heureux ou malheureux, le même mot en vienne à se charger de connotations exclusivement négatives. Le changement abrupt, l’énormité des effets produits ne suffisent pas à expliquer le changement de spécialisation du terme en justifiant de quelques sèmes généraux permanents. Lorsque Michel Ribon (1999) invoque la permanence du spectaculaire dans l’évolution Kaukiainen, K., Kurikka, K., Mäkelä, H., Nykänen, E., Nyqvist, S., Raipola, J., Riippa, A. & Samola, H. (eds) 492 Sandra Contamina du sens du mot catastrophe, il pense en sémioticien: selon lui, en passant de la scène de théâtre à la scène du monde, la catastrophe, d’admirable devient accablante, et interroge la dimension éthique de sa représentation (Ribon 1999, 14). Par ailleurs, certaines théories d’inspiration religieuse à portée exemplaire et moralisatrice ont pu au xviiie siècle donner une finalité didactique à la catastrophe, par la ‘terreur sacrée’ (Ribon 1999, 15) que celle-ci suscite alors. La catharsis devient expiation. Cependant, dans les usages particuliers qui sont faits du mot (en français) rien ne relève de l’évidence, et ces usages démontrent la coexistence de nombreuses acceptions, parfois chez un même auteur, et parfois même au sein d’une seule occurrence au sens indécidable (O’Dea 2008). Ce qui est certain, et remarquable, c’est que l’évolution sémantique du mot catastrophe vers son sens moderne a lieu dans un siècle particulièrement sensible aux cataclysmes. Cet intérêt prend forme dans les nouvelles modalités d’interprétation de l’événement, interprétation qui se laïcise. Encore faut-il nuancer la portée de cette laïcisation et l’entendre avec les guillemets de rigueur. Le tremblement de terre est un événement qui sème la terreur parmi les survivants et suscite une crainte permanente chez les générations suivantes. Les prédicateurs, qui donnent une interprétation fondamentalement punitive de la catastrophe, ont fait de la peur un ressort essentiel de leur argumentation: Dieu, par la catastrophe, use de la peur pour ‘rappeler les humains à la relativité de la vie terrestre’et ‘il faut être prêt à tout instant, à affronter le jugement de l’éternité’ (Mercier-Faivre & Thomas 2008, 11). Menée de façon radicale, et suivant en cela ses modèles bibliques de destruction de cités telles Sodome et Gomorrhe et d’inondation par le Déluge, l’interprétation punitive verra dans la catastrophe un châtiment divin et cherchera dès lors des boucs émissaires. Après le tremblement de terre de Lima, des 493Narratives of fear and safety L’invention de la catastrophe au xviiie siècle processions et pénitence publiques sont organisées dans la ville en ruines pour apaiser la colère divine et demander miséricorde. L’accès à ces cérémonies expiatoires est interdit aux femmes. Citant un travail de Scarlett O’Phelan, Nicolas de Ribas (2011) rappelle que, dès avant le tremblement de terre ont émergé parmi les religieux des critiques, réitérées, contre la sensualité des liméniens et particulièrement l’indécence des femmes qui suivaient alors la mode française en arborant des décolletés plongeants et des vêtements qui s’arrêtaient au coudes. Croyances populaires et fausses prophéties font bon ménage pour entretenir la peur d’une imminente destruction apocalyptique. A l’encontre de cette conception, la philosophie des Lumières instillera un autre ordre des choses en postulant que c’est la peur qui engendre les superstitions religieuses (MercierFaivre & Thomas 2008, 11). Les positionnements théologiques et philosophiques Le discours d’inspiration religieuse n’est pas toujours exempt d’une visée explicative, loin s’en faut. Car la catastrophe ramène la question du Mal au centre de la réflexion théologique, par son impossibilité à justifier la mort d’innocents. Au xviiie siècle, ce discours religieux s’infléchit, s’adoucit quant à la portée de la catastrophe-châtiment (Mercier-Faivre & Thomas 2008). Idées anciennes et idées nouvelles s’opposent souvent, se mélangent parfois en tentant de concilier une vision théocentrique du monde et une approche rationnelle