La sculpture gothique en Lorraine et ses relations avec les régions voisines (Bourgogne, Champagne, Alsace, Rhénanie) / par M. J.A. Schmoll gen. Eisenwerth, Directeur de l'Institut d'Histoire de l'Art de l'Université Technique de Munich
Abstract
UB Digital. La sculpture gothique en Lorraine et ses relations avec les régions voisines (Bourgogne, Champagne, Alsace, Rhénanie) / par M. J.A. Schmoll gen. Eisenwerth, Directeur de l'Institut d'Histoire de l'Art de l'Université Technique de Munich. In: Bulletin de la Société des Amis du Musée de Dijon. Jg.Années 1970-1972. 1973, S. 28-35
Full text
Universitätsbibliothek Paderborn Bulletin de la Société des Amis du Musée de Dijon La sculpture gothique en Lorraine et ses relations avec les régions voisines (Bourgogne, Champagne, Alsace, Rhénanie) Schmoll, Josef A. Dijon, Nachgewiesen 1949/51(1952) - 1970/72(1973) urn:nbn:de:hbz:466:1-37650
J. A. Schmoll gen . Eisenwerth La sculpture gothique en Lorraine et ses relations avec les regions voisines (Bourgogne , Champagne , Alsace , Rhenanie ). In : Bulletin de la Societe des Amis du Musee de Dijon . Jg . 1970 , S. 28 -36 .
BULLETIN DE LA SOCIETE DES AMIS DU MUSfiE DE DIJON ANNEES 1970 - 1972 EXTRAIT MUSEE DE DIJON PALAIS DES ETATS DE BOURGOGNE
LA SCULPTURE GOTHIQUE EN LORRAINE ET SES RELATIONS AVEC LES REGIONS VOISINES (BOURGOGNE , CHAMPAGNE , ALSACE , RHENANIE ) par M. JA . Schmoll gen . Eisenwerth Directeur de l'Institut d'Histoire de l'Art de l'Universite Technique de Munich Ce n'est que relativement tard que la scultpure lorraine des environs de 1300 et de la premiere moitie du xiv e siecle se vit accorder droit de cite . Si les historiens d'art fran - cais et quelques -uns de leurs collegues allemands (dont Richard Hamann ) inclinaient ä penser que les exemples lorrains — rares , tout d'abord — d'une sculpture en pierre gothique n 'etaient autres que les ramifications de l'art de lTle -de-France , quelques voix isolees (notamment celle de Georg Weise dans un article de 1926 consacre ä une Vierge lorraine du Musee de Berlin ) reconnurent bientöt l'existence d'ateliers autonomes en Lorraine . L'Americain William Forsyth , qui devait publier en 1936, ä New York , son importante etude sur les Vierges lorraines du type « Saint -Die », entreprit des recherches systematiques en partant d'un groupe de Vierges en pierre , manifestement lorraines , acquises avant et apres la Premiere Guerre mondiale par des collectionneurs americains et conserv ^es dans divers musees des Etats -Unis . Forsyth 6tablit tout d'abord un catalogue des Vierges lorraines assises et debout , englobant egalement Celles qui se trouvaient hors de la Lorraine et dans les musees internationaux , et compta 52 statues . L'epanouissement en Lorraine d'ateliers de sculpture auxquels on devait la majorite des oeuvres decou - vertes dans la region semblait donc avere . II restait ä en determiner les origines , la Chronologie et le mode d'eVolution et ä expliquer la surprenante parente " de cette produc - tion avec des figures de Cologne et d 'ailleurs . Apres la Seconde Guerre mondiale , quelques travaux isol6s, dont ceux d'Anneliese Hoffmann (these de doctorat sous la direction du professeur Hans Jantzen , Munich , 1956, ine - dite ), de Hans Eichler (1955), de Peter Volkelt et de l'au - 28
