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Sociocriticism XXXVII-1|2023 Tensiones y renovaciones del canon literario y crítico en Centroamérica y el Caribe hispano Désenclaver la bibliothèque des aïeules: critiques féminines et féministes du canon littéraire cubain Opening up the library of grandmothers: female and feminist critiques of the Cuban literary canon Abriendo la biblioteca de las abuelas: críticas femeninas y feministas al canon literario cubano D’ORLANDO Natacha http://interfas.univ-tlse2.fr/sociocriticism/3449 Electronic reference D’ORLANDO Natacha, «Désenclaver la bibliothèque des aïeules: critiques féminines et féministes du canon littéraire cubain», Sociocriticism [Online], XXXVII-1|2023, Online since 06 octobre 2023, connection on 19 octobre 2023. URL: http://interfas.univ-tlse2.fr/sociocriticism/3449
Désenclaver la bibliothèque des aïeules: critiques féminines et féministes du canon littéraire cubain Opening up the library of grandmothers: female and feminist critiques of the Cuban literary canon Abriendo la biblioteca de las abuelas: críticas femeninas y feministas al canon literario cubano D’ORLANDO Natacha OUTLINE RÉFECTIONS D’UN PANORAMA INCOMPLET: RÉÉVALUER L’HISTOIRE LITTÉRAIRE DE CUBA CRITIQUE DE LA CRITIQUE: LUISA CAMPUZANO ET LA RÉCEPTION DES «DAMES DE LA HAVANE» VIGILANCES FÉMINISTES ET LACUNES DES CONTRE-CANONS TEXT C’est à par tir des der nières dé cen nies du XX siècle que s’ac cé lère, sur la scène de la cri tique cu baine, le mou ve ment de contes ta tion d’un canon lit té raire jugé an dro cen trique1. De puis 1980, à l’in té rieur et en de hors de l’île, ren contres et pu bli ca tions se mul ti plient afin de contes ter la chro no lo gie lit té raire par tielle selon la quelle les femmes n’au raient que tar di ve ment et fai ble ment par ti ci pé à la vie lit té raire cu baine (Rodríguez, 2020). En pra tique, les mondes aca dé miques et mi li tants dé clinent alors, à un rythme plus élevé que lors des dé cen‐ nies pré cé dentes, une série d’évé ne ments cen trés sur les écri tures fé mi nines : en 1990 se dé roule la pre mière ren contre cubanomexicaine au tour du thème «Mujer y li te ra tu ra», sous le pa tro nage de la Casa de las Amé ri cas, l’année sui vante s’ouvre une pre mière «chaire de la femme» à l’Uni ver si té de la Ha vane tan dis que, entre 1993 et 1994, la cher cheuse Nara Araújo tient, au sein du dé par te ment de Lettres de cette même uni ver si té, le pre mier sé mi naire sur le dis‐ cours lit té raire fé mi nin (González, 2015; Cam pu za no, 2004). Dans la théo rie, ce re nou vel le ment de la cri tique s’éta blit en plu sieurs temps, sur la base d’un élar gis se ment pro gres sif de l’ap proche du canon: on 1e
Désenclaver la bibliothèque des aïeules: critiques féminines et féministes du canon littéraire cubain tente, d’abord, de ré ins crire des écri vaines mé con nues dans la bi blio‐ thèque des clas siques, puis de re pen ser plus lar ge ment les mo da li tés d’éta blis se ment du canon avant, enfin, d’in ter ro ger la né ces si té même de ce pro ces sus de sé lec tion par fois dé crié pour son ar bi traire. Cet élar gis se ment re pose donc sur un re tour per ma nent de la cri tique sur ellemême, sur un désir ex pli cite de dé ran ger les mises en ordres an té rieures du pay sage lit té raire de l’île et d’of frir un re gard ré flexif sur les par tia li tés de la cri tique et les zones d’ombre de sa pré ten due ob jec ti vi té. Ce re nou veau de la cri tique est éga le ment am pli fié, comme l’ana lyse Raiza Rodríguez dans un riche ar ticle de 2020, par l’ap port de la cri tique fé mi niste et des re cherches en études de genre qui, à par tir de la fin du XX siècle, ap portent un souffle nou veau à l’ap proche des ob jets lit té raires à Cuba, au prix de quelques po lé‐ miques et ten sions mé tho do lo giques (Araújo, 1996; Araújo, 1997; Sar‐ mien to, 2003; Rodríguez, 2020). La cri tique du canon consti