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Sénèque et la philosophie de l'histoire

André, Jean Marie

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André, Jean Marie

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Faventia 1711, 1995 27-37 Séntque et la philosophie de l'histoire* Jean Marie André Professeur de Philologie Latine i 1'Université Paris IV-Sorbonne Data de recepció: 8/9/1994 Sommaire Fatum et déterminisme Ordre du monde. universel Theodicée et providence La relation de Sénbque avec l'historiographie est complexe et problématique. Doté, par sa formation cclibérale>> d'une forte culture historiographique, i1 était aussi le fils d'un ccrhéteur,, qui a exploité abondamment dans ses Controverses les exempla de la guerre civile et de la République. On a tendance B majorer la critique sénéquienne de l'historiographie' et B restreindre sa curiosité au devenir de la civilisation (lettres LXXXVIII et s.). L'étude de F.J. Kühnen, Seneca und die romische Geschichte, Koln, 1962, a peu renouvelé la question, iniflnirnent plus vaste. Sénbque ayant apporté une contribution B la chute de la Republique2 et B l'historiographie de Claude, mCme avec des partis pris idéologiques et politiques, i1 faudra faire le point sur l'étendue de sa curiosité historiographique; i1 conviendra ensuite de situer sa ccphilosophie de l'histoire>> par rapport B la tradition nationale (la ccthéologie civile>> codifiée par Varron et Tite-Li~e)~ et les devanciers plus ou moins tributaires de l'idéologie philosophique, un Polybe, un Salluste. On rencontrera 21 chaque instant, sans que les perspectives se confondent, la dimension politologique de Sénbque. " Text de la conferhcia pronunciada a la UAB el 5 de maig de 1994 dins el aCicle de conferbncies grans autors de la literatura cllssica~~. 1. Pour la critique de I'historiographie -problkme négligé par M.T. GRIFFIN et M. ROZELAAR, cf. infra-, voir ANDRB, J.M. Recherches sur l'Otium romain, Ann. Litt. Université de Besan~on, vol. 52, Paris, 1962, p. 67; pour les histoires de la civilisation inspirées par le Portique: N. POHLENZ, Die Stoa, Geschichte einer geistigen Bewegung, Gottingen, 1978, I, p. 303 s. (2 peine effleuré); K. REINHARDT, Posidonius, RE, 34. Halbb., 1953, col. 805 s. (13.Kulturgeschichte); M. LAFFRANQUE, Poseidonios d'Apamée, Paris, 1964, p. 494 s. 2. GRIFNN, M.T.: Seneca, aphilosopher in politics, Oxford, 1976, p.182-201 (Seneca on the fall of the Republic). 3. ANDRE, J.M.: Le si2cle d'Auguste, Paris, 1974, p.147-159. 28 Faventia 1711. 1995 Jean Marie André Passons rapidement sur les Consolations: leur catalogue d'infortunes et des deuils illustres a une valeur purement parénétique; les protagonistes de la violence, Marius, Sylla, les Gracques, éclairent uniquement la communis hominum condicio. C'est dans les Dialogues et dans les Lettres4 qu'apparait une réflexion philosopique sur l'historie. On pourrait démontrer que la curiosité historiographique de Sénkque, romanocentrique, trahit un rétrécissement géographique et une limitation diachronique, malgré le sens des diversités ethnologiques et sociologiques. L'étruscologie des Quaestiones naturales5, 11, exclut toute référence B la destinée historique du peuple étrusque, qui a marqué Posidonius: i1 se limite B la fulgurum scientia. MCme lacune, pour l'égyptologie, malgré les allusions du De superstitione, malgré le <<De Nilo>> des Questions naturelles, IV, malgré l'obscur trait6 De situ et sacris Aegyptiorum, 21 l'endroit des empires successifs de la Vallée du Nil6. Si l'exemple d7Alexandre est privilégié parmi les conquérants -suivant en cela Tite-Live et les écoles de rhétorique7-, l'impérialisme athénien inspire (Cons. Marc. XVII) une trks brkve mention: Syracuse reflkte comme un miroir cela puissance athénienne brisée)). La