nourrie d’observations naturalistes. Les théories catastrophistes de Thomas Burnet sont de ce point de vue très éclairantes (O’Dea 2008, 45): impressionné par les reliefs alpins, le théologien anglais publie en 1681 Telluris theoria sacra, Kaukiainen, K., Kurikka, K., Mäkelä, H., Nykänen, E., Nyqvist, S., Raipola, J., Riippa, A. & Samola, H. (eds) 494 Sandra Contamina ouvrage dans lequel il explique que la terre, lisse à son origine, s’est façonnée à coups de ‘ruptures brutales’ entre les deux bornes de son histoire que sont le Déluge et l’Apocalypse. Où l’on voit que la lecture même attentive du paysage est subordonnée à l’ordre biblique, et le restera au siècle suivant. Du côté des philosophes, c’est la question de la Nature que la catastrophe introduit comme un enjeu épistémologique. Michel Ribon (1999, 28−29) rappelle qu’au xviiie siècle s’opposent deux théories dans la philosophie de la Nature : ‘la théorie concentrique d’une nature idéale organisée selon un principe de perfection’ et ‘une théorie excentrique qui met l’accent sur […] la catastrophe où s’exalte la sauvagerie d’un sublime’. Ici se situeraient selon lui Voltaire, Buffon, Diderot, qui furent tous frappés par le tremblement de terre de Lisbonne. A la représentation d’une Nature idéale, née d’une vision très anthropocentrée, où la catastrophe naturelle s’apparente à la destruction d’un ordre qui la précédait, se substitue la vision plus naturaliste d’une Nature qui met l’homme au spectacle de sa puissance terrifiante. Michel Ribon (1999, 16) réintroduit ainsi la catégorie esthétique du sublime par la fascination qu’exerce la catastrophe sur les esprits, fascination qui pose dès lors un questionnement d’ordre éthique lorsque le sublime se confronte ‘aux existences humaines concrètes’. Une littérature, pour donner du sens Nous pouvons introduire à présent, après les positionnements théologiques et philosophiques, la dimension littéraire dans l’invention de la catastrophe. La narration est essentielle, de diverses façons, à la pensée catastrophique. Les tremblements de terre évoqués de Lima, de Lisbonne et de Calabre ont tous 495Narratives of fear and safety L’invention de la catastrophe au xviiie siècle suscité des textes, qu’il s’agisse de témoignages de survivants, de voyageurs de passage après l’événement ou de compte-rendus journalistiques des semaines après. Mais s’il y a visiblement dans ces récits une certaine rhétorique de l’effroi (Mercier-Faivre & Thomas 2008, 27; De Ribas 2011) qui se dégage par l’utilisation de l’hyperbole et de l’emphase, de la prétérition, d’images bibliques ou organiques pour tenter de rendre compte de l’immensité du désastre, ils ne sont pas pour autant réductibles à un discours catastrophé. Les circonstances de chaque événement et les conditions de production particulières des lettres, chroniques, poèmes, mémoires et autres relations nourrissent l’imaginaire collectif de la catastrophe en ménageant les spécificités des séismes et des désastres subséquents. Il y a quelques raisons à ce que le tremblement de terre de Lisbonne ait marqué les esprits au point de devenir la catastrophe naturelle de référence du xviiie siècle: par le nombre de morts qu’elle a provoqué (environ 60,000 personnes périrent, sur une population de 275,000 habitants), elle dépasse le désastre de Lima (où disparut ‘seulement’ un dixième de la population de la ville de 60,000 habitants); les ravages des séismes italiens, au final plus meurtriers, sont géographiquement plus dispersés ; Lisbonne conjuguait un nombre très élevé de victimes et la destruction massive d’une magnifique capitale et cour européennes. A ces aspects très concrets de l’impact meurtrier du cataclysme s’ajoute un impact symbolique, celui du désordre induit dans l’organisation sociale et étatique. Après le tremblement de terre de Lisbonne, les nouvelles qui circulent se veulent rassurantes quant au sort de la famille royale: le palais royal, qui se trouvait au bord du Tage, a été détruit mais Joseph 1er et sa famille sont sains et saufs, bien qu’ils