tue en effet l’un des axes prin ci paux de la théo rie lit té raire fé mi niste des XX et XXI siècles, soit pour ana ly ser les mé ca nismes de cette «pré dis‐ po si tion dé fa vo rable à l’égard des femmes dans le pro ces sus de consti tu tion du canon», soit pour «re mettre en ques tion les cri tères mêmes de l’éva lua tion» lit té raire (Bahar et Cossy, 2003, p.6)2. À la suite, no tam ment, des tra vaux d’Elaine Sho wal ter sur les lit té ra tures bri tan niques (1977), un large chan tier de ré flexion s’est amor cé au tour de la place des écri vaines sur la scène des lit té ra tures na tio nales, d’abord, et mon diales en suite, chan tier dont plu sieurs cher cheuses cu baines se sont sai sies donc au tour nant du XXI siècle (Ro bin son, 1986). e e e e S’il est né ces saire de sai sir l’in fluence de cette cri tique nordaméricaine et ouesteuropéenne dans le pay sage aca dé mique et mi li‐ tant de l’île ca ri béenne, il ap pa raît aussi que l’his toire de cette re fonte du canon cu bain n’est pas tout à fait so luble dans celle des autres es‐ paces lit té raires mon diaux. L’en semble des dé bats aux quelles les uni‐ ver si tés nordaméricaines furent aux prises dans les dé cen nies 1980 et 1990, et que l’on dé signe (non sans em phase) comme les Canon Wars (Gates, 1992), ne se trans plan tèrent pas par fai te ment, ni dans leur in ten si té, ni dans les concepts mo bi li sés, au sein du monde aca‐ dé mique cu bain. C’est ce que rap pelle no tam ment San dra MonetDescombey Hernández dans l’ar ticle qu’elle consacre à l’« afroféminisme et [l’]écri ture cri tique à Cuba» (2015). In ter ro geant l’usage 2
Désenclaver la bibliothèque des aïeules: critiques féminines et féministes du canon littéraire cubain du terme «afrocubain», l’au trice rap pelle (en men tion nant la po si‐ tion du poète Ni co las Guillén), que le pré fixe «afro» peut ap pa raître comme re don dant si l’on admet que l’ad jec tif «cu bain» «si gni fie déjà un mé lange de plu sieurs ori gines cultu relles ras sem blées dans le pro‐ ces sus de créo li sa tion amé ri cain puis trans cul tu rées » (MonetDescombey Hernández, 2015, p.72). Cela n’est pas à dire que Cuba (et son champ lit té raire) se rait un es pace par fai te ment éga li taire dans les pra tiques et tout à fait postracial dans ses réa li tés. Plu tôt, cela in‐ dique que le pré fixe ignore le fait que la na tion s’est, de puis la Ré vo lu‐ tion cas triste, consti tuée en dis cours comme un état multiracial et éga li taire, quand bien même les faits contestent sou vent cet af fi chage po li tique. Dans cette pers pec tive,noir cir le canon lit té raire cu bain ne re lève pas d’une cri tique ra di cale de ses fon de ments, puisque l’af fi‐ chage est déjà celui d’une so cié té multiraciale. Le geste s’ins crit plu‐ tôt dans un pro jet d’élar gir le canon pour le faire cor res pondre à l’idéal af fi ché par le dis cours ré vo lu tion naire. Il s’agit donc, comme le for mule la cher cheuse à pro pos de Nancy Morejón, de «re mettre en cause les po si tions de cer tains in tel lec tuels qui consi dèrent comme ac quises la re con nais sance du Noir dans la so cié té cu baine ac tuelle ou la prise en compte des ra cines afri caines dans les cultures afroaméricaines, ce qui reste en core à prou ver dans cer taines ré gions, par fois même à dé fi nir et à re ven di quer » (MonetDescombey Hernández, 2015, p.75). En outre, du fait de la scis sion entre lit té ra‐ tures in su laires et lit té ra tures dia spo riques3, du fait de la po si tion spé ci fique de Cuba au sein de la «Ré pu blique mon diale des Lettres» (Ca sa no va, 2008), l’ap proche du canon put s’éta blir à par tir de deux es paces: on put en effet ana ly ser, d’une part, l’ins crip tion des œuvres cu baines dans le canon hispanoaméricain éta bli de puis l’Amé rique du Nord (Brown et John son, 1998; Grod man, 2016) et, de l’autre, l’éta‐ blis se ment d’un canon na tio nal dans le champ lit