diachronie des impérialismes, théorie de TroguePompée, a peu marqué Sénkque. On a été amené B limiter le champ de la curiosité historique de Sénkque. Estce une raison pour prCter au philosophe une hostilité théorique a l'historiographie? Certains auteurs modernes ont exagéré la portée des critiques développés dans la Préface des Questions naturelles8, 111, qui opposent l'historiographie, inutile et désespérante, B la ccphilosophie morde>>. La vérité oblige B dire que le moraliste, dans son systbme des artes, notamment dans la lettre LXXXVIII, n'a gukre distingué l'érudition historique pure dans sa critique de la studiorum liberalium uana ostentatio (epist. LIX.15); sa censure frappe autant la mythologie légendaire que l'historiographie objective: le célkbre chapitre XIII du De breuitate uitae souligne la vanité des détails chronologiques (l'intégration de 1'Aventin au pomoerium entre janvier 49 et janvier 50), mais en m&me temps la valeur des donnés de civilisation (les naues codi~ariae)~. Si l'on revient sur le texte des Questions naturelles, i1 apparaitra que l'historiographie revCt une signification ambigue: d'une part, elle constitue une chronique 4. K~HNEN, OP cit., p. 88; J.M. ANDRE, aSén2que et la chute de la République,, Bulletin de 1'Association Guillaume Budé (Colloque de Dijon), 2, juin 1990, p. 192-193. 5. Nat.quaest. 11.32 sq. et 47-49. 6. M.T. GRIFFIN, op.cit., p.43-47, pass. 7. J.M. ANDRE, Alexandre le Grand,mo&le et repoussoir du prince (d'Auguste b Néron) Coll.Latomus, vo1.209, Bruxelles, 1990 (Neronia IV, Alejandro Magno, modelo de 10s emperadores romanos), p. 14-15. 8. Nat.quaest. m. Pr. 5 sq. Cf. cornmentaires de D.VOTERO, Questioni naturali di Lucio Anneo Seneca, Classici Latini, Torino, UTET, 1989, p. 380-382. 9. Sur l'ensemble de la question, aprks F. GIANCO'TTI, Cronologia dei Dialoghi di Seneca,Torino,l957, p. 369 s. @our le consensus sur l'extension pomériale de 4950, p. 392). Mise au point sur ((Historicité et diachronieu, dans J.M. ANDRE, Séngque: ((De breuitate uitae~, .De constantia sapientisn,nDe tranquillitate animiu,aDe atio,), Aufstieg und Niedergang der Romischen Welt, D.36.3, Berlimew York, 1989, p. 1726-1728. Séneque et la philosophie de l'histoire Faventia 1711, 1995 29 complaisante de la violence militaire, qui s'oppose B l'oeuvre de beauté des dieux: elle représente une anti-création. Mettons l'accent sur le $ 5 de la Préface: si le r6le determinant est concédé aux acta regum extemomm, les peuples jouent leur rhle, comme victimes et comme auteurs de la violence; d'autre part, l'opposition entre la norme éthique et la triste réalité (s 7) permet d'unifier l'aventure des souverains et celle des peuples sous la rubrique des <<choses humainesn (5 10): soumises B la uarietas ($9: [. . .] uarietas non priuatarum tantum domuum, quae leuis casus impeLlit, sed publicarum [. . .I), elles illustrent une omnipotence de la ccfortune,, dont i1 faudra appronfondir le sens: Sénbque l'a auparavant dégagée dans les malheurs de la famille julio-claudienne, n'était qu'ici i1 a en veu les catastrophes des familles régnantes (regna), et qu'il les lie aux avatars de leurs <<empires>>; en effet, le m&me contexte associe, sous la rubrique de la fragilité, fortuite ou fatale, les regna ex injimo coorta arrivées B un apogée, et les uetera imperia effondrés in ipsoflore, <<en pleine floraison>>. Cette diuisio allusive, aprbs l'exemple des abrigandagesn macédoniens (§ 5), méritera une exégbse. Sénbque ~évble une autre limite absolue i la pratique de l'historiographie, mais non i la méditation historique: le refus de la neutralité, de l'<<objectivitb, de l'histoire sine ira et studio telle que l'ont définie, avant le moraliste, Cicéron et les historiem latinslO. I1 est vrai qu'ils n'ont pas toujours respecté le pacte d'objectivité, et