L'imagerie grecque du monde Nëgro-Africain (observations lexicales et littéraires)
Abstract
Grekou, Zadi
Full text
Faventia 1811, 1996 57-74 L' Imagerie grecque du monde NégroAfricain (Observations lexicales et littéraires) Grekou Zadi Faculté des Lettres, Arts et Sciences Humaines Université d'Abidjan (Costa de Marfil) Data de recepció: 11/1/1995 Somaire Introduction Chapitre troisibme: l'analyse Chapitre premier: l'imagerie mythique des données Chapitre deuxibme: les préjugés de culture Les Grecs envisagent le monde sous son aspect binaire: i1 y a eux et les autres; leur temps et celui des autres; leur société et celle des autres ... I1 n'en reste pas moins révélateur B maints égards que le Grec éprouve une certaine insatisfaction de sa société oG l'exploitation, la haine, la guerre, la terre ingrate, le froid et la miskre sont le lot quotidien de l'homme du peuple. D'oG son besoin d'évasion au double point de vue: d'abord, réel, par la recherche des climats censés etre plus cléments, des sols fertiles2, imaginaire, ensuite, par la quCte de l'idéal du bonheur parfait (4 pctnct~ia)~, entendons l'accomplissement total de 1'Ctre. Or, les Grecs sont restés longtemps esclaves de l'univers homérique, univers oh l'on voit 1. Abreviations Bibliographiques: B.P. = BUCK, C.D. & PETERSEN, W. A Reverse Index of Greek Nouns and Adjectives arranged by Terminations with Brief Historical Introductions, University of Chicago Press, 1939. D.E.G. = CHANTRAINE, P. Dictionnaire étymologique de la langue grecque. Histoire des mots, Paris, 1968-80. K. = KOCK, Th. Comicorum Atticorum fragmenta, Leipzig, 1880-88. K.A. = R. KASSELL, R. et AUSTIN, C. Poetae Comici Graeci, vol. I11 2 Aristophanes Testimonia et Fragmenta, Berlin-New York, 1984. Kr = KRETSCHMER, P.& LOKER, E. Riicklaii$ges Worterbuch der griechischen Sprache, Gottingen, 1963. N = NAUCK, A. Tragicorum Graecorum fragmenta (vol. 11), Leipzig, 1889. 2. PEDECH, P. La géographie des Grecs, PUF, Paris, 1976. 3. On me permettra de renvoyer h mon Mtmoire de Maitrise: GREKOU ZADI, Recherches sur le concept du bonheur dans la pensée grecque archai'que, Poitiers, 1970.
58 Faventia 1811. 1996 Grekou Zadi c<l'Ethiopie>>, autrement dit 1'Afrique Noire, comme le refuge des dieux, donc le pays du bonheur, qui ne souffre d'aucune imperfection. Voill pourquoi la premibre approche de cette terre lointaine et de ses habitants par les écrivains grecs sera d'abord créatrice de stéréotypes, sources de spéculations mythiques4; en un mot, tributaire du goQt de l'excessif. Rien de surprenant donc 8 ce que tout commence par la nomination. Lorsqu'on sait que le mépris de I'Autre, c'est-8-dire la méconnaissance ou l'incompréhension de 1'Autre non assortie d'un souci et d'un effort de connaissance ou de compréhension, se manifeste dans l'entreprise taxinomique qui parait Ctre un phénombne vieux comme le monde consistent B nommer les autres d'un terme péjoratif, ce lexbme faisant souvent référence B bien des aspects du tissu social. Comme le revble, du reste, le tableau suivant 8 trois (3) volets: 1 9 L'imagerie mythique qui transforme les mythes en une sorte d'exempla rhétoriques fondés sur les caractéristiques morphologiques fondamentales des Noirs. 2 9 Le préjugé de culture greffé sur les traits etnologiques et les etniques synonymes. 3 9 L'analyse de donnés. CHAPITRE PREMIER: L'IMAGERIE MYTHIQUE Si l'on considbre le mythe comme une tradition orale, une source historique, comrne cela apparait dans Pausanias, Aristote et Hérodote, force est d'admettre qu'il joue un r61e pragmatique pour autant qu'il établit une certaine relation entre les auditeurs et l'écrivain lui-mCme. Dans ces conditions le mythe comporte une illocution, mieux, i1 favorise divers rapports spécifiques avec l'interlocuteur. En fait, l'écrivain va chercher 8 instaurer avec le public une certaine relation ot~ en tant que ccpobte 8 qui le mythe est ouvert>> i1 occupe une position dominante. C'est pourquoi relbve Veyne5, <<les auditeurs d'Hombre croyaient 8 la vérité globale et ne boudaient pas le plaisir du conte de Mars et Vénus ... parce qu'un monde ne saurait Ctre fictif par lui-mCme, mais seulement selon qu'on y croit ou pas>>. Aussi les Grecs n'ont-ils jarnais admis que la fabulation pouvait mentir du tout ou tout, parce qu'8 leur yeux la différence existante entre une réalité et une fiction est d'Ctre objective. Bien au contraire! Car elle parait Ctre en nous-mCme, caelon que subjectivement nous y voyons ou non une fiction>>. Et pourtant, 8 maints égards, peuvent Ctre considérés comme exempla rhétoriques invraisemblables bien des récits sur les Noirs et leur pays. 4. Sur les mythes, quelques ouvrages dont la liste est loin d'&tre exhaustive: VERNANT, J.P. Mythe et Société en Grece ancienne, Paris: 1974; Mythe etpensée chez les Grecs, Tomes 1 et 2, Paris: 1965; ELIADE, M. Aspects du mythe, coll. Idées, Gallimard, Paris, 1963. 5. VEYNE, P. Les Grecs ont-ils cru a leurs mythes?, Seuil, Paris, 1983, p. 31.