té raire in su laire. Ce der nier point in vite éga le ment à en vi sa ger l’ins crip tion des écri‐ vain·es dia spo riques (et par fois an glo phones) au sein du canon lit té‐ raire na tio nal (Kel ler, 1992). Enfin, il im porte d’éta blir une dis tinc tion entre les dif fé rents pro jets (cri tiques ou créa tifs) tou chant aux lit té ra‐ tures fé mi nines de Cuba, dont toutes ne concernent pas di rec te ment, im mé dia te ment ou d’égales ma nières la res sai sie du canon. La cri‐ tique d’une his to rio gra phie lit té raire an dro cen trée, l’ar chéo lo gie des œuvres ou bliées, l’iden ti fi ca tion d’une tra di tion lit té raire fé mi nine ou l’in ven tion de nou velles poé tiques fé mi nines ou fé mi nistes pour ‐
Désenclaver la bibliothèque des aïeules: critiques féminines et féministes du canon littéraire cubain suivent bien un but com mun, fé mi ni ser le champ lit té raire cu bain, mais elles ne s’adressent pas de la même ma nière, en convo quant le même ou tillage ar gu men ta tif, à l’objet «canon» et aux mé ca nismes d’ins ti tu tion na li sa tion qui le fa çonnent. Ce sont ces dif fé rentes spé ci‐ fi ci tés que nous ten te rons ici de gar der à l’es prit en re tra çant une brève his toire cri tique de l’ap proche fé mi nine et fé mi niste du canon à Cuba. RÉ FEC TIONS D’UN PA NO RA MA IN COM PLET: RÉ ÉVA LUER L’HIS ‐ TOIRE LIT TÉ RAIRE DE CUBA Au pre mier lieu de cette res sai sie de l’his toire et du canon lit té raire cu bain se trouve un re cen se ment de ses ab sentes, une sorte d’antidécompte qui semble se dé rou ler de deux ma nières. Une par tie des écri vaines –en par ti cu lier les écri vaines noires– font état d’un dés‐ œu vre ment, d’une im pres sion de dé nue ment qui les sai sit lors qu’elles se mettent en quête de leurs aïeules lit té raires. Dans «Imago y es cri‐ tu ra de la mujer negra en el Ca ribe», Nancy Morejón confesse par exemple être bien en peine lors qu’il s’agit de ré pondre aux uni ver si‐ taires et jour na listes qui l’in ter rogent sur ses mo dèles lit té raires (Morejón, 2005). Quand les écri vaines afroaméricaines peuvent selon elle re tra cer leur gé néa lo gie auc to riale, par exemple en cé lé brant la fi gure tu té laire de Phil lis Wheat ley, poé tesse afroaméricaine du der‐ nier XVIII , Nancy Morejón se pré sente comme une «or phe line lit té‐ raire»: «Huér fa na de madre li te ra ria, sentía un vacío im men so en un pa sa do ape nas exis tente» (p.152). Face à ce dés œu vre ment pre mier, Nancy Morejón pro pose d’in ven ter une tra di tion lit té raire dont la source se rait en par tie orale, fa mi liale et extralittéraire. Elle trace ainsi les contours d’un canon per son nel (en dépit du ca rac tère oxy‐ mo rique de l’ex pres sion) et trouve dans des fi gures fé mi nines nonauctoriales ses propres mo dèles es thé tiques. Ainsi, outre la fi lia tion poé tique qui la lie au poète Nicolás Guillén, Morejón évoque sa dette in tel lec tuelle à l’égard de sa mère, qu’elle dé signe dans un en tre tien de 2012comme le «mo dèle de [sa] poé sie»: «Siempre hablo de mi madre no tanto porque haya contri bui do a que yo exis tie ra sino porque ella es todo un canon para mi poesía» (Morejón, 2012, p.193). 3 e
Désenclaver la bibliothèque des aïeules: critiques féminines et féministes du canon littéraire cubain Cette re con nais sance d’un hé ri tage par ti cipe d’un mou ve ment plus gé né ral –et que l’on re con naît no tam ment dans le reste des lit té ra‐ tures noires des Amé riques– de re dé fi ni tion de la tra di tion et de l’hé‐ ri tage lit té raires audelà des li mites de la lit té ra ture. Ainsi procèdent également, par ex emple, Alice Walker dans In Search of Our Mother’s Garden (Walker, 1984) ou la bar badi enne Paule Mar shall avec son art‐ icle «From The Poets in the Kit chen» (Mar shall, 1983). Dans ces trois cas, les écri vaines font de leurs mères les mo dèles d’une tra di tion créa trice qui, s’ex pri mant dans d’autres