qu'ils ont souvent compost en termes romanocentriques et nationalistes la chronique du populus princeps. Pour Sénbque, l'histoire n'est pas neutre, pas plus la chronique complaisante de la violence militaire que l'interprétation normative des acta individuels et collectifs: on y reviendra. Dans ce domaine deux cas de partialité s'imposent i l'examen: l'image donnée de Mécbne et l'image donnée de l'empereur Claude. L'auteur de cette conférence a eu l'occasion d'étudier S2ndque diffamateur de Méc2nel1, le refus de prendre en compte, dans la personnalité du ministre d'Auguste, l'énergie politique, voire militaire, qui équilibre le <<dandysme>>, l'ccépicurisme>>, et la protection éclairée des grands talents contemporains, qui compense les échecs de la création personnelle et les impuissances esthéthiques: Sénbque n'a retenu des fragments de Mécbne qu'une anthologie de mauvais goGt, de baroquisme impénitent, tout come i1 a ravalé, dans 1'Apocoloquintose12, la culture libérale de Claude. Un colloque récent sur Claude de Lyon, empereur romain (Paris, 1992), a permis de relever que Sénbque, aggravant les traits pathologiques du prince, obliuio, inconsiderantia, uarietas, saeuitia13, etc., a enrichi par vindicte posthume le catalogue des cruautés de Claude sans tenir compte des complots et 10. Cf. M. R~VBA~D, Cicéron et l'histoire romaine, Paris, 1953, I, p. 9-24, pass., J.M. ANDRE-A.Hus, L'histoire ri Rome, Paris, 1974, p.15 s. (Cicéron); p. 42 s. (Salluste); p. 73 s. (Tite-Live --auteur de la formule populusprinceps, dans Préf. 3 sq.). 11. J.M. ANDRB: Mécene, essai de biographie spirituelle, Paris, 1967, p. 19-22. 12. Apocol. V. 4 et XII. 3. 13. Ces données rnajeures du portrait suétonien de Claude (Claud. XV.l; XXXIV.l prolongé par XXXVIII.l sur ira atque iracundia; XXXIX.l) ne viennent pas de Sénkque. Nous avons montré au Colloque aClaude de Lyon, empereur rornainn que Sénbque, qui donne des cruautés de Claude un catalogue extensif, rnéconnait ou déforrne la politique sociale et le grand dessein politique de Claude. 30 Faventia 1711. 1995 Jean Marie André conjurations, et déformé totalment la politique ccsociale>> de l'empereur, notamment en matibre d'extension de la ciuitas et du ius honorum. Si Sénbque n'a pas inspiré directement le portrait de Claude tracé par suétone14, qui le connait peu, i1 n'en a pas moins apporté sa contribution i la naissance d'une opinion publique anticlaudienne, et le fait est d'autant plus remarquable qu'hostile au tyran et au monstre Gaius, le philosophe faisait partie du ccclainn de Germanicus, avant d'Ctre exili par Claude en Corse. I1 sera certes intéresant d'explorer, au niveau de l'étiologie historique, les causes de particularité sénéquienne, le moralisme, le traditionalisme romain (dans le cas de Mécbne surtout), mais le fait brut reste irrécusable. Les violences de l'histoire, des Questions naturelles, 111, aux Lettres, illustrent la malfaisance des conquérants, bellicistes fanatiques et maniaques: Hannibal, vaincu mais non soumis, rejoint Philippe et Alexandre, en qui Sénkque, comme Lucain, voit un abrigand>>15. Or l'aventure des empires illustre, Zi un niveau de constatation purement phénoménologique, celes alternatives de la fortunen -les alternae vices rerum-. La réflexion ne va pas trbs loin, mCme si l'on voit se profiler derribre la constatation l'idées d'une hybris liée la nimia felicitas, i la Fortuna o aux dieux: Iniri non potest numerus quammulta (imperia) ab aliis fracta sint. Nunc cum maxime deus extruxit alia, alia submittit, nec molliter ponit, sed ex fastigi0 suo nullas habitura reliquias iactat (NQ, 111, Pr. 9). L'allusion vise pCle mCle tous les impérialismes défunts, dérisoires i l'échelle cosmique, mais plut6t le monde grec et Carthage que les impérialismes orientaux. Le propos