teur (plusieurs articles publi6s äpartir de 1956)vinrent completer le mat6riel connu .Finalement ,une equipe de l'institut d'histoire de l'Art de l'Universite sarroise de Sarre¬ bruck —sous ma direction jusqu 'en 1966 —dressa un inventaire complet des oeuvres eparpillees en Lorraine (inedit ).Ces sept annees de recherches sous le patronage de la Deutsche Forschungsgemeinschaft *permirent d'allonger considerablement la liste des sculptures connues .Fort heureusement ,l'on apu constater que sur les quelque 500 statues constituant le patrimoine lorrain de l'epoque du gothique rayonnant ,440 environ se trouvent encore dans la region . Etant donne que les rares temoignages de la sculpture lorraine qui s'est deVeloppöe au milieu et äla fin du xm esiecle sont d'un tout autre caractere (il n'existe aucune etude exhaustive äce propos ),celle qui s'est epanouie dans cette region aux alentours de 1300 semble etre le fruit d'une impulsion 6trangere dont il conviendrait de rechercher la source dans les ateliers du sud de la Cham¬ pagne et du nord de la Bourgogne .Koechlin (1903)et Claude Schaeffer (1954)ont dejä edit6 quelques statues de ce groupe ,sans r^aliser ,toutefois ,1'importance de cette production et son influence sur les provinces avoisinantes . Je me suis efforc6 d'en donner un premier apercu dans mon etude 1et lors d'une Conference äl'Universite de Bonn en avril 1966 (publice en 1969)2. Entre -temps ,Pierre Quarre avait aussi explore ce domaine et publie deux importants articles 3.II suppose que l'atelier dont sont issues ces oeuvres des confins bur - gundo -champenois se trouvait äMussy -sur -Seine (Mussy - *C.N.R.S.allemand . 1.«Neue Ausblicke zur hochgotischen Skulptur Lothringens und der Champagne (1290-1350)»,Aachener Kunstblätter ,n° 30, 19652.«Lothringen und die Rheinlande -Ein Forschungsbericht zur Lothringischen Skulptur der Hochgotik (1290-1340)»,Rheinische Vierteljahresblätter ,79,33,Heft 1/4,Bonn ,1969. 3.«Les statues de la Vierge äl'Enfant des confins burgundo - champenois au debut du xiv esiecle »,Gazette des Beaux -Arts , avril 1968,6eperiode ,t.71,pp .193^204 ;«Le Saint Jean -Baptiste de Rouvres et l'atelier de Mussy-l'Eveque » ,Revue de l'Art ,1969,3, pp .67-71. 29
l'Eveque ) dont la colMgiale , construite vers 1300, ren - ferme encore plusieurs sculptures de cette « ecole ». Mes recherches m 'ont cependant revele que le rayonnement de cette 6cole est plus grand et que ses ramifications ont pemetre plus avant en Champagne . La ligne Tonnerre — Mussy -sur -Seine - Langres (soit le nord de la Bourgogne ) en constitue seulement la limite meridionale , r^gion d'oü semblent provenir les premieres ceuvres issues de l'atelier , mais son influence est egalement sensible ä Troyes (tete d 'une Vierge au Musee de Troyes , provenant du cloitre de Montieramey ) et dans les Vierges de Thieffrain , de Bayel (provenant de chez Beiroy , ä Bar -sur -Aube ), de Rouilly (chez Sacey ), de Gye\ Lussigny et d'Ervy — soit dans le sud et dans le sud -est de la Champagne jusqu 'ä Vignory . C'est pourquoi j'avais applique ä cette 6cole le qualifi - catif d ' « aubesque » (Ecole de la Valle^e de l'Aube ), mais la designation de « burgundo -champenoise », proposee par M. Quarre , est tout aussi justifi6e . Cette 6cole a eu un rayonnement extraordinaire et son influence est sensible tant dans le midi de la France , ä Carcassonne notamment , qu 'en Rhenanie , ä Worms par exemple . Les statues ornant les piliers du chceur de la cathedrale Saint -Nazaire de Carcassonne me semblent , en effet , en deriver , bien que cette supposition soit mise en doute par une these de doctorat aflemande , celle de Barbara Mund *. Les tra - vaux de M. Quarre " ont revele que les statues de Mussy - sur -Seine datent des environs de 1320 . Toutefois , un certain maitre Geoffroy dont le nom , cite dans les archives parisiennes , a ete releve" par M. Quarre " a Mussy sur une Deposition de Croix en pierre , et un oncle du meme nom qui fut son precurseur et mourut en 1319 , invitent ä penser que l'atelier etait dejä florissant ä la fin du xui esiecle . C'est , en outre , ä des artistes formet dans les ateliers burgundo -champenois qu 'il convient d'attribuer les statues du portail de la cathedrale de Worms . Nous retrouvons , en effet , le meme type de Madone au visage plein , aux 4. « Betrachtungen zur Stein -Skulptur im Languedoc und in Avignon , 1280-1380 », 1962, resumee dans le Walraff -Richartz - Jahrbuch , Cologne (27), de 1965. 30