do maines que la lit té ra ture, n’en in forme pas moins leurs propres concep tions es thé tiques et construc tions poé tiques (l’art du jar di nage chez Wal ker, celui de la dis cus sion in for melle chez Mar shall). Du côté des écri vaines, donc, ce dés œu vre ment pre mier, cette «grande ca rence» («gran ca ren cia») pour re prendre l’ex pres sion de Mirta Yáñez (2000) conduit à hy bri der hé ri tages lit té raires et hé ri tages fa mi liaux et à trou ver en de hors de la lit té ra ture des mo dèles pour leur propre créa tion. Ces pre mières pro po si tions re posent sur une vi sion in di vi duelle du canon, qui in ter‐ roge moins les mé ca nismes de l’ins ti tu tion na li sa tion des œuvres que celle de l’in cor po ra tion des hé ri tages au sein d’une tra di tion lit té raire en voie de consti tu tion. Du côté cri tique et aca dé mique, les der nières dé cen nies du XX siècle ont vu se mul ti plier les pro po si tions qui ré éva luent la place des écri‐ vaines pas sées dans l’his toire lit té raire de l’île. Selon les textes et les pro jets, ces ins ti ga trices pro posent des lec tures neuves, offrent un ou tillage cri tique sup plé men taire pour abor der les œuvres ou s’at‐ tèlent, tout sim ple ment, à les rendre à nou veau ma té riel le ment dis‐ po nibles. En pre mier lieu, donc, le tra vail se porte sur l’ac ces si bi li té ma té rielle et la vi si bi li té élar gie de textes jugés mé con nus et, par tant, peu uti li sables ou ca no ni sables. C’est en ce sens que Mirta Yáñez et Ma ry lin Bobes, à l’ori gine de l’ou vrage Es ta tuas de sal: cuen tis tas cu‐ ba nas contemporáneas en 1998, conçurent l’or ga ni sa tion de leur re‐ cueil. Dans une note sur l’édi tion de l’œuvre, Mirta Yáñez ex plique en effet pour quoi elle pré fère la dé si gner comme un pa no ra ma plu tôt que comme une an tho lo gie: 4e Un PA NO RA MA no es una antología, aunque son pa rientes cer ca nos. En una antología hay –o debe haber– un cri te rio de selección ex ‐ cluyente. En este PA NO RA MA, la in ten cio na li dad ha sido re cons truir el pro ce so de la voz nar ra ti va fe me ni na cu ba na, con la mayor in clu si ‐
Désenclaver la bibliothèque des aïeules: critiques féminines et féministes du canon littéraire cubain vi dad po sible, que per mi ta se guir el dis cur so en su de sar rol lo histórico. Por su pues to, en un PA NO RA MA tam bién hay elec ciones (libres). (Yáñez et Bobes, 1998, p.7-8) En re fu sant de pré sen ter son tra vail comme une an tho lo gie, Mirta Yáñez dit sa ré ti cence à l’égard du pro ces sus de sé lec tion des œuvres col lec tées, préa lable pour tant né ces saire à l’éta blis se ment d’un re‐ cueil. Puis qu’il a bien fallu aux deux au trices conve nir de cri tères pour pro duire un ou vrage rai son né, elle af fiche l’ob jec tif pre mier de Es ta‐ tuas de salde la ma nière sui vante: col lec ter, com pi ler puis ex po ser un large échan tillon des écri tures cu baines du se cond XX siècle : «La pri me ra tarea des pués de tomar concien cia de la exis ten cia de un cuer po li te ra rio es mos trar lo.» (Yáñez et Bobes, 1998, p.8). Pour cette rai son, les au trices semblent neu tra li ser par tiel le ment la ques‐ tion de la va leur lit té raire au pro fit d’une sé lec tion pu re ment for melle des œuvres com pi lées. Aussi, ex plique Yáñez, pour ront être étu diées dans Es ta tuas de sal toutes les au trices ayant pu blié au moins une œuvre com plète ou, pour cer taines, ayant vu l’une de leurs nou velles ré com pen sée par un prix lit té raire. Le tra vail de Yáñez et Bobes se pré sente donc en par tie comme un pré am bule à la ré vi sion du canon: en élar gis sant le champ de la vi si bi li té des écri tures fé mi nines–ce que si gnale l’image du pa no ra ma–, elles tra vaillent à le consti tuer en un cor pus consé quent dont une par tie pour ra, à terme, être in té grée au canon na tio nal cu bain. Comme elles, de nom breuses cher cheuses se sont, de