L'Imaeerie erecaue du monde Né~ro-Africain Faventia 1811, 1996 59 1. Les observations anatomiques Les réflexions les plus courantes de l'antiquité concernant les peuples noirs -en quelque sorte les plus révélatrices de la distanciation que les Grecs cherchent établir entre l'autochtone et l'allochtone, mieux entre le citoyen et le non-citoyenpeuvent s'ordonner autour de deux thkmes: - L'influence du clilmat qui influe sur le teint - La noirceur de la peau, qui découle du premier thkme: l'implication de la chaleur. LJin.uence du climat Si la couleur de la peau est avant tout pour les Grecs un critkre d'identification raciale6, elle ne constitue pas moins pour eux l'indice le plus apparent leur permettant d'identifier le Noir parmi les autres Étrangers, au sens de Barbares et de cccitoyens des autres cités de la Grk~e>>~. En fait, ce trait distinctif ne passe pas pour une caractéristique ethnique, mais plut8t pour une conséquence du climat. Observons toutefois qu'il a fallu attendre Strabon (Prolégomines) pour faire modifier cette croyance et penser que la coloration de la peau est une caractéristique raciale. En effet, pour Strabon, le teint n'est nullement dii a la proximité du soleil, qui est le mCme pour tous les hornrnes. Or, les Ethiopiens, seraient, dit-on, devenus ctnoirs de chaleurn a cause de la proximité du soleil: ... dno to0 naúpatos pihaves Eovtes (Hérodote, 2. 22). La mCme image liée i l'influence du climat est filée dans Aristote (De Animal. Generat. 5.3. 782 b cf. Problemata 14.4.909 a) qui décrit l'ondulation des cheveux des Négro-Africains comme le résultat d'une difformité causée par la chaleur qui dessécherait les dtes et l'air qui les environne8. OGhoS, c'est, en effet, cctouffu, épais>,, en parlant de lainages 11. 16.224, de manteaux de laine Od. 4.50, 299, des cheveux <<frisés, crépus>>, Od. 6.23 1 = 23.158, cf. Luc. Im. 5, D.S.3.8., également des hersonnes Call., Del. 302 ...; Hérodote, 7, 70, note i propos de l'armée de de Xkrxes que, par opposition aux Ethiopiens du Levant (= Les Indiens) qui sont ~~~~QLXES, ceux de Lybe 06hotatov teixcopa Exoual nkv~wv &v6~hzcov. Ochos est au prernier terme dans les composés du type: 06ho6~16 ccaux cheveux bouclés, crépus>> opposé a ~66~8QlE (Arist., CA 782 b 34, Poll. 2.22) Hdt., 2.104, Arist., CA. 782 b 18, Pr. 963 b 10, str. 2.2.3. La forme O~~O~QLXOS (proscrite par Phot.) se rencontre dans Arist., HA 629 34 cf. 06hoz~~xÉco ccavoir les cheveux crépus>> Str. 15.1, 13 et24. 06hona~qvos <<i la tCte crépue, aux cheveux bouclés>> Od. 19.246. 06honÉrpahos = 06hoxk~qvos Pherecr. fr. 223, Ptol., Tetr. 143. o6honopq~ ccaux cheveux frisés ou crépus>> Plu., Arat. 20, Arist., Or. 50 (26). 40. 6. On me permettra de renvoyer ici Cgalement B ma these de Doctorat 3e cycle: GREKOU ZADI, Lespeuples noirs dans 1 'antiquité classique (Etude lexicale et littéraire), Bordeaux 111, 1973. 7. 0.c. supra, p. 42, n. 1. 8. Pour d'autres allusions i la contexture des cheveux liée a l'effet de la chaleur, O.C. supra, p. 46, n. 3.