se situe sur le plan du conformisme théologique, sans réflexion profonde sur l'ordre du monde et le gouvernement de l'histoire. Sénbque ignore, par romanocentrisme, les impérialismes orientaux que ~ro~ue-~ompée'~ et Timagbne ont replacés dans un systeme diachronique qui inclut I'imperialisme romain. Ministre de Néron, qui a eu en charge la guerre d'Arménie et le probleme parthe, i1 ne croit plus le royaume parthe en phase d'expansion; les mentions des Mbdes et des Perses se révblent diffuses dans les Dialogues et dans les Lettres, et difficiles i séparer du souvenir des conquérants ou des souverains ccheureux>>, gdtés par la faveur provisoire du sort, la felicitas, les Cyrus, les Darius, les Crésus17. La cesagesse des nationss rejoint ici les vérités courantes sur la condition humaine: la grande opposition entre une Fortuna irréductible i la volonté humaine, nom vulgaire du fatum pour le stoi'cisme orthodoxe, et une natura essentielle, indifférente aux mythes de la puissance et de la prospérité, dirige toute réflexion sur 1'Homme et sur 1'Histoire. I1 en va des peuples qui ccont domin6 des villes sans pouvoir se dominer>> (NQ, 111, Pr. 10), comme des tyrans dominateurs mais dominés par leurs passions que flétrit Caton le Jeune dans l'exposé du De Finibus 111. 14. Cf. J. GASCOU, Suétone historien, Bibl. Ec. Fr. Athknes et Rome, 255, p. 281 s.; 507 s. 15. J.M. ANDRÉ, Alexandre le Grand ..., p. 23. 16. J.M. ANDRÉ, Le sikcle d9Auguste, p. 167-169. 17. Cyrus: De ira, IIi.21.1; Ben. ViI.3.1 (dans une liste d'airnpérialistes)) perses Darius: De ira IiI. 16.3, Nat. qu. V1.23.3 (Alexandre et Darius); Epist. XCIV.63 (associé h Pornpée) et CXIX.7 - Croesus: Tr.an. XI.12; Epist. XLVII.12. SénBque et la philosophie de l'histoire Faventia 1711, 1995 31 A ce niveau, la philosophie de l'histoire se lirnite i un discours ccdémonstratifn sur la grandeur et l'outrecuidance, la Fortune et la Vertu. En poussant plus loin l'analyse, on rencontrera les divers problbmes du determinisme historique (fatalité de la <crevolution rornaine,,, détenninisme géopolitique), et les apories nées d'une difficile confrontation entre l'histoire événementielle et la ccthéologie>> (les midres de la vertu, le triomphe des tryans et les échecs apparents de la théodicée). Fatum et déterminisme universel La chute de la République18, dont on débattait dans les écoles de rhétorique en déplorant la perte de la libertas (Sénhue le Pkre l'atteste en ses <<Controverses>>), a fourni au philosophe un sujet de méditation: i1 a essayé de peser les responsabilités respectives de César et de Pompée, mGs par leur ambition d'hegemonie --dbs l'époque des ccConsolations>>. A cette époque, i1 dégage comme une loi de l'histoire que le sage, Caton au premier chef i Rome, est un g&neur dans la cepetite République>>, qui lui dénie la liberté de conscience. Les exemples athéniens, Socrate et Aristide (Cons. Helu. XIII. 4 sq.) apportent la confirmation, et justifieraient, jusqu'au De otio, l'abstention politique19 du sage. Le Caton du De Constantia, 11, dans la période du quinquennium Neronis, en 56, apparait comme la victime de la volonté de puissance exacerbée, inspire un aprofondissement de l'analyse: [. . .] curn ambitu congressus, multiformi malo, et curn potentiae immensa cupiditate, quam totus orbis in tres diuisus satiare non poterat, aduersus uitia ciuitatis degenerantis [. . .I. On reviendra sur le sens philosophique de la métaphore biologique. L'utopie de Brutus médiant de restaurer la République, explicitée par l'antinomie classique des leges et des mores áclaire la profondeur du mal public: progressant d'antinomie en antimonie, Sénkque affirmera dans le De Beneficiis V. 16, que le systbme pompéien luim&me excluait tout autre <<salut>) que par ccle bienfait de la servitude,,. Une logique fatale qui n'est pas seulement celle de la cupido imperii, aurait fait de Pompée un autocrate, sinon un persécuteur de la Liberté, voire de Caton. Le Caton que Sénbque érige en symbole politique de la libertas révolue est en fait la démonstration vivante de l'échec de la politique, de l'historicité, de la ccpetite Rép~blique>>'~; i1 rejoint Socrate dans l'herolsme politique absurde (lettres CIV. 27 sq.; CXVII. 