puis 1980, at te lées à une col lecte ar chéo lo gique des textes du passé, soit par le pa no ra ma soit, plus sou vent, par l’an tho lo gie cri‐ tique. Les re cueils cri tiques de lit té ra tures fé mi nines se sont ainsi mul ti pliés, à la fois pour vi si bi li ser les œuvres qui le consti tuent et pour ré flé chir à leurs rap ports aux tra di tions, qu’il s’agisse d’iden ti fier des tra di tions lit té raires fé mi nines ou d’ana ly ser la par ti ci pa tion des au trices à des mou ve ments et cou rants lit té raires pas sés. Mirta Yáñez le fait ellemême dans son re cueil Cu ba nas a capítulo, paru en 2000 puis aug men té d’une se conde ver sion, soustitrée Se gun da tem po ra‐ da, en 2012. Son tra vail d’an tho lo gi sa tion n’éva cue pas, précisonsle, un re gard cri tique sur la lettre des œuvres et Yáñez s’ef force de res ter sen sible aux dis tinc tions entre ces dif fé rents écrits, entre les ten ta‐ tives d’in no va tions (dans la forme ou les re pré sen ta tions) et les ré cits plus conven tion nels, no tam ment. Parmi les pu bli ca tions ma jeures par ti ci pant de cette nou velle ap proche des lit té ra tures cu baines, ci ‐ 5 e
Désenclaver la bibliothèque des aïeules: critiques féminines et féministes du canon littéraire cubain tons no tam ment La Nar ra ti va fe me ni na cu ba na 1923-1958 de Su sa na Mon te ro (1989); Las Mu cha chas de la Ha ba na no tie nen temor de Dios de Luisa Cam pu za no (2004) ou en core La Nación íntima de Zaida Ca‐ pote Cruz (2008). On peut en outre y ajou ter les tra vaux pu bliés hors de Cuba, no tam ment dans le contexte nordaméricain, comme le riche ou vrage A Place in the Sun: Women Wri ters in TwentiethCentury Cuba que fit pa raître Ca the rine Da vies en 1998. La cri tique lit té raire tra vaille ici à amen der la bi blio thèque des clas siques cu bains en ré or ga ni sant ses zones de vi si bi li té et d’in vi si bi li té, d’ac ces si bi li té et d’in ac ces si bi li té et en of frant un dis po si tif cri tique et édi to rial suf‐ fi sant pour en ga ger ou ren for cer leur sai sie aca dé mique. CRI TIQUE DE LA CRI TIQUE: LUISA CAM PU ZA NO ET LA RÉ ‐ CEP TION DES «DAMES DE LA HA VANE» La cri tique, il faut le noter, ne se contente pas de pos tu ler qu’un a prio ri né ga tif tou chant au genre des écri vaines au rait conduit à leur se con da ri sa tion au sein de l’his toire lit té raire ins ti tu tion na li sée. Pour beau coup, elle cherche aussi dans les textes les élé ments (gé né riques, thé ma tiques, poé tiques) à l’ori gine du mé pris, tan tôt neutre, tan tôt hos tile, qu’ils sus ci tèrent au près de la cri tique. Le tra vail ar chéo lo‐ gique se scinde dès lors en deuxparts in ter dé pen dantes: à l’ar chéo‐ lo gie des textes re trou vés, relus, re pu bliés et nou vel le ment com men‐ tés, s’ad joint une ar chéo lo gie des contextes, la quête d’une ex pli ca‐ tion sociohistorico-littéraire aux més usages du passé4. Ce chan tier s’ancre tout à fait dans le pay sage de la cri tique lit té raire fé mi niste: Elaine Sho wal ter ne fai sait pas au tre ment quand elle iden ti fiait la ma‐ nière dont les ro man cières bri tan niques furent en cou ra gées à pra ti‐ quer un éven tail res treint de genres lit té raires ou à trai ter une pa lette ré duite de su jets, avant d’être pré ci sé ment dé criées pour la pré ten‐ due étroi tesse de leur lit té ra ture (Sho wal ter, 1977). Ainsi pro cède par exemple Asunción Homo Del ga do, qui dé cor tique dans «Ale ga tos a la representación: el canon poé ti co fe me ni no cu ba no desde sus orígenes hasta la Avel la ne da » (1993) une sé lec tion des ar gu ments convo qués par la cri tique lit té raire pour jus ti fier l’ins crip tion de 6