60 Faventia 1811, 1996 Grekou Zadi ~Choxopos = o8ho6~15 Alex. 324, Heph., Astr. 2.2. 06hox~avog = o6hoxit~qvog An., Ind. 6.9. La noirceur de la peau C'est pahavia a dérivé de pihas qui est l'épithbte la plus courante désignant la couleur noire par excellence, celle des populations noires, en général, et plus particulibrement, celle du Noir-Africain. D'aprbs ~m~édocle~, on sait que les quatre couleurs fondamentaies de la paiette grecque sont le blanc (hsvxov), le noir (pkhav), le rouge (i~v6~ov) et le jaune (bx~ov): couleurs qui, selon Démocrite, naissent de l'interaction des éléments cosmiques entre eux. La tendance, par conséquent, sera de regrouper sous les memes épithbtes des couleurs voisines. Ainsi, les couleurs qui tirent vers le sombre et le noir seront désignées par un ensemble d'épithbtes comme pkhag avec ses dérivés, xvdtveos, ai6ahofig: épithbtes dont certaines, notamrnent nuaveos, ai6ahoü~, sont parfois appliquées aux Nbgres avec l'intention manifeste de souligner le caractbre de la coloration de leur peau. En fait, de tous ces termes, pkha~, épithke la plus courante, désigne la couleur noire par excellence, celle des populations noires, en général, et, plus particulibrement, celle du Noir-Africain. En parlant de personnes, c'est ccbrun>> Plat., Rep. 474e. Mais proprement, pkhag, signifie ccnoir, sombre>>; dans Hombre généralement, i1 se prend avec le sens de cccouleur noire,,, O'EYOS Od. 5.265, pkhav alpa, xfiya Il. 4.149, 23.693 ... Métaphoriquement, ccsombre, triste>>, 6ávatos, Il. 2.834, etc; xk ib. 859, etc. C'est cependant un terme d'étymologie obscure bien que diverses hypothbses aient été form~lées'~. Néanmoins, le rapprochement du mot avec la racine indoeuropéenne *mel-/molsous-tendant l'idée de crsalir, souiller), en éclairerait peutCtre mieux le sens: *melsert B former des termes désignant les couleurs sombres. D'oii les formations baltiques suivantes avec le suffixe n-: Lett. melns: caoir)> v. pruss. melne cctache bleuen milinan (acc. f. ) cctachew, expression plus proche sans doute de pkhas que le skt. malini (f.), ccterme connu seulement par l'intermédiaire de lexicographes, qui le glosent par ccfemme ayant ses rbglew; ou encore malina-, dérivé du védique malaasaletb. *mol-, cf. pohos rrsaleté)), pohúvo, cesdir, souillen> (proprement et figuément), phhwq, -ono~ (6), ameurtrissure, ecchymose>>. 9. DIELS, H. Die Fragrnente der Vorsokratiker Griechisch und Deutsch, Berlin, (2 vol.), 1906-1910. Les fragments des philosophes sont cites d'apres Diels, (F. V.S. ou V.S.), vol. I, dont W. Kranz vient de donner une 6Bme Cdition corrig6e et augmentCe. Pour d'autres dBtails, GREKOU ZADI, aLes peuples noirs vus par les Grecs anciens>>,Verburn XI, 1, 1988, UniversitC de Nancy 11. 10. Voir FRISK, H. 1960-1972, Griechisches Etyrnologisches Worterbuch, Heidelberg, 1960-1972, s,u, pihas. Chantr. D.E.G.