13). Mais malgré Sénbque, rejoignant son image idéalisée du De uita beata, i1 témoigne pour une politique intemporelle irréductible i l'historicité. Sénbque, qui connait assez peu l'historien-philosophe Polybe, n'explicite pas le cycle des régimes politiques et leur ccdialectique>>, d'essence antropologique2', mais, parallblement i la chute inéluctable de la République, i1 élabore, du De cle18. J.M. ANDRÉ, Séneque et la chute de la République, p. 191-192. 19. J.M. ANDRE, Recherches ..., p. 27-81, pass; Id. ANRW, 11. 36.3, p. 1747-1756 et p. 1764-1778. 20. J.M. ANDRÉ, Séneque et la chute ..., p. 195 et 201-202. 21. J.M. ANDRÉ, L'otium dans la vie morale et intellectuelle romaine des origines ci l'époque augustéenne, Paris, 1966, p. 171 s. et p.370-376 (pour Polybe). Sur le monarchisme de Sénkque, J.M. ANDRE, La conception de 1'Etat et de l'empire dans la pensée gréco-romaine des dem premiers siecles de notre kre, A N R W, 11.30.1, BerlinNew York, 1982, p. 16 s. 32 Faventia 1711,1995 Jean Marie André mentia de 54 au De beneficiis (entre 56 et 64), une théorie monarchiste. Sans analyser toutes les justificacions de la monarchie, qui gravitent autour de Ben. 11. 20 [. . .] cum optimus ciuitatis status sub rege iusto sit [. . .I, i1 suffira de distinguer les analogies structurales, relatives B la zoologiezZ (les sociétés animales et la monarchie de la ruche), ou i l'anthropologie (la supériorité du principe cchégémonique>> sur le corps), et les justifications cosmiques (prologue du De clementia): ces dernibres font du pouvoir absolu, droit de vie et de mort sur les peuples et les individus (cornme dans De ira, I. 19.8), une délégation des dieux et la projection terrestre de l'ordre cosmique. Aussi bien le finalisme est-i1 partout présent dans cette doctrine, au niveau de l'harmonie providentielle du corps politique, au niveau du bon usage du pouvoir, subordonné B une téléologie de la justice et de la bonté. Le principat est une nécessité historique, mais i1 ne laisse pas de faire regretter de temps B autre la République, et sourtout, i1 n'est pas forcément avbnement d'une bre nouvelle, de bonheur et de prospérité. Sénbque a remis en cause le messianisme de l'histoire officielle -celle de Velleius Paterculus, et le messianisme néronien, que 1'Apocoloquintose exprimait dans le chant des Parques, avant les <<Bucoliques)) de Calpurnius Siculus. I1 conviendra d'explorer l'opposition entre l'optimisme monarchique et un certain pessimisme historique, inscrit dans una théorie cyclique. Le m&me determinisme, identifiant chez Sénbque la loi de nature et la loi de raison, explique, en m&me temps que le providentialisme politique, les fondements géo-politiques de l'imperialisme. A l'école hippocratique et 2 VitruveZ3, l'antiquité doit la théorie de la superiorité culturelle et politique des peuples des régions tempérées, dont le climat faqonne la sensibilité et les mentalités. Le centre géographique de la planbte, dans cette conception géocentrique -celle du De Republica, VI-, représente un point d'équilibre mondial. Sans que l'on puisse établir un lien entre Sénbque et le De architectura, qui parait ignoré du philosophe, un certain nombre d'éléments se retrouvent dans la doctrine sénéquienne de l'impérialisme. Sénbque tient évidemment pour acquis que <<l'hégémonie romaine a surpassé les hégémonies antérieuresn -theorie de Denys d'Halicarnasse dans la