Désenclaver la bibliothèque des aïeules: critiques féminines et féministes du canon littéraire cubain quelques poé tesses, et l’ex clu sion d’une large par tie d’entre elles au sein du canon poé tique cu bain. Luisa Cam pu za no fait de même dans un ar ticle de 1992 consa cré à la mar quise Jústiz de Santa Ana, qu’elle dé signe comme « la pre mière écri vaine cu baine » et dé crit en ces termes: Voy a ha blar con el de sa fue ro de los neófitos, de la pri me ra es cri to ra cu ba na, poco o nada co no ci da en Cuba, porque el carácter trans gre ‐ sor de sus tex tos y de su per so na le concitó la animadversión de sus contemporáneos y aun de es tu dio sos pos te riores que in ten ta ron dis ‐ mi nuir la, igno rar la, es ca mo tear la o que, sim ple mente, no se preo cu ‐ pa ron por ella. (Cam pu za no, 1992, p.307) Luisa Cam pu za no s’ar rête dans cet ar ticle sur le contexte de pro duc‐ tion et sur les modes de ré cep tion de «Do lo ro sa mé tri ca expresión del sitio y en tre ga», poème en dé ca syl labes à to na li té pam phlé taire, et d’un texte non moins cri tique contre le pou voir es pa gnol, «Me mo‐ rial di ri gi do a Car los III por las señoras de la Ha ba na ». Les deux écrits furent com po sés à La Ha vane en 1762 et pu bliés ano ny me ment (pour le pre mier) et col lec ti ve ment (pour le se cond). Le Me mo rial, au‐ tour du quel règne un cer tain nombre d’in cer ti tudes, no tam ment sur l’iden ti té de ses au trices, fut ré di gé en ré ac tion au siège de la Ha vane et au bref pas sage de Cuba sous pa villon bri tan nique5. En dépit de nom breuses in cer ti tudes, les deux textes sont gé né ra le ment at tri‐ bués, en par tie ou in té gra le ment, à la mar quise Jústiz de Santa Ana. 7 Avec «Las mu cha chas de la Ha ba na no tie nen temor de Dios», Luisa Cam pu za no dé cor tique l’équi libre fra gile entre un ton pro vo ca teur (par exemple, dans la com pa rai son entre le cou rage des com bat tants es claves et l’apa thie des gé né raux de l’armée) et des ten ta tives d’apai‐ se ment dis cur sifs (no tam ment par l’af fi chage d’une mo des tie et d’une pu deur fé mi nine dans l’adresse). En pa ral lèle, Cam pu za no ana lyse le dis po si tif de délégitimation de cette pa role po li tique pré coce dans les com men taires contem po rains et ul té rieurs du texte. Elle re vient no tam ment sur les cri tiques adres sées aux res pon sables du «Me mo‐ rial», de ma nière gé né rale, et à la mar quise Bea triz de Jústiz, en par‐ ti cu lier. Les «femmes de la Ha vane» furent en effet très tôt ac cu sées de mal séance: on leur re proche des po si tion ne ments po li tiques in‐ dignes de leur genre et les ac cuse d’avoir contre ve nu à la pu deur dis‐ crète qu’au raient dû leur im po ser leur re li gion, leur hon neur, leur 8
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Désenclaver la bibliothèque des aïeules: critiques féminines et féministes du canon littéraire cubain NOTES 1 Les der nières dé cen nies du XX siècle per mettent d’in ten si fier et d’ac cé‐ lé rer des dy na miques pré exis tantes, elles ne les font pas ap pa raître. Pen‐ sons no tam ment aux dé bats en ga gés, dès le XIX siècle, au tour du pa trio‐ tisme et de la cu ba ni dad des écri vaines cu baines, qui in ter rogent par ex ten‐ sion leur ins crip tion parmi les clas siques de la lit té ra ture post in dé pen dance puis ré vo lu tion naire. Les tra vaux consa crés à la poé tesse Ger tru dis Gómez de Avel la ne da en four nissent de nom breux exemples. Née à Cuba en 1814, Gómez de Avel la ne da vécut en Es pagne à par tir de 1836. Aussi son iden ti té d’écri vaine cu baine fit elle fré quem ment l’objet de po lé miques, d’au cuns consi dé rant son œuvre comme n’étant pas re pré sen ta tive de l’es prit de la cu ba ni dad (par exemple Vi tier, 1958) quand d’autres rap pellent son im por‐ tance et sa pos té ri té pour l’his toire lit té raire de l’île (voir en par ti cu lier Cruz, 1973; Al za ga, 1975; Al za ga & Núñez, 1979; Car los, 1970). Sur la ques tion de l’au to ri té lit té raire concer nant les textes d’Avel la ne da, voir éga le ment Albin, 2004. 