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LES SPECTRES DU TOTALITARISME DANS LES PARTICULES ÉLÉMENTAIRES THE SPECTRA OF TOTALITARISM IN THE ELEMENTARY PARTICLES David BOUCHER Université de Montréal, Canadá [email protected] Mots-clés: Houellebecq, totalitarisme, Mai 68, anticipation, dystopie, utopie Résumé : Le roman d’anticipation Les Particules élémentaires de Michel Houellebecq s’intéresse au moment culturel et politique que fut Mai 68, tout en imaginant les conséquences de cette révolution dans un proche avenir totalitaire peuplé de posthumains. Infl uencé par Auguste Comte et par Aristote, l’auteur développe dans le prologue le concept de «mutation métaphysique», où il évoque implicitement un moment historique de rupture et de transition, qu’il associe ensuite dans le roman à diff érents enjeux de la postmodernité, de la décadence et du monde dystopique de demain. À l’aide des outils théoriques propres à la sociocritique (intertextualité et interdiscursivité), et aussi en regard de diff érents enjeux narratologiques, est mise en lumière la vision catastrophiste de l’évolution historique et biologique signée Michel Houellebecq. Keywords : Houellebecq, totalitarianism, May 1968, anticipation, dystopia, utopia
30 Sociocriticism 2016 - Vol. XXXI, 1 Abstract: Th e dystopian novel Atomised, by Michel Houellebecq, focuses on the cultural and political upheaval of May 1968. Th e author projects the consequences of this revolution in a totalitarian future populated by post-humans. Drawing from the writings of sociologist Auguste Comte and of Aristotle, the author develops in the prologue a concept of “metaphysical mutation“ conjuring up implicitly this historic moment of rupture and transition, which the author then associates in the plot with various issues of postmodernity, decadence and the totalitarian world of tomorrow. With the help of theoretical tools often used in sociocriticism (intertextuality and interdiscursivity), and also in the light of diff erent narratological issues, it is possible to highlight this catastrophic vision of the historical and biological evolution. Palabras clave : Houellebecq, totalitarismo, mayo del 68, anticipación, distopía, utopía Resumen: La novela de anticipación Las partículas elementales de Michel Houellebecq se interesa por al momento cultural e histórico de mayo de 1968, al mismo tiempo que plantea las imaginarias consecuencias de esta revolución en un futuro totalitario próximo, poblado de post-humanos. Infl uenciado por la sociología de Augusto Comte y el fi lósofo Aristóteles, el concepto de “mutación metafísica” propuesta en el prólogo, evoca implícitamente ese momento histórico de ruptura y transición que el autor asocia luego en la novela a diferentes cuestiones de la postmodernidad, la decadencia y el mundo distópico del mañana. Con la ayuda de herramientas teóricas propias a la sociocrítica (intertextualidad e interdiscursividad), al mismo tiempo que bajo la mirada de diferentes valores narrativos, es posible poner en evidencia esta visión catastrófi ca de la evolución histórica y biológica que afi rmaba Michel Houellebecq. L’AVENIR TERRIBLE La phrase d’ouverture de la somme philosophique de Hannah Arendt intitulée Les origines du totalitarisme témoigne d’une lucidité pessimiste qui annonce presque une catastrophe à venir: «Rien ne caractérise mieux les mouvements totalitaires en général, et la gloire de leurs leaders en particulier, que la rapidité surprenante avec laquelle on les oublie et la facilité surprenante avec laquelle on les
31 Les spectres du totalitarisme dans LES PARTICULES ÉLÉMENTAIRES remplace» (Arendt, 2002: 611). L’enfant terrible de la littérature française contemporaine, Michel Houellebecq, prix Goncourt 2010, propose une œuvre aux accents dystopiques où se révèle comme une ombre et presque euphoriquement un monde totalitaire nouveau genre et en puissance. Cela est démontrable en abordant l’ensemble du récit sous l’angle de la sociocritique, et ce, afi n de mettre en lumière, pour reprendre les mots d’Edmond Cros, «un point d’intersection de deux axes, un axe vertical et un axe horizontal» (Cros, 2003:57), à savoir intertextualité et interdiscursivité. Les relations intertextuelles entre le prologue des Particules élémentaires et la pensée d’Auguste Comte seront d’abord analysées, tout en appuyant ce rapprochement par un commentaire sur la forme générale du roman; l’interdiscours transhumaniste des personnages principaux, indissociable du libéralisme hédoniste décrié par l’auteur, ainsi que la question du «qui parle?» au sein de la narration seront ensuite explorés dans un deuxième et troisième temps, pour mieux révéler la vision catastrophiste signée Michel Houellebecq. 1. L’ÉTAT TOTALITAIRE Dès le prologue des Particules élémentaires (1998), le narrateur évoque l’idée d’une mutation métaphysique, selon une explication qui n’est pas étrangère à la pensée d’Auguste Comte,1 que le narrateur cite à quelques reprises dans le roman: À l’époque où vécut Djerzinski, on considérait le plus souvent la philosophie comme dénuée de toute importance 1 À ce sujet, voir l’articlede George Chabert, qui met en lumière diff érents rapprochements à faire entre la vie et la pensée de Comte et Les particules élémentaires (Chabert, 2002: 187-204).