L'Imagerie grecque du monde Négro-Africain Faventia 1811, 1996 61 Toutes ces hypothkses incitent 8 conclure que pihas évoque donc dans la pensée grecque archdique la notion de saleté, voire de souillure. Dans ces conditions, i1 n'est pas interdit de supposer que les Anciens ont dí3 avoir vraisemblablement cette impression dks leur premikre rencontre avec les <<Ethiopiens>>, si l'on fait fond sur la fable XI d'Esope, intitulée Aifiio~, qui aurait donné naissance dit-on, 8 la locution proverbiale trks répandue dans la littérature grecque", 8 savoir Aifiiona opfix~~v, c<frotter, savonner un nkgreu, Luc., Ind., 28, Zen., 1.46, La Souda 156. Par extension, ce proverbe a fini par faire allusion aux vains efforts déployés ~8 et 18. I1 convient de noter qu'une épigramme de 1'Anthologie Palatine (XI. 428) attribuée 8 Lucien emploie 'IvS~xov au lieu de Aifi~on~nov comme variante du proverbe: 'IvG~nov sans doute employé par métonymie pour désigner Aifi~on~xov'~. Parrni les composés oG pÉhag entre cornme premier terme, soit sans voyelle thématique (p~hav-), soit avec voyelle thématique (p~havo-), on relbve p~hay~gw~lp~havo~gw~, qui s'applique 8 des humains: ainsi Eurybate, pour lequel Ulysse avait ades égards sans pareilsn ccpris (ant.) ses avis plus que ceux d'aucun autres (trad. V. Bérard), est décrit comme yveos Gpo~o~, p~hay~goos, odhonaeqvo~ (Od. 19, 246); cf. encore Eur., Hec. 1106, Arist., Phgn. 808 a 17, Theoc. 3.35, Thphr., Sens. 78 (p~havoxgwv). Mais chez Aristote, les adjectifs pehavo6Égpato~ Ha 517 a 14, et p&havo8@~6 GA 786 a 25, désignent des animaux. La mentalité grecque antique transfkre également ce caractkre de la coloration de la peau sur les ongles, la liqueur séminale et les dieux. Les ongles Aristote (De Animal. Historia 3.9) assure que les ongles des Négro-Africains seraient noirs comme leur peau. La liqueus séminale (4 yovfi) Hérodote (3.97) soutient qu'elle serait noire. Mais Aristote (De Animal Generat. 2. 2.) démentira cette assertion en démontrant que cette couleur est la m&me chez tous les hommes et qu'Hérodote commet une erreur en prétendant que la liqueur séminale des Noirs est de couleur noire. C'est pourquoi, en guise d'insistance, Aristote (De Animal. Historia, 3. 22) ajoute: 1 1. Voir LEUTSCH et SCHNEIDEWIN, Corpus paroemiographicorum graecorum, Leipzig, 1839185 1. L'expression xljva ~ÉQELV 8~8aQpÉvr)v (Pherecr., fr. 179 ap. T. 90, n. 2) signifiant littéraiement aécorcher une chienne écorchéen, mais figurément <<prendre une peine inutilen est chargée de la meme connotation. 12. Pour Perdrizet, l'auteur de la variante ferait allusion aux Noirs Soudanais (Les Terres cuites grecques d'Egypte, coll. Fouquet, I, Nancy, Paris, Strasbourg, 1921, p. 139).
62 Faventia 1811, 1996 Grekou Zadi ... Le sperme est blanc, dit-il, chez tout le monde. Et Hérodote a menti lorsqu'il a écrit que le sperme qu'émettent les Nkgres est Noir ... En fait, l'insistance d7Aristote parait significative i bien des égards, car, elle semble &tre en quelque sorte une condamnation implicite et préventive de toute théorie raciste qui se fonderait sur une quelconque différence génétique de cette sorte pour contester l'unicité de l'espbce humaine. Cependant, i1 ne semble pas qu'il faille trop en tenir rigueur i Hérodote: i1 a purement et simplement acepté sans contr6le une assertion de ses informateurs, assertion qu'il répbte d'ailleurs en toute bonne foi. Les dieu A en croire Xénophane de Colophon13, les Nbgres disent de leurs dieux qu'ils sont camus et noirs (.. .o~pows pbhavag TE). Z~pos est un adjectif qui signifie proprement aqui a le nez camus, camardn; Xénophane, fr. 16, l'applique aux Ethiopiens et i leurs dieux, mais on le trouve aussi bien employé h propos des Scythes: Hdt. 4.23. En parlant du nez lui-m&me, o~pos se prend avec le sens de ceretroussé, carnus, plat)>, par opposition i y~uno~ Plat. Tht. 209c, TO o~pov tfls elvós = o~potys, Xen., Smp., 5.6., cf. Arist. Pol. 1309b 24. Aristophane présente ce trait physique comme un symbole - chez un Grec ou une Grecque - de laideur: v. A.F. 617 et 705, cf. Theoc. 3.8. Dans l'anthroponymie, l'adjectif o~pos a été abondanment appliqué comme sobriquet, soit directement, soit muni de toutes sortes de suffixes: F. Bechtel, Die historischen Personnamen des Griechischen, G. Olms, Hildesheim, 1964 (1917), p. 490 sq., relbve 24 formations différents. Zpo~ est par exemple le nom d'un Satyre sur un vase, Kretschmer, Griech. Vaseninschr., p. 63 sq. On ne relbve cependant pas d'exemple oa un tel nom paraisse désigner particulibrement un Noir. 2. Les qualités physiques Entendons la taille, la vigueur, la longévité. La taille Hérodote (3.114) décrit en général les ccEthiopiens>> comme de ccgrands et beaux hommes>> (Bvtieas peyiotovs xai xahhiotou~'~). Concernant l'organisation politique des peuples de Libye (c'est-i-dire le Continent Africain) et notamment de ceux dlEthiopie (autrement dit 1'Afrique 13. Ap. DIELS, H. Poetarum Philosophorum Fragmenta, Weidmann, Berlin: 1901, fr. 16. Le m6me point de vue est repis par Diodore 3.8.2.; Amen, Indica 6.9. 14. Corroborant cette idée, voir ma thkse, o.c., supra p. 51, n. 4.