oreilles decollees sous le voile ,les lignes allongees du costume des Vierges de Tonnerre ,Bayel ,Mussy ,Langres , Thieffrain ,Troyes ,Monti6ramey ,etc .L'on decouvre aussi la griffe des artistes de cette ecole äStrasbourg (tombeau de l'eveque de Lichtenberg ),äNiederhaslach et äWissem - bourg (Alsace )et aMayence (une tete ornant le tombeau de l'eveque Gerard d'Epstein en la cathedrale ).Quelques vestiges subsistent egalement en Lorraine :une tete ä Epinal (collection Puton ,Remiremont ),une Vierge ä Cirey -sur -Vezouze ,une autre statue äToul -Gar -le-Col et deux statues dans le nord -ouest de la region ,äMontmedy et au Luxembourg ,tout proche (Vierge d'Eisenbach ,Mus6e de la ville de Luxembourg ).Abstraction faite de ces quelques exemples ,la Lorraine semble etre demeuree une enclave impermeable ala penetration de la sculpture bur - gundo -champenoise ,vraisemblablement parce qu 'un art autonome s'yetait developpe ,art d'ailleurs tributaire de l'ecole burgundo -champenoise qui dut trouver des 1280 un premier accomplissement .Comment expliquer l'apparition , vers 1290,d'une statue monumentale aussi parfaite que la Vierge de l'autel du celebre höpital royal de Tonnerre (fon - dation en 1292),si ce n'est dans de telles conditions ? Je suppose que la premiere Madone de 1 '«Ecole lorraine », celle de l'£glise de Morhange ,est de la main d'un artiste qui se forma dans l'Aube avant de devenir chef d'atelier dans le nord de la Lorraine .C'est sans doute äcet atelier qu 'il convient aussi d'attribuer la splendide statue de saint Eustase äVergaville ,pres de Morhange (publiee par l'auteur dans la revue Pantheon ,18,Munich ,i960 ). Je suppose que ces deux figures sont anterieures ä1300 ou datent de cette annee au plus tard .II s'agit vraisem¬ blablement de donations seigneuriales ,de la maison des comtes de Salm ,sans doute ,qui quitterent Blämont , au pied des Vosges ,en 1280,pour venir r6sider äMor¬ hange ,pres de Nancy et de Metz ,favorisant ainsi le deVeloppement d'ateliers annexes .II convient de distinguer ici les deux tendances ,l'une plutöt courtoise ,l'autre quasi bourgeoise (ces deux termes 6tant employ &sous toute reserve ,dans le contexte historique de la Lorraine äTaube du xiv esiecle).La tendance courtoise se fait jour ,notam - 3i
ment ,dans quelques statues dont les donateurs furent incontestablement des seigneurs et qui refletent l'id^al culturel aristocratique que Ton pouvait observer äParis et dans d'autres cours äpartir du milieu du xin esiecle ,ä savoir dans les elegantes Madones de Longuyon ,Bouxieres - aux -Dames ,Max6ville et Gondrevüle ,pres de Nancy , ainsi que dans la Statuette de la collection Schwartz . La tendance «bourgeoise »—en Opposition au caractere «courtois »—est illustree par la Madone de Pontoy (entre Metz et Nancy ):Ton remarquera la Silhouette ramassee , la moindre elegance des lignes ,la modestie des details . Les Vierges rustiques des petites eglises et chapelles de campagne sont proches de ce type .Nous trouvons ,d'autre part ,des Madones de caractere «bourgeois »hors de la Lorraine ,teile la Vierge de Kaisheim ,au nord d'Ulm (Souabe ),qui appartient depuis le xiv esiecle äl'abbaye cistercienne de ce village et est une parente de qualite superieure de la Vierge de Pontoy .II convient egalement de rattacher äce groupe la Vierge de l'ancienne abbaye cis¬ tercienne de Machern ,sur les bords de la Moselle ,au nord¬ est de Treves (Musee de la ville de Treves ).Ces Vierges cisterciennes pourraient etre des exportations lorraines . Machern ,pourtant ,depend etroitement de Treves ,metro - pole des trois eVecMs lorrains ,Metz ,Toul et Verdun . Situee en aval de cette ville ,ehe temoigne distinctement de la pen6tration au nord de la sculpture lorraine .II existait ,sans aucun doute ,äTreves un atelier annexe des ateliers messins ,c'est -ä-dire de la Lorraine centrale .La tres belle Vierge assise de la collection Hack (conservde au Mus6e municipal de Ludwigshafen am Rhein )dont le materiau n'est pas la pierre calcaire lorraine mais un gres que l'on trouve dans les environs de Treves en apporte la preuve .Cette Vierge assise presente ,en outre ,quelques affinit ^savec les sculptures du jube de l'eglise Sainte - Elisabeth de Marbourg (Hesse ).On remarque notamment une ressemblance frappante entre l'Enfant J&us debout de la Vierge de Treves (de la collection Hack ,aujourd 'hui au Mus6e de Ludwigshafen )et le jeune Isaac du Sacrifice d'Abraham du jub6 de Marbourg .II existe au Musee de Darmstadt une autre Vierge assise ,provenant du couvent 32
de Schiffenberg pres de Giessen (et non loin de Marbourg ) qui semble tributaire de la sculpture lorraine .Gräce ä Wolfgang Beeh (du Musee de Darmstadt )äqui revient le m^rite de la datation de cette figure ,nous savons desor - mais qu 'elle est anterieure ä1320 —ce qui nous permet de determiner les limites chronologiques de l'activite de 1'ensemble du groupe .Les sculptures du jube"de Marbourg et les oeuvres correspondantes de Treves et de Cologne durent etre achevees avant 1320. L'examen de la carte des dioceses du xiv esiecle revele que la statuaire que l'on peut qualifier de lorraine s'est epanouie tout d'abord dans les trois eVeches de Metz , Toul et Verdun ,puis dans leur metropole ,Treves ,avant de rayonner dans le reste de la province ecclesiastique ti6 - viroise dont la moitie se composait alors de territoires lorrains .Comme cette province suivait le cours de la Moselle pour s'6tendre au -delä de Coblence ,sur la rive droite du Rhin ,jusqu 'en Hesse ,la connexion avec Giessen et Marbourg n'arien de surprenant .Le couvent de Schiffen¬ berg dont provient la Madone du Musee de Darmstadt relevait ,de surcroit ,de l'archeveque de Treves .En ce qui concerne Cologne ,l'etat actuel des recherches permet seulement d'afhrmer qu 'un atelier de sculpture lorrain dut s'yimplanter vers 1310,du moins plusieurs annees avant1320 . Un nombre important de figures en sont issues :les Vierges du Musee Schnütgen de Cologne et de la collection Neuerburg en cette meme ville ,celle du narthex de la collegiale d'Aix -la-Chapelle ,le fragement d'une Vierge du couvent Sainte -Elisabeth de Cologne (Musee Schnütgen ) et celle de l'eglise Sainte -Ursule de Cologne ,transferee apres la Seconde Guerre mondiale äla chapelle du Leoninum de Bonn .Nous abordons ici le probleme de l'assimilation progressive de cet atelier lorrain äCologne ala tradition locale .Ce processus se traduit par Tamnement de la Silhouette qui aperdu sa lourdeur et par l'arrondissement graduel des austeres visages (en forme d'6cu,caracteris - tiques des Vierges lorraines ).Au cours des premieres decen - nies du xiv esiecle ,un atelier lorrain äCologne ,de plus en plus attache "äla tradition locale ,adonn6 naissance en 33 3