32 Sociocriticism 2016 - Vol. XXXI, 1 pratique, voire d’objet. En réalité, la vision du monde la plus couramment adoptée, à un moment donné, par les membres d’une société détermine son économie, sa politique et ses mœurs. Les mutations métaphysiques – c’est-à-dire les transformations radicales et globales de la vision du monde adoptée par le plus grand nombre – sont rares dans l’histoire de l’humanité. Par exemple, on peut citer l’apparition du christianisme. […] Lorsque le christianisme apparut, l’Empire romain était au faîte de sa puissance; suprêmement organisé, il dominait l’univers connu; sa supériorité technique et militaire était sans analogue; cela dit, il n’avait aucune chance. Lorsque la science moderne apparut, le christianisme médiéval constituait un système complet de compréhension de l’homme et de l’univers; il servait de base au gouvernement des peuples, produisait des connaissances et des œuvres, décidait de la paix comme de la guerre, organisait la production et la répartition des richesses; rien de tout cela ne devait l’empêcher de s’eff ondrer (Houellebecq, 2010:7-8). Deux rapprochements avec le Discours sur l’Esprit positif d’Auguste Comte s’imposent au sujet de cet extrait-clé du prologue pour en révéler la teneur et les enjeux intertextuels. Premièrement, comme l’a évoqué autrement l’étude de George Chabert, les mots du narrateur, pour ne pas dire son raisonnement, ne sont pas sans rappeler la théorie comtienne des trois états: l’état théologique, caractéristique de notre civilisation lorsque le religieux régissait l’ensemble des mœurs (comme par exemple au Moyen Âge); l’état métaphysique, qui s’est manifestée dans la société européenne alors que le philosophique cherchait à répondre aux grandes questions du devenir humain (comme par exemple durant les Lumières); l’état
33 Les spectres du totalitarisme dans LES PARTICULES ÉLÉMENTAIRES positif, où la science s’imposa défi nitivement comme référent ou valeur ultime durant le XIXe siècle en Occident: Suivant cette doctrine fondamentale, toutes nos spéculations quelconques sont inévitablement assujetties, soit chez l’individu, soit chez l’espèce, à passer successivement par trois états théoriques diff érents, que les dénominations habituelles de théologique, métaphysique et positif pourront ici qualifi er suffi samment, pour ceux, du moins, qui en auront bien compris le vrai sens général. Quoique d’abord indispensable, à tous égards, le premier état doit désormais être toujours conçu comme purement provisoire et préparatoire; le second, qui n’en constitue réellement qu’une modifi cation dissolvante, ne comporte jamais qu’une simple destination transitoire, afi n de conduire graduellement au troisième (Comte, 2002:6). Deuxièmement, Houellebecq pastiche volontairement et sans ironie la langue du sociologue: sur le plan stylistique, la description vise l’objectivité et non pas la littérarité; il dévie mimétiquement et reprend simultanément à son compte mots, idées et articulations conceptuelles comtiennes, comme en fait foi sa brève analyse du déclin du christianisme médiévale en Europe («Lorsque la science moderne apparut, le christianisme médiéval constituait un système complet de compréhension de l’homme et de l’univers […].»), laquelle est en lien direct avec un autre extrait du Discours sur l’Esprit positif: Ce système ayant été, depuis la fi n du Moyen Âge, comme il l’est encore, le principal point d’appui social de l’esprit métaphysique, soit d’abord contre la théologie, soit ensuite aussi contre la science, on conçoit aisément que les classes