Préface des Antiquités romainesZ4. Fidble B la doctrine augustéenne de l'impérialisme, celle de la Pax Augusta, le philosophe oppose constamment les <<regions pacifiéesn et le monde <<hostile>> (NQ, VI. 7.1); i1 prend en compte la rigueur du climat, qui limite l'espace de la <<Paix Romaine>> (Pron. IV. 14), et lie au climat á la fois la dureté de la vie primitive, et la dureté des caractbres: les immansueta ingenia des peuples septentrionaux, Germains et Scythes, gentes iracundissimae, se distinguent radicalment des peuples du Midi <<arnollis>> et <<peu rnartiaux,, (molles bel10 uiri, Hispani Gallique et Asiae Syriaeque [...I. La diversité ethnique et ethnographique du monde est une donnée fondarnentale, pour l'élbve de PosidoniusZ5: le 22. Ibidem, p. 19. 23. Ibidem, p. 55-58, pass. 24. Ant.rom.I.1-7. 25. J.M. ANDRE, <<SénBque et l'impérialisme romiinn, in L'idéologie de l'impérialisme romain, Paris, 1974, p. 20-25; Idem La conception de 1'Etat.. ., p. 59-60 (impérialisme et ethnographie chez Sén$ue). Sénkque et la philosophie de l'histoire Faventia 1711, 1995 33 De ira, 11. 15, le souligne; mais l'unité de iuris dictio transcende la diversité de 1'Empire et du monde (De clem., 1.2). Si 1'Empire se fonde sur le droit de conquCte au service d'une organisation supérieure, c'est en partie en raison de l'opposition de la guerre romaine, codifiée, stratégique, et de la ruée irrationnelle des peuples barbares. L'ordre romain garantit l'unitas hurnani generis (Ben. IV.18.4) et la stabilité de l'ensemble est due B la fusion organique de la monarchie, de 1'Etat et de 1'Empire. Le mouvement de l'histoire, par rapport B cette géopolitique de la stabilité, se traduit dans les métaphores de l'effondrement et de la désagrégation (De clem. 1.4.2.): la paix Romaine subira la <<mort>>, <<la fortune d'un si grand peuple tombera en ruine>> avec la chute de la monarchie mondiale, qui impose au peupleroi de supporter c<le frein>> pour dorniner le monde et préserver cccette unité et cette compacité du plus vaste empire>>. L'expression rnaxirni irnperii26 semble faire référence aux impérialismes antérieurs. MCme pour Rome, la loi du déclin, loi de l'univers et loi de la destinée individuelle dans les <<Consolations>>, est inscrite dans le faturn naturel, et i1 reste, dans la formulation, quelques éléments des fata divinatoires: en effet, comme dans les fata étrusques, la catastrophe parait conditionnelle; Rome ne cessera de dominer que si elle cesse d'obéir aux Césars. Ordre du monde. Theodicée et providence Les certitudes politiques de Sénbque ne coi'ncidant pas totalement avec l'antropologie normative du Portique, le philosophe sera de plus en plus amené B prendre ses distances par rapport B l'ambition pathologique des imperatores, mCme celle de César, et par rapport au militarisme et B l'impérialisme, mCme romain~~~. Le problbme central posé par le De prouidentia, au terme de l'expérience politique, semble-t-i1 (en 63), concerne la philosphie de l'histoire autant que la cosmologie: comment les déboires de gens de bien, les misbres de la vertu, sont-ils compatibles avec l'existence d'une Providence divine? -1aquelle est un ordre rémunérateur, un ordre de justice supérieur, autant qu'une organisation intelligente, donc une rémunération de la vertu et une punition du vice. Depuis la fin de la République, Epicuriens et Sceptiques opposent au dogme stoicien les délais et les désordres de la justice divine (qu'on se rappelle, outre les réfutations de Cotta dans le De natura deor~rn~~, les diatribes de Lucrbce, I. 1021; 11. 