L'Imagerie grecque du monde Négro-Africain Faventia 1811, 1996 63 Noire), on note que la royauté était singulikrement affaire de stature. Car, rapporte Scylax, ccc'est le plus grand d'entre eux qui regne>>: ce qu'Aristote (Pol. 5, 3.7) reprend, mais non a son compte. La vigueur Les Négro-Africains sont dotés d'une force herculéenne; et, comme dit Hérodote (7.69 cf. 3.21), capables de bander assez aisément des arcs de quatre coudée~'~. On sait que les Ethiopiens d'Hombre, avec le légendaire roi Nbgre, Memnon, volbrent au secours de Priam sous les murs de Troie. Quelgue part, Hérodote (7.69) nous apprend qu'il y avait un escadron de volontaires Noirs dans l'armée de Darius. Dans ces conditions, on peut alors se demander si l'expression pbhava~ 'innovs employée par Eschyle ne fait pas allusion aux cavaliers Noirs qui ont dG participer h la guerre de Troie. La longévité On leur confbre le surnom de Nbgres ccLongue-Vic>) pax~o~tot16 (Hérodote 3.27, 21, 23) et ccTrbs-Longue-Vies paxeo~~o~a~ot (Hérodote 3.14), puisque, rapporte Hérodote, la plupart d'entre eux atteignent 120 ans et les dépassent parfois meme. Or, contrairement a l'opinion d'Hérodote sur cette longévité devenue presque proverbiale (cf. l'expression les Macrobiens), Asclépiade (ap. H. Diels Doxographi Graeci, G. Reimer, Berlin, 1879, p. 443), soutient, en revanche, que les Ethiopiens vieillissent h 30 ans sous l'effet de la chaleur excessive. 3. Les généalogies mythiques La tradition homérique fait apparaitre qu'il a toujours existé des rapports entre les dieux grecs et le ccPays des Nbgres,,. On voit tout l'Olympe (Od. 1.22-26,5. 287), les 12 Dieux, Zeus 2 leur t&te (Il. 1. 423-424) rendre visite aux Ethiopiens, Iris (Il. 23. 205-207) suivie de Poseidon (Od. 5. 282 sq). Aprbs les dieux, ce sont les mortels comme Ménélas (Od. 4. 84-89), le seul dont i1 est dit qu'il soit all6 chez les Noirs. Ayant erré h travers la Phénicie et l'Egypte, i1 alla rendre visite d'autres peuples, dont les premiers cités sont les Nbgres. Retenons que depuis Hombre jusqu'h la période alexandrine la poésie épique semble &tre restée fidble a la tradition léguée par Homkre, pour autant que ccl'Ethiopien a toujours été le pays chéri des dieux de l'olympe, la terre oh ils vont se recréer devant des banquets d'une abondance prodigieuse. 15. Voir ma these, p. 52, n. 1. Relevons néanmoins qu'il y a une étrange resemblance entre le défi lancé par le roi des NBgres au roi des Perses (cf. Hérodote 3. 21) et l'épisode de 1'Odyssée oh, seul, le fils d'Ulysse réussit presque ?i bander l'arc paternel. La m&me situation se rencontre dans Ctésias chez qui les Scythes portent un pareil défi i Darius. 16. DESANGES, J. Catalogue des tribus Afn'caines de 1'Antiquité classique a l'ouest du Nil, Publications de la section d'Histoire de 1'Université de Dakar, n. 4, Dakar, 1962.