2 Le canon semble en effet, dans une large part de ces tra vaux, être saisi comme un objet mul ti forme et peu cir cons crit. La cri tique du canon peut à la fois se for mu ler à l’égard du pro ces sus (édi to rial, cri tique, aca dé mique) dis tin guant cer tains textes sur la base d’une va leur lit té raire jugée su pé‐ rieure. Mais elle peut éga le ment prendre le canon comme un en semble d’ob‐ jets, une bi blio thèque des clas siques que la cri tique fé mi niste tra vaille ra alors à amen der ou à ré or ga ni ser. En ce sens, nous in ter ro ge rons ici le canon à la fois comme un pro ces sus de re con nais sance et comme un en‐ semble de textes jugés clas siques, dont les re pré sen ta tions sont ré gu liè re‐ ment mises en cause par la cri tique fé mi niste. 3 Du fait de la si tua tion po li tique et his to rique de Cuba, une large par tie de la lit té ra ture cu baine est en effet pro duite endehors de l’île, soit dans le cas d’exils per ma nents soit en rai son de mi gra tions plus ponc tuelles et moins po li tiques (Rojas, 1999). Or, comme le rap pelle no tam ment Am bro sio For net, à me sure que croissent les pro duc tions extrainsulaires se pose, d’abord, la ques tion de l’ins crip tion de ces œuvres au canon na tio nal et, en suite, celle de l’émer gence d’un canon dia spo rique in dé pen dant (For net, 2002. Voir aussi ÁlvarezBorland, 1998). e e
Désenclaver la bibliothèque des aïeules: critiques féminines et féministes du canon littéraire cubain 4 Ce tra vail s’éta blit éga le ment hors du champ aca dé mique et lit té raire stric te ment cu bain. Pen sons par exemple, pour le contexte es pa gnol, aux tra vaux de Susan Kirk pa trick sur les écri vaines ro man tiques (1989). 5 Dans le contexte de la Guerre de Sept Ans, La Ha vane est sou mise en 1762 à un siège de deux mois et demi, qui se ter mine par la red di tion de Juan de Prado Por to car re ro, ca pi taine gé né ral de l’île, li vrant la ville à la puis‐ sance co lo niale bri tan nique. Cette oc cu pa tion s’achève onze mois plus tard, à la fa veur du Trai té de Paris, qui re dis tri bue lar ge ment les pos ses sions co‐ lo niales et res ti tue Cuba à la cou ronne es pa gnole. C’est cette red di tion mi li‐ taire et po li tique que condamnent les au trices du «Me mo rial». ABSTRACTS Français C’est à par tir des der nières dé cen nies du XXe siècle que s’ac cé lère, sur la scène de la cri tique cu baine, le mou ve ment de contes ta tion d’un canon lit‐ té raire jugé an dro cen trique. De puis 1980, à l’in té rieur et en de hors de l’île, ren contres et pu bli ca tions se mul ti plient afin de contes ter la chro no lo gie lit té raire par tielle selon la quelle les femmes n’au raient que tar di ve ment et fai ble ment par ti ci pé à la vie lit té raire cu baine (Rodríguez, 2020). Si ce mo‐ ment cri tique est in fluen cé par les vifs dé bats qui se jouent, alors, dans les uni ver si tés nordaméricaines, l’his toire de cette re fonte du canon cu bain n’est pas tout à fait so luble dans celle des autres es paces lit té raires mon‐ diaux. La cri tique d’une his to rio gra phie lit té raire an dro cen trée, l’ar chéo lo‐ gie des œuvres ou bliées, l’iden ti fi ca tion d’une tra di tion lit té raire fé mi nine ou l’in ven tion de nou velles poé tiques fé mi nines ou fé mi nistes pour suivent bien un but com mun, fé mi ni ser le champ lit té raire cu bain, mais elles ne s’adressent pas de la même ma nière, en convo quant le même ou tillage ar gu‐ men ta tif, à l’objet « canon » et aux mé ca nismes d’ins ti tu tion na li sa tion qui le fa çonnent. Ce sont ces dif fé rentes spé ci fi ci tés que nous ten tons ici d’ana ly‐ ser en re tra çant une brève his toire cri tique de l’ap proche fé mi nine et fé mi‐ niste du canon à Cuba et en iso lant cer tains de ses fon de ments ar gu men ta‐ tifs. English The last dec ades of the 20th cen tury saw the ac cel er a tion of a move ment on the Cuban crit ical scene to chal lenge a lit er ary canon deemed an dro‐ centric. Since 1980, both in side and out side the is land, meet ings and pub lic‐ a tions have mul ti plied to chal lenge the par tial lit er ary chro no logy ac cord ing to which women were only late and weakly in volved in Cuban lit er ary life (Rodríguez, 2020). If this crit ical mo ment is in flu enced by the lively de bates, then tak ing place in North Amer ican uni ver sit ies, the his tory of this re cast‐ ing of the Cuban canon is not en tirely sol uble in that of other global lit er ary