166 sq.; V. 195-234). Sénbque, qui a médité un vaste traité pour sauver les postulats de l'optimisme providentiel, a rencontré, dbs la fin de Néron, la contradiction fondamentale: la survie du tyran et la longue impunit6 des violents. La mort injuste de Galba, réputé stoicien couronné, ravivera la controverse contre Musonius Rufus et inspirera en partie i Plutarque son traité Sur les délais de la justice divine; de surcroit, le Tacite dels Annales, XVI, atteste que la persécution de la vertu, en 65-66 (Sénbque et 26. Idée de Tite-Live dans sa Préface; parmi les impérialismes anterieurs, Sénhue isole surtout l'impérialisme conquérant des Perses. 27. Cf. Sén2que et l'impérialisme.. ., p. 25 s. 28. Nat. deor. 111. 78 sq. (réponse a Balbus, 11. 74 sq. ), notamment 111. 35. 86 (providence universelle et destinée individuelle). 34 Faventia 1711, 1995 Jean Marie André Thraséa) a ravivé la controverse sur I'aequitas deorumZ9. Certes Sénbque dans le traité dévie le problbme de la théodicée vers la téléologie: i1 répute que les épreuves de la vertu sont c(ascétiques>>, que les ccépreuvesu -1iées aux fortuita dans les Remedia fortuitorum perdus30-, exil, prison, mort, sont des ccmaux d'opinionn au regard du seu1 bien [. . .] nec bona nec mala esse [. . .I. Mais l'aporie demeure, en partie parce que l'histoire ne se résorbe pas entibrement dans la science de la Nature. Le Socrate du De uita beata, XXVII-XXVIII, retoché par le sto'icisme, demeure un scandale historique. I1 n'illustre pas seulement l'idée que la démocratie peut Ctre oppresive. I1 constitue un enjeu théologique. Ses épreuves injustes rejoignent le catalogue des rnisbres de la vertu romaine: celles des Regulus, des Rutilius Rufus, des Caton; elles s'ordonnent en diptyque, dans une phénoménologie primaire, avec la,felicitas scandaleuse des tyrans comme Sylla ou des jouisseurs comme Mécbne (De Prou. 111. 3 sq.). La dialectique qui rejette la felicitas dans un ordre des apparences et des préjugés marque ses limites. Sénbque, avant de succomber B la tyrannie de Néron, a pu mesurer l'échec des principes théologo-politiques du De clementia: la pieuse restriction de la lettre VII, évoquant un Néron rebelle aux mauvaises le~ons de la cruauté ne trompe personne, en 62-63. Sénbque doit penser, comme Suétone, que le monde n'en finit pas de supporter un tel m~nstre!~'. Les scandales de la justice divine ne peuvent etre ramenés totalement B la corruption du corps politique, qui préfbre les Vatinius aux Caton, et B la pathologie de l'ambition. On ne saurait éluder le fait que l'histoire, plus que la cosmologie et ses catastrophes, pose le problbme ontologique du Mal, et que la vision ccmanichéenne>> de Chrysippe faisait du Mal le repoussoir et le complément dialectique du Bien32 s'applique plus mal B l'histoire événementielle qu'B la vie morale et au processus éthique. Un corollaire de l'injuste absurdité de l'histoire pourrait Etre trouvé dans les hasards anarchiques de la succession dynastique. Sénbque croit la monarchie conforme B un ordre hiérarchique et providentiel cosmique, et i1 en trouvera la confirmation dans la lettre XC.5 sq., au niveau de la royauté primitive. Attaché B l'image exemplaire du principat dlAuguste, i1 a déploré, dans les Consolations, les malheurs ctfortuits>> de la dynastie. Or i1 y a plus grave.. . Comme se fait-il, selon une objection du De beneficiis, IV. 31, que la ((providence>> ait couronné un Arehidée, un débile, comme successeur d'Alexandre, et porté au principat un Caligula, le monstre? Sénbque se trouve confront6 au problbme irréductible du c(fortuit>>, du mori fatidique,, dans l'histoire, et i1 n'invoque pas, comme plus tard Hadrien dans un fragment remarquable de Dion Cassius, les caprices de la génétique qui peuvent faire naitre un avorton ou un irnbécile dans une farnille régnar~te~~. 29. J.M. ANDR~, Tacite et la philosophie, A N R W, 11.33.4, Berlinmew York, 1991, p. 3146-3149. 30. L. Annaei Senecae ad Gallionem De Remediis fortuitorum liber, Fragments, td. F. HAASE, Leipzig, 1853, t. IV, p. 446-457. Cf. M. ROZELAAR, Seneca, eine Gesamtdarstellung, Amsterdam, 1976, p. 116-1 18 et 200. 