34 Sociocriticism 2016 - Vol. XXXI, 1 qu’il n’a pu développer doivent se trouver, par cela même, beaucoup moins aff ectées de cette philosophie transitoire, et dès lors mieux disposées à l’état positif (Comte, 2002:44). Tous ces parallèles permettent un dernier constat : en matière d’histoire, l’idée de transition, de transformation ou de mutation caractérise autant l’analyse de Comte que celle de Houellebecq, chez qui elle constituera la substance même, le tissu de l’intrigue des Particules élémentaires. Eff ectivement, un peu à la manière du sociologue français, qui évoque l’idée de diff érentes phases à l’intérieur même de chaque état (le fétichisme, dans son acceptation anthropologique, par exemple, serait une phase de l’état théologique), Houellebecq décrira négativement l’état positif du monde contemporain dans sa transition vers une phase nouvelle,2 ou plutôt vers un autre état possiblement dystopique: la posthumanité. 2 Il est pertinent de noter que le personnage principal, dans les pages de son journal, évoque en ces termes cette idée de phase : « Aucune mutation métaphysique, devait noter Djerzinski bien des années plus tard, ne s’accomplit sans avoir été annoncée, préparée et facilitée par un ensemble de mutations mineures, souvent passées inaperçues au moment de leur occurrence historique. Je me considère personnellement comme l’une de ces mutations mineures» (Houellebecq, 2010:179). L’épilogue abonde dans le même sens, tout en démontrant que les coupes et la compréhension du processus historique chez Comte et chez l’auteur ne sont pas les mêmes, ce dernier étant aussi infl uencé par les penseurs de la décadence, comme Spengler par exemple: «[…] c’est ainsi que l’histoire humaine, du XVe au XXe siècle de notre ère, peut essentiellement se caractériser comme étant celle d’une dissolution et d’une désagrégation progressives» (Houellebecq, 2010:309). À ce sujet, voir l’articlede Kim Doré, quitraite de ces questions selon l’angle du concept d’évolution (Doré, 2002: 67-83).
35 Les spectres du totalitarisme dans LES PARTICULES ÉLÉMENTAIRES Le terme «métaphysique», crucial pour comprendre la nature de la mutation, doit toutefois être compris à la lumière d’Aristote et non pas de Comte, bien que ce dernier l’utilise pour élaborer sa philosophie de l’histoire. Le philosophe grec la défi nit comme suit: «Il y a une science qui étudie l’être en tant qu’être et les attributs qui lui appartiennent essentiellement. Elle ne se confond avec aucune des sciences dites particulières, car aucune de ces autres sciences ne considère en général l’être en tant qu’être [...]» (Aristote, 2003: 21-24). Aristote considérait la métaphysique comme la philosophie première, ses deux grandes branches étant l’ontologie, l’étude de l’existence («l’être en tant qu’être»), et l’épistémologie, l’étude de la connaissance, où penser le sujet et l’objet permet de fournir une réponse à la question: «Qu’est-ce que connaître et quelles sont ses implications?» L’approche ontologique est liée à l’analyse du changement – accidentel ou substantiel – dans sa relation à la permanence; l’idée de mutation métaphysique chez Houellebecq (décrite comme «transformations radicales et globales de la vision du monde adoptée par le plus grand nombre») se présente indéniablement comme un changement substantiel. Comme le font remarquer plusieurs critiques, cette notion philosophique présente dans Les particules élémentaires trouve en partie son corrélat – pour ne pas dire son tremplin – dans la période de révolte de Mai 68, dont le but était de liquider les anciennes valeurs et qui a donné naissance, entre autres, à la mouvance New Age. Par diff érents aspects, le roman évoque cette phase de transformation sociale en l’exécrant et en démontrant simultanément qu’elle fut l’une des conditions sine qua non pour l’avènement d’un nouvel état historique à la fois inquiétant et euphorisant: l’ère de la posthumanité. L’épilogue est sans équivoque dans son analyse sociologique du phénomène lorsqu’elle se réfère à Hubczejak, un scientifi que qui jouera un rôle crucial dans l’avènement de cette nouvelle ère:
36 Sociocriticism 2016 - Vol. XXXI, 1 De l’avis général, le véritable trait de génie d’Hubczejak fut cependant, par une appréciation incroyablement précise des enjeux, d’avoir su retourner au profi t de ses thèses cette idéologie bâtarde et confuse apparue à la fi n du XXe siècle sous l’appellation de New Age. Au-delà du répugnant mélange d’écologie fondamentale, d’attraction pour les pensées traditionnelles et le “sacré“ qu’il avait hérité de sa fi liation avec la mouvance hippie et la pensée d’Esalen, le New Age manifestait une réelle volonté de rupture avec le XXe siècle, son immoralisme, son individualisme, son aspect libertaire et antisocial; […] il constituait en réalité un puissant appel à un changement de paradigme (Houellebecq, 2010:311). Bien que la toute fi n du récit célèbre le triomphe du posthumain, l’avènement de ce dernier est, tout au long du roman, discrètement associé à un futur «état totalitaire» (dans le sens comtien du terme), fruit d’un Occident hyperscientifi que condamné par les vecteurs de changements qui le caractérisent désormais: la décadence hédoniste soixante-huitarde, l’amoralité individualiste et le néolibéralisme économique triomphant, autant de symptômes de la « société érotique-publicitaire où nous vivons » (Houellebecq, 2010:161). La poétique de l’œuvre invite tacitement le lecteur à cette prise de conscience. Dans sa dimension formelle et actantielle, Les particules élémentaires confi rme l’avènement de ce nouvelétat historique, pour mieux dire que la rupture culturelle opérée durant les années 1960 a ouvert la porte à une rupture dans l’idée même de nature humaine, comme en témoigne de façon symptomatique à cette époque la pensée de la French Th eory, pour reprendre les mots de Cusset. L’organisation générale de l’œuvre en trois grandes sections relate symboliquement,
37 Les spectres du totalitarisme dans LES PARTICULES ÉLÉMENTAIRES par les titres desdites sections et par leur contenu, les étapes et les misères de la mutation métaphysique en lien avec l’idée de rupture et, de surcroît, de dictature. Le royaume perdu raconte les déboires des années soixante / soixante-dix par l’enfance et l’adolescence malheureuses des deux personnages principaux, les deux demi-frères Bruno et Michel Djerzinski, tous deux victimes de parents postmodernes davantage intéressés par leur réussite personnelle et leur bien-être individuel que par l’éducation de leurs enfants; Les moments étranges évoque la condition déshumaine et les misères sexuelles de Bruno et Michel à l’âge adulte dans le monde contemporain (la fi n des années 1990, date de sortie du roman): le premier est un professeur de littérature déchu qui fantasme sur ses élèves et fréquente les camps de nudisme en quête d’escapades sexuelles et le deuxième est un biologiste brillant qui, dans le désert de sa vie émotive, contribuera à l’avènement de la posthumanité, avant de se suicider, comme pour mieux signifi er la fi n de l’Homme; Illimité émotionnel se veut une anticipation du futur, et évoque la solution fi nale à cette humanité souff rante, déboussolée et individualiste, à savoir la mise en pratique des théories de Michel Djerzinski relatives aux particules élémentaires, qui mèneront à la disparition de l’humanité. Autrement dit, cette structure générale tripartite relève d’une pensée utopique problématique, vaguement résumable de la façon suivante : les changements et bouleversements des années 1960-1970 (phase cruciale de la mutation métaphysique, selon la lecture sociologique du narrateur), de concert avec l’avènement d’une société de consommation hédoniste, individualiste et plus encore, ont plongé l’Occident dans un «présent décadent», fait de moments étranges; tout cela fut le prétexte, voire l’opportunité, pour inventer un futur illimité, infi ni, un nouvel état de l’être humain, celui du surhomme éternel. Aux fi gures de Comte et d’Aristote vient donc s’ajouter celle de Nietzsche.