Désenclaver la bibliothèque des aïeules: critiques féminines et féministes du canon littéraire cubain spaces. The cri tique of an an dro centric lit er ary his tori ography, the ar chae‐ ology of for got ten works, the iden ti fic a tion of a fem in ine lit er ary tra di tion or the in ven tion of new fem in ine or fem in ist po et ics all pur sue a com mon goal - to fem in ize the Cuban lit er ary field - but they do not ad dress the ob‐ ject "canon" and the in sti tu tion al iz a tion mech an isms that shape it in the same way, using the same ar gu ment at ive tools. It is these dif fer ent spe‐ cificit ies that we at tempt to ana lyze by tra cing a brief crit ical his tory of the fem in ist ap proach to the canon in Cuba. Español Fue en las úl ti mas dé ca das del siglo XX cuan do cobró fuer za en la es ce na crí ti ca cu ba na el mo vi mien to de im pug na ción de un canon li te ra rio con si‐ de ra do como an dro cén tri co. Desde 1980, tanto den tro como fuera de la isla, pro li fe ra ron en cuen tros y pu bli ca cio nes que cues tio na ban la cro no lo gía li‐ te ra ria par cial según la cual las mu je res sólo han de sem pe ña do un papel tar dío y menor en la vida li te ra ria cu ba na (Ro drí guez, 2020). Si bien este mo men to crí ti co es tu vo in flui do por los ani ma dos de ba tes que te nían lugar en las uni ver si da des nor te ame ri ca nas de la época, la his to ria de esta re vi‐ sión del canon cu bano no es del todo so lu ble en la de otros es pa cios li te ra‐ rios del mundo. La crí ti ca a una his to rio gra fía li te ra ria an dro cén tri ca, la ar‐ queo lo gía de obras ol vi da das, la iden ti fi ca ción de una tra di ción li te ra ria fe‐ me ni na y la in ven ción de nue vas poé ti cas fe me ni nas o fe mi nis tas com par ten un ob je ti vo común - feminizar el campo li te ra rio cubanopero no abor dan el ob je to del "canon" y los me ca nis mos de ins ti tu cio na li za ción que lo con for‐ man de la misma ma ne ra, uti li zan do las mis mas he rra mien tas ar gu men ta ti‐ vas. Son estas di fe ren tes es pe ci fi ci da des las que in ten ta mos ana li zar aquí tra zan do una breve his to ria crí ti ca de la apro xi ma ción fe mi nis ta al canon en Cuba. INDEX Mots-clés Cuba, Féminisme, Histoire littéraire, Littérature; Réception Keywords Cuba, Feminism, Literature, Literary History, Reception Palabras claves Cuba, Feminismo, Historia literaria, Literatura, Recepción AUTHOR
Désenclaver la bibliothèque des aïeules: critiques féminines et féministes du canon littéraire cubain D’ORLANDO Natacha Docteure en Littérature générale et comparée & Études de genre. UMR LEGS (Laboratoire d’Études de Genre et des Sexualités. Natacha d’Orlando a soutenu en 2022 une thèse de littérature générale et comparée intitulée «Des apories de la filiation au rêve de l’a-filiation: mauvaises mères, orphelines et nullipares dans les littératures caribéennes féminines.» Cette thèse, menée à l’Université Paris 8 sous la direction de Nadia Setti, examine les enjeux liés à la transmission généalogique dans le contexte des Caraïbes contemporaines, à travers l’étude de quelques œuvres de l'Antiguaise Jamaica Kincaid, de la Cubaine Cristina García, des Guadeloupéennes Maryse Condé et Gisèle Pineau et de l’Haïtienne Edwidge Danticat. Elle a co-dirigé avec Pauline Amy de la Bretèque l’ouvrage Paysages littéraires: nature, écologie, écocritique dans les littératures caribéennes, paru en 2023 aux éditions Classiques Garnier.