31. Epist. VI1 . 5; Suttone, Nero, XL. 1. 32. Théorie conservte par Aulu-Gelle, Noct. Att., VI.1 (peripronoias IV). 33. Dion Cassius, Hist. rom., LXIX.23.4 = 20,2-3, Loeb. Séntque et la philosophie de l'histoire Faventia 1711, 1995 35 La solution sénéquienne aux antinomies de la pr~vidence~~ et de l'histoire se trouvera moins dans le De prouidentia, paradoxal, que dans les Lettres: la bienfaisance de dieux est impénétrable i l'humanité, parce que l'homme prétend vérifier le dogme de la providence i une échelle spatiale et diachronique mesquine; l'anthropocentrisme tourne i l'égocentrisme. C'est i l'échelle de l'infini et de l'eternité que l'on doit juger de la providence: les dieux ont donné le pouvoir i Caligula, un indigne, parce que son pbre Germanicus, avait été frustré d'un principat mérité (le De ben. IV. 3 1 rejoint les Consolations). La lettre XCV.50 précise: les dieux sont des &tres majestueux qui gouvernent l'univers, qui régissent le tout en vertu de leur puissance, qui assument la tutelle du genre humain en se souciant parlfois des individus>>. La providence n'est pas ajustée aux moindres détails, aux individus chétifs -m&me les princes participent de l'exigui'té dérisioire de la planbte. Le De ben. VI 23.3-4 précise: [. . .] cum universa disponerent (dei), etiam nostra uiderunt [. . .] maius illlis propositum [. . .] maiorque actus sui fructus quam seruare mortalia [. . .] La prouidentia singulorum n'est ni une vérité cosmique, ni une vérité historique. I1 y a dans l'histoire aussi une part de fatum, volonté divine qui n'est claire que pour la divinité, i laquelle l'homme doit se plier par un fatalisme rationnel. On en connait la formulation orthodoxe. L'homme ne posdde que la liberté d'adhésion, ou de révolte inutile. Mais i c6té de ce hasard qui pour Cicéron (De or. 11. 63) balan~ait la volonté et la <<sagesse>> des grans hom me^^^, et que les stoi'ciens considkrent comme une necessité révélée, y a-t-i1 place pour l'iniciative humaine? C'est l'iniciative humaine qui imprime i l'histoire la marque de l'homme, en fonction des lois de l'anthropologie: la dialectique du Bien et du Mal correspond au partage des forces rationnelles et des forces irrationnelles (lettre LXXI. 27 sq.); c'est dans ce déterminisme anthropologique que s'éclaire le jeu des passions dominantes qu'on observe dans la chute de la République ou dans l'exacerbation de l'impérialisme de rapine. La frénésie des arnbitions rivales qui déchire la République entre César et Pompée illustre le m&me processus immanent que le complexe des passions <céconomiques>> complémentaires qui animent les conquérants et les peuples impériali~tes~~: la volonté de puissance d'un Alexandre et ses <<brigandages>> s'explique, au-deli de l'ambition dominatrice, par la dialectique de la luxuria-auaritia-crudelitas, ressort de toute polémologie. Le De fato cicéronien (43 sq.) nous a appris i distinguer la causalité prochaine et l'etiologie profonde. 34. J.M. ANDRÉ, <<Sénbque theologien: l'évolution de sa pensée jusqu'au "De superstitione",, in Corollas Philologicas in honorem Iosephi Guillen Cabanero, Salamanca, 1983, p. 55-69. 35. CICERON, De or., 11.63: [.. .] cum de euentu dicatur,ut causae explicentur omnes uel casus uel sapientiae uel temeritatis hominumque ipsorum non solum res gestae, sed etiam, qui fama ac nomine excellant, de cuiusque uita atque natura [. . .] . 36. La dialectique mondiale de l'impérialisme obéit aux m&mes lois anthropologiques que la dialectique interne des régimes: voir Séneque et l'impérialisme romain, p. 27-28 et notes 36-37; Idem L'Otium ..., p. 189-198 (La dialectique de la décadence ...) et p.370 s. (l'application de la causalité anthropologiq~le chez Salluste).