44 Sociocriticism 2016 - Vol. XXXI, 1 autre détour théorique s’impose, cette fois-ci avec Gilles Marcotte, sociocriticien québécois, qui a analysé les expérimentations narratives du roman au Québec des années 1960-1970. Il a entre autres choses démontré que la lecture du texte social par la littérature était directement liée aux eff ets de sens formels et narratifs qu’elle met en place comme un livre ouvert sur le monde et sa rumeur : Il va de soi – ou il devrait aller de soi – que la lecture, faite par un roman, de la réalité sociale ou du texte social est marquée de façon décisive par les formes, par les conventions qu’il adopte; et que ces formes, ces conventions portent déjà un sens, du seul fait de leur emploi. Le roman de la troisième personne et du passé simple (le Bonheur d’occasion de Gabrielle Roy) par exemple, implique une vision de la société qui n’est pas celle du roman à la première personne (L’Avalée des avalés de Réjean Ducharme) (Marcotte, 1989:154). La «vision de la société» proposée dans Les particules élémentaires est celle d’un point de vue unique, la forme et le projet du texte se voulant tantôt balzaciens, tantôt fl aubertiens. Dans une perspective herméneutique, et considérant que Houellebecq écrit après l’avènement des totalitarismes du XXe siècle (avec une référence directe à Dzersinski dans son roman), le démiurge-narrateur peut facilement se confondre avec la fi gure du dictateur, c’est-à-dire avec celui qui ordonne et dicte le récit, comme pour mieux dire de quoi demain sera fait. L’épilogue est tout aussi éclairant à ce sujet, car il confi rme en quelque sorte cette intuition de dictée/diktat d’une façon tout à fait originale. En situant l’énonciation dans le futur (et non pas à
45 Les spectres du totalitarisme dans LES PARTICULES ÉLÉMENTAIRES l’époque contemporaine), le roman indique implicitement que tout est décidé «d’avance» dans la perspective narrative du texte autant que dans celle de la technocratie qui s’y dessine. À la manière d’un deus ex machina, cet épilogue révèle aussi le vrai visage du narrateur, à savoir l’übermensch(du poème liminaire) qui aura triomphéde l’homo sapiens sapiens : « Aux humains de l’ancienne race, notre monde fait l’eff et d’un paradis. Il nous arrive d’ailleurs parfois de nous qualifi er nous-même – sur un mode, il est vrai, légèrement humoristique – de ce nom de “dieux“ qui les avait tant fait rêver» (Houellebecq, 2010:316). Admis généralement comme une voix objective ou comme un complice du lecteur derrière lequel se cache vaguement l’auteur (c’est l’un des apports de l’art du roman chez Balzac5), le narrateur de cette autofi ction se trahit à maints égards, à commencer par le poème liminaire du prologue. En eff et, le «nous»qui s’y révèle (bien avant l’épilogue) comporte d’emblée sa part de mensonges, dans la plus pure tradition des leaders démagogues que furent Hitler et Staline: Ce que les hommes d’autrefois ont quelquefois pressenti au travers de leur musique,/Nous le réalisons chaque jour dans la réalité pratique./Ce qui était pour eux du domaine de l’inaccessible et de l’absolu,/Nous le considérons comme 5 Les exemples d’intrusions du narrateur balzacien sont connus et nombreux, comme par exemple dans cet extrait tiré d’Illusions perdues, où l’impératif lancé par le narrateur semble être celui de l’auteur: «À cet aspect, Lucien reçut un coup à la poitrine, à cet organe encore mal défi ni où se réfugie notre sensibilité, où, depuis qu’il existe des sentiments, les hommes portent la main, dans les joies comme dans les douleurs excessives. Ne taxez pas ce récit de puérilité!» (Balzac, 1996:182-183).