64 Faventia 1811, 1996 Grekou Zadi On apprend par ailleurs dans Eschyle17 que selon la prophétie de Prométhée, i1 devait visiter <<un pays éloigné, celui d'un peuple noir, établi pr5s des eaux du soleil, li oh se trouve le fleuve Aethiops~, et atteindre les cataractes oh, du haut du mont Biblos, le Nil déverse ses ({eaux saintes et salutaires,,. Esope La légende n'a pas hésité i lui accorder une origine <<éthiopienne>>. C'est pourquoi, on le décrit souvent doté de toutes les caractéristiques physiques généralement attribuées aux Aethiopes18. Memnon De race semi-divine (étant fils de l'Aurore et de Tithon, frbre de Priam), Memnon est considéré cependant comme roi d'Ethiopie19. I1 serait mCme venu chez les Ethiopiens i la tCte d'une immense croisade (Od. 11.522). Dionysos Dans Anacréon, dont i1 ne reste que de courts fragments de son oeuvre authentique, on trouve cependant un mince fragment (en l'occurrence le fragment 464 in Denys Page, Poetae melici Graeci, Clarendon Press, Oxford, 1962) qui appelle Dionysos, ccrejeton d'Ethi~pie,>~O. 4. La géographie économique Depuis la trks haute antiquité, la Libya, c'est-i-dire le Continent Africain, a toujours été considérée comme un pays jouissant d'une grande prospérité: Tout homrne y a son content, de fromage, de viande, et de laitage frais. Car, trois fois dans l'année les brébis mettent bas (Od. 4. 84-89). Dans ces conditions, cornment pourrait-on imaginer que la société soit fondée sur la différence de fortune?. Concernant la faune, on note que presque tous les auteurs21 évoquent l'image d'une Afrique riche en bestiaire mythique. Le Crocottas d'Ethiopie, rapproché a tort ou h raison de l'hybne, est décrit comme ayant la force du lion, la rapidité du cheval, la fougue du taureau. Si l'on fait fond sur les propos de Diodore (3.34), i1 a la voix d'un homme et appelle les gens la nuit pour les dévorer. 17. Prométhée Enchaint, fr. 808-809. 18. Voir ma thtse, p. 48,49, 163. 19. Sur le personnage, ma thkse, p. 98, 106 sqq. 20. Concernant le nom de Dionysos associé a llAithiopia, ma thtse, p. 105. 21. Voir ma thtse, p. 187, n. 3.
L'Imagerie grecque du monde Négro-Africain Faventia 1811, 1996 65 Ajoutons que célbbre pour ses richesses minibres, la Libya semble par conséquent constituer le réservoir de tous les métauxzZ. CHAPITRE DEUXIEME: LES PREJUGES DE CULTURE Le Grec n'existe pas en tant qu'individu, mais en tant que membre d'une famille et d'un Etat. Le patronyme, le papponyme et l'ethnique paraissent donc etre les composantes de l'état civil grecz3. Aussi peut-on augurer qu'une relation ne peut s'établir effectivement qu'une fois connus ces Clements d'identité qui sont considérés somme toute comme des points de repbres. I1 ne semble pas etre une gageure d'affiimer ici qu'8 Athbnes on distingue dans tous les documents officiels le nom, le patronyme et le démotique, ccparticularité qui dénote une strucutre administrative ~omplexe~~. Dans ces conditions, le terme d'>>étranger>> ou toute autre formation synonyme soulignent par elles-memes la distanciation que le Grec cherche i établir entre l'autochtone et l'allochtone, mieux, entre le citoyen et le non-~ito~en~~. A partir d'une telle vision dualiste du monde, voire différenciée de l'univers exprimant la notion d'extranéitéZ6, vision incluant le processus d'intégration, d'exclusion ou de marginalisation, vont surgir des qualificatifs d'altérité tels que gdvog (ccétrangerl,), ydto~xo~ (ccmétbque>>). Ce préjugé de culture est sous-tendu, semble-t-il, par deux facteurs essentiels: les traits dialectaux et linguistiques, d'une part; et les considérations ethnologiques d'autre part. 1. Les traits dialectaux et linguistiques 11s sont mis en exergue notamment par le mot Bcie~aeog. C'est c'est-8-dire non-grec, étranger Heraclit. 