doivent s’accommoder de conditions de vie précaires sous des tentes. L’image d’une royauté malmenée, d’un ordre hiérarchique mis en danger, a de quoi effrayer. Kaukiainen, K., Kurikka, K., Mäkelä, H., Nykänen, E., Nyqvist, S., Raipola, J., Riippa, A. & Samola, H. (eds) 496 Sandra Contamina Les tremblements de terre d’Italie de 1786, qui ont causé moins de ravages en termes de destructions urbaines, portuaires, et de déstructuration sociale, renvoient parallèlement l’image d’un désordre symboliquement moins dangereux. Quant au tremblement de terre de Lima, nous l’avons dit, les destructions matérielles sont immenses et le nombre de morts relativement peu élevés au vu de la force du séisme. C’est bien le tremblement de terre de Lisbonne qui restera dans la mémoire littéraire comme ‘l’événement monstre’ du xviiie (Quenet 2005, 350−351). A Lima comme à Lisbonne des personnalités ressortent au moment de faire face au chaos provoqué par les incendies, les risques d’épidémies, les pillages, l’absence d’approvisionnement des denrées élémentaires et l’exode des rescapés; ce sont le ViceRoi Manso de Velasco à Lima; le premier ministre, futur marquis de Pombal, à Lisbonne. Il ne s’agit pas seulement de faire l’éloge appuyé de la Vice-Royauté ou de l’État mais de montrer que les institutions ainsi incarnées remplissent pleinement leur fonction ordonnatrice. La diffusion de l’information diffère selon les circonstances. Il faut distinguer les premières nouvelles visant à informer les autorités ou gouvernements étrangers via les ambassades, des informations destinées à donner des détails aux populations; écrire pour collecter des informations et aviser les autorités, mais aussi écrire pour un lectorat désireux de connaître la vérité de la catastrophe. Les gazettes, apparues en Europe au xviie siècle, se multiplient et se diversifient au xviiie, et participent au développement d’une presse périodique d’actualité, adepte d’un certain sensationnalisme dans le traitement de l’information. Anne-Marie Mercier-Faivre (2008, 231−249) a montré comment, en l’absence de nouvelles en provenance de Calabre et de Sicile, les gazettes ont suppléé ce silence par une mise en scène de leur propre attente afin d’entretenir l’intérêt de leurs lecteurs. 497Narratives of fear and safety L’invention de la catastrophe au xviiie siècle Cette visée informative-là invente une écriture sur la catastrophe qui intéresse les conditions de production et surtout de réception des informations. A la source disons historique, les témoignages directs rendent compte des détails vécus et d’une nécessité de transmettre leur ressenti dans une écriture pleine de pathos (De Ribas 2011). Confrontées à un chaos a priori indescriptible et indéchiffrable, ces premières relations tentent de remettre de l’ordre dans les sentiments et les esprits de leurs auteurs: c’est ici sans doute que se noue la différence entre une écriture sur la catastrophe et une écriture de la catastrophe, dans cette convergence du compte-rendu factuel, du ressenti personnel et de la quête de sens. La réappropriation de l’événement catastrophique par les écrivains s’inscrit dans la continuité d’une écriture de la catastrophe, avec les spécificités propres du projet littéraire (Mercier-Faivre & Thomas 2008, 25) : ‘peu [d’écrivains] se sont risqués au xviiie à écrire sur la catastrophe en inventant une forme et un style qui lui conviennent’. Le fait exceptionnel serait en effet un frein à l’écriture totalement inventive. S’il y a bien une stylistique du récit catastrophique, il n’y a pas de forme narrative propre à la catastrophe. Dans son projet de dessiner une esthétique de la catastrophe, Michel Ribon revient sans cesse à la dramatisation de la représentation catastrophique, inhérente à la notion même: ‘L’art projette [sur la catastrophe] sa lumière propre en nommant et en qualifiant de telles forces, comme s’il se proposait de les enfermer dans la scansion, le vocabulaire et la grammaire de son discours et de ses images, ou dans l’organisation de leurs mises en scène. (1999, 15).