46 Sociocriticism 2016 - Vol. XXXI, 1 une chose toute simple et bien connue./Pourtant, nous ne méprisons pas ces hommes […] (Houellebecq, 2010:9). En matière de langage, la poésie est l’art de la précision et la dernière phrase est ici d’une importance capitale, car elle dit faux. En eff et, le mépris caractérise l’ensemble de la narration des Particules élémentaires: souvent marqué par la ruse du style indirect libre cher à Flaubert (cela est surtout vrai avec le personnage de Bruno, chez qui le glissement subtil vers la langue misogyne semble ici et là pris en charge par le narrateur), le commentaire méprisant de la narration abonde dans cette œuvre, comme cela a été évoqué précédemment avec les extraits relatifs à Sollers ou au New Age. Le lecteur est ainsi en droit de douter du paradis vanté par ce «nous» qui n’est pas sans rappeler le Nous autres de Zamiatine, archétype du roman d’anticipation qui aura dénoncé le totalitarisme soviétique naissant, le nous communiste aliénant. À la fois touchante et suspecte, la dédicace fi nale de l’excipit – «Ce livre est dédié à l’homme» (Houellebecq, 2010:317) – marque d’ailleurs d’un point fi nal l’intrigue, autant celle du roman que celle de l’humanité, signe évident que l’issue du meilleur des mondes houellebecquien s’avèreous’avèrera pire que celui décrit dans le 1984 d’Orwell… LA FIN À la fois dysphorique et euphorique, le roman Les particules élémentaires s’intéresse aux conséquences de Mai 68 dans un proche avenir totalitaire: l’avènement du posthumain, sorte de cauchemar rêvé par l’utopie scientifi que. Il vise à décrire, voire à décrier, ce moment historique de rupture et de transition, que l’auteur associe à diff érents enjeux de la postmodernité, de la décadence, du nihilisme, pour mieux dire virtuellement le totalitarisme à naître. Ce
47 Les spectres du totalitarisme dans LES PARTICULES ÉLÉMENTAIRES diagnostic et ce tableau du futur émergent d’abord d’un conceptclé, celui de mutation métaphysique, qui dialogue autant avec le positivisme comtien qu’avec la métaphysique d’Aristote : idée à comprendre selon une dynamique historique de la rupture et du bon en avant, elle renvoie autant à un système de phases ponctuelles qu’à la constitution d’un état autre, dans le sens ontologique du terme. Ce diagnostic passe aussi par l’interdiscours tanshumaniste des personnages – dont l’enthousiasme laisse présager le pire: la fi n de l’humanité – et par une narration qui révèle la fi gure du dictateur, ce «nous» anonyme dont la vérité clame le triomphe de sa propre volonté. Pour revenir aux mots d’Arendt, l’œuvre de Houellebecq oblige une relecture du concept même de totalitarisme, afi n d’éviter que l’histoire de l’humanité ne se termine une fois pour toute par un happy end mensonger. BIBLIOGRAPHIE ARENDT, Hannah (2002), Les origines du totalitarisme, Paris: Quatro / Gallimard. ARISTOTE (2003), Métaphysique, Paris: Rin. BAKHTINE, Mikhaïl (2008), L’œuvre de François Rabelais et la culture populaire au Moyen Âge et sous la Renaissance, Paris: Tel / Gallimard. BALZAC, Honoré de (1996), Illusions perdues, Paris: Folio. BARTHES, Roland (1972), Le degré zéro de l’écriture suivi de Nouveaux Essais critiques, Paris: Seuil / Points. CHBERT, Georges (2002), «Michel Houellebecq, lecteur d’Auguste Comte», Revue romane, 37 (2), p.187-204. COMTE, Auguste (2002), Discours sur l’Esprit positif, Montréal: Les classiques des sciences sociales. CROS, Edmond (2003), La sociocritique, Paris: L’Harmattan.
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