107. I1 s'agit d'une formation expressive qui repose sur une dérivation onomatopéique et ccremonte peut-etre 8 17indoeuropéen>> (Chantr. D.E.G., s.u.), si l'on fait fond sur l'existence des correspondants en skr. barbara <<qui bredouillen et en lat. balbus ccqui bégaie),. En fait, comme le dit LétoublonZ8: <c.. .les sens rencontrés dans ces deux 22. Voir ma thkse, p. 190 sq. 23. Voir I'article de BADER, F. ((Mont Parnasse in Logopédies~, Mélanges de Philologie et de Ling~iistique offerts i2 Jean Taillardat, Paris, 1988, p. 2-23. On me permettra aussi de renvoyer a mon article: GREKOU ZADI, <Les notions d'identités et de différences dans la pensée grecque antique: étude d'un champ lexicals, Actes du Colloque International sur aldentités et Différencess, Dakar, 1989. 24. Voir a cet effet GHIRON-BISTAGNE, P. aLe Nom et le Surnom dans la Prosopographie grecque-Etude de littérature et d'épigraphien, Actes du Colloque de Montpellier (23-24 mai 1987) sur (<Sens et Pouvoirs de la nomination dans les cultures hellénique et romaines, Publications de la Recherche-Université Pau1 Valéry. 25. Pour l'éclairage de cette idée, BASLEY, M.F. L 'étranger dans la Gr2ce antique, Paris, 1984, p. 17 sqq. 26. Voir mon article, o. c., supra. 27. Sur l'expression employée systématiquement comme repoussoir, Basley, p. 183 sqq. 28. LETOUBLON, F. Dérivés d'onomatopées et délocutivité in Logopédies, o.c., supra, p. 151. Pour une vue d'ensemble de la question, ib., p. 149-150.
72 Faventia 1811, 1996 Grekou Zadi Des Ethiopiens choisissent pour roi celui d'entre eux qui a la plus belle figure, parce qu'ils croient que la royauté et la beauté sont l'une et l'autre des dons de la divinité (Diodore, 3.9.). La mCme idée est exprimée dans Aristote, Politique 2. 189. I1 apparait ainsi que la beauté est le premier critkre que l'on envisage lorsqu'il s'agit de trouver celui 8 qui seraient dévolus les honneurs dus aux immortels. Comment pouvait-i1 en Ctre autrement ? Lorsqu'on sait que les Grecs, comme on l'a noté déj8, sont restés longtemps esclaves de l'univers homérique, univers oii l'on voit 1'Ethiopie comme le refuge des dieux; par conséquent, le pays du bonheur qui ne souffre d'aucune imperfection, et, partant, le pays d'équilibre. D'oii l'idée d'Ethiopien beau. En effet, étant donné que sa fonction l'amkne 8 s'occuper du ccmaniement des hommes>>, le meilleur des princes ne serait-i1 pas celui-18 mCme qui a fait ses preuves dans la conduite des troupeaux, qui s'est enrichi par son travail assidu, qui s'est distingué par sa valeur guenibre, qui est reconnu le plus juste de tous les Ethiopiens? En vérité, si l'on fait fond sur les témoignages littéraires et artistiques, force est d'admettre qu'il y a concordance entre les critkres esthétiques élaborés par les Grecs et les Ethiopiens. cf. G.H. Beardsley, The Negro in Greek and Roman Civilisation, J. Hopkins Press, Baltimore, 1929, réimpr. 1967. On découvre que les Grecs, comme les Ethiopiens, insistent, eux aussi, sur les proportions harmonieuses, l'équilibre des formes, la pureté des lignes et la fraicheur physique. Aussi la beauté était-elle considérée pour les contemporains de Socrate comme la convenance exprimée, voire comme synonyme d'efficacité. C'est pourquoi, si ce thkme a ravivé la verve du pokte et de l'écrivain, i1 n'en reste pas moins évident qu'il a aussi inspiré bien des artistes.. En portent témoignages les propos suivants (ap. Philostrate, Imagines I. 28 cf. ib., I. 7.): Les Ethiopiens ne sont point sans charme malgré l'étrangeté de leur teint, leur sourire, quoique farouche, exprime la joie; la plupart de ces hommes se ressemblent.. . Ce n'est donc pas sans raison que le beau, dit Platon, est la splendeur du vrai, et que le beau est bon: d'oii la pertinence, nous semble-t-il, du questionnement platonicien consécutif aux nombreuses spéculations sur le beau qui remontent, du reste, aux premiers balbutiements de la réflexion critique: Dirons-nous que le beau ne soit pas bon et le bon ne soit pas beau? Mais, en fait, déja au VIe sibcle aC, Eschyle (in fr. 128 ap. G. Dindorf) écrivait: Au moment oh Memnon apparait, sa beauté soulkve l'admiration, on le compare ?i une femme; la foule s'écrie: ccquel spectacle va s'offrir 2i nos yeux, une beauté éthiopienne? Du Ve sibcle aC a la période chrétienne, la notion de beauté sera exploitée comme l'un des thbmes essentiels de la littérature antique concernant les peuples périphériques.
L'Imagerie grecaue du monde Négro-Africain Faventia 1811, 1996 73 Hérodote (3.20-24) nous apprend que: Les Ethiopiens chez qui Cambyse les envoyait sont, dit-on, les plus beaux de tous les hommes. Le Periple de Scylax localise ce beau type de Nkgre sur la c8te atlantique de 1'Afrique ou i1 entretient le troc muet avec les Phéniciens: Ces Ethiopiens, sont les hommes les plus grands que nous connaissions; leur taille dépasse quatre coudées; ils portent la barbe et ont de beaux cheveux. Ce sont les plus beaux de tous les hommes; leur roi est le plus grand d'entre eux.. . Est-i1 besoin de relever ici que ce thkme n'a eu de cesse de faire fortune ?i telle enseigne qu'on le retrouve dans la littérature judalque inspirée de la Bible. Dans les Homélies sur le Cantique des Cantiques, Origbne 1.6. (cf. aussi Philon, Legum Allegoriae 2. 67) parlant de la femme de Molse disait ceci: A son tour, l'épouse répond aux jeunes filles: c<je suis noire et toute belle, filles de .Térusalem>>, comme les tentes de Cédar, comme les courtisanes de Salomon. Ne regardez pas B ce que je suis devenue noire puisque le soleil m'a décolorée. La réalité de l'image a rendu la réalité magique, pourrait-on dire. Ce, d'autant plus que les mots servent ?i dire ce que l'image n'a pas montré, mais ils ne le peuvent que s'ils n'essaient pas de montrer ce que l'image n'a jarnais dit. Car, les images factices ne sauraient engendrer que des images factices, évanescentes. Or, le désir de provoquer un effet de stupéfaction par une exagération sans bornes, ou une confusion dans les mesures et les proportions ne doit jamais &tre traité comme tout ?i fait drieux, qu'on le rencontre dans les mythes qui constituent l'une des parties intégrantes d'un systeme de croyance ou dans les productions d'une imagination purement littéraire. En tout état de cause, on a affaire, me semble-t-il, B la m&me propension de l'esprit au jeu. Par condquent, i1 y a toujours 19 l7c<élCment stupéfiant de la poésie>> dont parle Platon (Sophistes, 268 D): le besoin de susciter l'étonnement, l'exorbitant expliquant sans doute le fondement des fantaisies mythiques. I1 n'en reste pas moins révélateur cependant que la variété de termes pour souligner l'imagerie grecque du monde négro-africain semble traduire, d'une part, que la nomination est un acte inscrit dans le temps et aqu'on ne peut pas l'étudier en dehors de l'échange linguistique (le dialogue) et social (l'hi~toire)~~; et, d'autre part, elle montre B que1 point les Grecs anciens étaient sensibles au préjugé de culture, du reste, relatif, réductible et n'excluant pas toute possibilité d'intégration. En effet, le concept d'étranger culturel sous-entend un jugement de valeur fondé sur 47. Voir GHIRON-BISTAGNE, P. o.c., p. 29.
74 Faventia 1811, 1996 Grekou Zadi un bien qui est la raison, la mesure dont le sanctuaire de Delphes parait en Ctre le conservatoire. Or, les Barbares dont le mode de pensée et le mode de vie symbolisent, dit-on, l'irrationnalisme, et la démesure sont éloignés et extérieurs dulau monde grec. 11s lui sont donc inférieurs. Et pourtant, cette excentricité mCme fascine les Grecs48. D'oii l'incessante et apparente contradiction qui s'installent dans le comportement des Grecs anciens: la cité se construit en excluant, l'hellénisme se construit en intégrant. Cette contradiction est, en fait, le fondement et la raison d'Ctre de la vision hellénique de l'univers, voire de la civilisation grecque donnée pour une confluence de valeurs culturelles. Cette philosophie apparait mise i l'épreuve par la question de la différence, c'est-i-dire de 1'Un a l'Autre, du proche et du lointain. Autrement dit, le point de vue que les Grecs portent sur 1'Autre dont la premikre définition et approche a été forgée dans le mythe et dépoumue de toute exactitude dépend de 1'Ailleurs: l'un politique (le non-citoyen).et l'autre culturel (le barbare). 48. DESANGES, J. Recherches sur l'activité des Méditerranéens alut conjins de 1'Afrique (Vle s aC - IVe s p.C), Collection de 1'Ecole Franqaise de Rome, Paris, 1978.